‹ Poésies (volume 2)Chapitre 32 sur 82 · ECRIT SUR UNE TABLE DE RESTAURANT · texte numérisé non relu

ECRIT SUR UNE TABLE DE RESTAURANT

Les piments m'ont donné la soif des douceurs fraîches. J'ai sonné : le garçon m'apportera deux pèches. — Je songe, en attendant, à ce vieil espalier Dans la cour du collège où je fus écolier. Je crois le voir encor, sur un tronc bas et fruste, Droit, décorant la porte, honoré comme un buste. Quand je passais devant, seul, au mois du fruit mûr. L'accessible pêcher m'attirait vers le mur : Avec leur air juteux aux belles formes rondes, Ses globes imitaient des mamelles fécondes; On eût dit les appas de la déesse Isis. Certes ma jeune main, libre, les eût saisis;

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Mais, rien que d'y penser, j'avais des peurs de lièvre. Un matin cependant, je hasardai la lèvre : Personne ne voyait, je pris par le bouton La pèche la plus grosse et, lentement glouton. Je suçai; pour le moins je risquais mes oreilles; Gloire à Dieu! le censeur accusa les abeilles.

Le garçon m'a servi deux de ces fruits charnus Appelés dans Montreuil les tétons de Vénus. J'aurais trouvé le mot sur l'aimable apparence; Si bien qu'à mon dessert j'ai fait la révérence, Plein d'un gentil respect pour ces seins veloutés, Couchés sur mon assiette avec ces vénustés. Près d'eux un couteau brille, emmanché dans la nacre : Comment! vais-je immoler ce parfait simulacre? Autant frapper au cœur la Vénus de Milo. Quoi ! le poignard révolte un farouche Othello, Et, friand sans pitié, je plongerais ma lame Dans des attraits pareils aux vôtres, ô ma dame! J'arracherais leur peau, je les dépècerais, Horrible cannibale, et je les mangerais! — Chers fruits, ne craignez rien de la soif qui m'excite : Je voudrais vous offrir sur l'autel d'Aphrodite ; Mais vous laisser ici, c'est vous abandonner

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En pâture aux goulus qui vont venir dîner. J'emporte mon dessert dans ses feuilles de vigne; Courons chez ma maîtresse après un sort plus digne; Oui, mourez, mais en elle; ayez pour beau trépas De couler par sa bouche au creux de ses appas. Que dis-je? vous vivrez grâce à ce stratagème : Vos chairs se mouleront dans les globes que j'aime ; Plastique comme un stuc, bien loin d'être détruit, Dans sa gorge le jus s'enflera, nouveau fruit. Ce soir, en retenant sous mes lèvres hardies Les galbes veloutés, les lignes rebondies, Je sentirai saillir vos charmes revenus. Les mamelles d'Isis, les tétons de Vénus; Et, sans plus refuser ma bouche aux douceurs fraîches, Amoureux satisfait, je goûterai mes pèches.

L'EDREDON

Elle a froid, ma frileuse, en juillet, sous les arbres, Notre climat du Nord est si dur pour les marbres ! Vous me fendez le cœur, déesses de Coustou, Quand j'ose dans les parcs vous presser le genou. Que ne portez-vous donc en tout temps des fourrures ! — Ma douillette Ninon rappelle ces sculptures : Comme celles des arts, l'idole de mes vers Sous les tièdes zéphyrs souffre encor des hivers. Aussi, dès que l'été met la Suisse à la mode, Me procurer le frais devient chose commode; D'autres ont les glaciers; chez ma dame, à quoi bon ? Son corsage me tend les neiges du Simplon. Ma moustache, en retour, lui sert de chancelière : Le dirai-je? ma bouche, à ses pieds familière,

Chauffe, avant le coucher, leur couple délicat Dans des baisers fourrés comme la peau d'un chat; Puis après, sous le lin où Ninon fait la boule, Autour de ses frissons, toujours chat je m'enroule. A débiter mes feux ainsi passent les nuits; Et pourtant, le matin, nos pêchers ont des fruits.

Mon lecteur, qui pressent la bise et la gelée, Craint-il déjà pour nous l'engelure et l'onglée? — Ami, ne sais-tu pas qu'amoureux, les pinsons Récoltent le duvet resté sur les buissons? Ecoute : j'aime Enghien ; logés sur son rivage, Nous vivons juin, juillet, août, clans un cottage. Le soir, quand le jour tombe et que près du foyer La Ninon reste à voir un fagot flamboyer, Rameur mystérieux, craintif aussi pour elle, Vers l'îlot de l'étang je conduis ma nacelle; Trente cygnes, groupés là-bas dans les roseaux, A leur pâle reflet me guident sur les eaux. J'aborde avec lenteur parmi les hautes herbes, Et je guette accroupi, témoin d'ébats superbes : Il semble à leurs élans que ces impétueux, Par la lutte accouplés, livrent bataille entre eux. Dès qu'Amour a jonché le terrain de leur plume,

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Je parais; mis en fuite, ils plongent, l'onde écume; L'îlot est solitaire, et je touche à mes fins; Je n'ai plus qu'à choisir les duvets les plus fins. - Chaque soir le rameur rapporte de sa chasse De quoi, l'hiver prochain, se moquer de la glace. Aux dépens des oiseaux plumés par Cupidon J'apprête à ma frileuse un soyeux édredon ; Et puis je doublerai son col et sa pantoufle, Pour que de pied en cap du cygne l'emmitoufle. Alors vienne le givre, aux mois des ruisseaux pris, Barbouiller méchamment nos vitres de Paris : Le gamin y perdra ses frais de gribouillage; On se rira de lui sous le moelleux plumage. Rassure-toi, lecteur : malgré neige et glaçons, Nous aurons nuil et jour des bonheurs sans frissons.

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