‹ Poésies (volume 2)Chapitre 46 sur 82 · MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

MON PORTRAIT

Peignons mon portrait ressemblant :

Pour la fortune un nonchalant ;

Un dédaigneux de vaine gloire;

Un païen ne sachant rien croire ;

Un rimeur d'idéal imbu,

Chantre du vin qu'il n'a pas bu ;

Un démocrate, et cpii s'en vante,

Chez lui l'égal de sa servante ;

Aux champs, l'ami des prés, des bois;

Dans le monde, un homme aux abois,

Trouvant tout faux, tout laid, tout triste:

Et chez sa dame, un cœur d'artiste

Aimant tout jusqu'au falbala.

Je garantis ce portrait-là.

Inodil .

PASTORALE MINAUDIERE

Madame la marquise a les instincts rustiques,

Mais, douillette, elle craint sous l'orme les moustiques,

Les grenouilles au pré, les vaches au vallon;

Mieux lui va d'herbager dans un petit salon,

Sur sa pelouse en fleur de la Savonnerie.

De Saxe elle a lire toute une bergerie.

Les sièges tapissés comportent basse-cour,

Eaux courantes, moulins, chaumière Pompadour.

Et comme un ciel changeant amène les orages,

Le plafond bleu d'azur supprime les nuages.

Dès son réveil, sent-elle un pastoral besoin De flairer les parfums du bétail et le foin, Le boudoir vert l'attend frotté de bergamotte. Elle ôte, pour trousser son chignon, sa marmotte.

ELEGANCES

Met une jupe courte ; et ses mules sans bas Entrent dans le bercail, affaire de dix pas. Soigneuse par état, la maîtresse bergère Epoussette d'abord son troupeau d'étagère, S'accroupit près d'un pouf, sur ce tas de gazon Examine à chacun ses pattes, sa toison. Dieu ! son cher agneau boite et n'a plus qu'une oreille ! Pauvre bête! un brutal l'aura blessé la veille. Ayez donc un berger et des chiens en biscuit ! | Ma parole, on croirait que ce bobo la cuit.) Elle prend l'agnelet, sous son fichu l'enferme, Puis range les moutons et visite sa ferme. — La trouve-t-elle en ordre? Oui : sur le canapé Les poules piquent l'orge avec un coq huppé. Sur le coussin de gauche un paon trône superbe ; Sur le coussin de droite un chat guette dans l'herbe. Comment vont les moulins? De fauteuil en fauteuil. Tout le long des ruisseaux, elle y donne un coup d'oeil, liens! l'un de ses courants qui charrie une tache! Du sirop ne sied pas dans cette eau, qu'elle sache; Elle humecte à sa lèvre un index empressé Et débarbouille fort le ruisselet poissé. Non, jamais je n'ai vu naturel plus agreste ! La ménagère ignore, 6 personne mode>te,

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Que le travail des champs flétrit, ïùt-on Vénus, Le front bravant le haie et les pieds sortis nus. — L'horloge cependant, un cartel à rocailles, Sonne neuf fois. Adieu, ruisseaux, moulins, volailles! Chiens, gardez les moutons! Chat, croque les souris!

Après dix pas nouveaux la dame est dans Paris

Et devant sa toilette. On se baigne , on s'embaume

Hélas! il faut chasser la franche odeur du chaume,

Subir les bas anglais, se laisser recoiffer,

Marquise malgré soi, par genre s'étoutfer.

Mais le rustique instinct persiste sous la mode

Et s'échappe souvent du corsage incommode.

Ainsi, la paysanne a des accès le soir :

Si je viens, dans sa ferme elle veut recevoir.

Quel bonheur ! entre nous l'églogue se complète :

Je suis Colin, mon stick s'appelle une houlette ;

Pour saluer Philis j'emprunte au cabaret

Les frimes d'un pasteur fagoté par Lancret.

Elle, réglant son air sur sa chocolatière

Où minaude une nymphe attifée en laitière,

M'indique à son côté la place de Colin;

Je m'assieds près de l'eau, je m'appuie au moulin

Comme deux soupirants groupés sur pâte tendre

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Nous causons; Deshoulière eût aimé nous entendre. Certes, la villageoise a lu son Demoustier, Et le pâtre connaît son Berquin presque entier; J'enguirlande les mots, Philis allégorise. Mais ce pastiche exige un tantinet de brise; Il faudrait, je l'avoue, un marmot voletant Et de ses ailerons, exprès, nous éventant. Je n'ai pas plus tôt dit, ma rapide compjgne Porte à la main de quoi rafraîchir la campagne : Un coquet éventail musqué comme un Dorât Aussitôt papillonne et flatte l'odorat.

Je jubile; et pourtant ce semblant de Zéphire Me souffle une autre envie; alors Colin soupire Qu'il manque un dernier point, l'essentiel des pastours : «Lequel? répond Philis. — Philis, un brin d'amours! Regardez, tout s'accorde au sein de la nature, En porcelaine, en cuivre, en étoile, en peinture; Embrassons-nous, Philis! » La sauvage beauté Oppose un cœur de pierre à ma vivacité. Elle a raison : ici, rien ne s'émeut; mes lèvres Figurent le vieux Saxe adorant le vieux Sèvres. « Restez biscuit, bergère! oh! mais, choyons le faux, La vérité, madame, a de trop laids défauts. Paissez dans ce bercail vos élégants mensonges,

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Et m'admettez toujours à partager vos songes. Pour la prochaine fois j'achète chez Manheim Un tourtereau de Delft et sa cagelte item : L'oiseau, je l'aurai pris à même le bocage; De mes habiles mains j'aurai tressé la cage. Vous, chez Gouache emplissez un paneton fleuri De marrons, pour me tendre avec amphigouri Les fruits triés par vous dans votre clos fertile ; Et sur ce quiproquo j'entends faire une idylle. Oui, marquise, oublions en des jeux surannés Combien la vie est lourde aux parfaits raffinés. »

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