LA ROSE DE NATTIER
SOUVENIR
A seize ans j'ignorais ma route.
Mes qualités et mes défauts Flottaient incertains dans le doute Entre deux buts : le Vrai, le Faux.
Où chercher le type exemplaire Conseiller du bien ou du mal, Qui, s'ingéniant à me plaire, Deviendrait mon culte idéal ?
Le sort, hélas ! se montra traître.
Jugez comment un travers naît :
J'avais alors sur ma fenêtre, Dans une caisse, un jardinet.
Urbain épris de la nature, Sous le toit de notre maison, Je me livrais à la culture Avec deux fleurs et du gazon.
Par cette innocente habitude J'aurais pu guider aisément Vers le vrai ma naïve étude.
Il devait en être autrement.
— J'allais un jour au quai des roses, Comptant choisir un églantier ; Mon chemin, clair-semé de pauses, Me conduisit devant Nattier :
Près de la porte, une calèche Brillait, aux armes d'un marquis; Droit, sur le pas, un valet rèche Semblait être en pays conquis.
J'aimais m'instruire : je m'arrête, Pour voir par la glace sans tain Comment ce Nattier interprète Les fleurs écloscs du matin
DERNIERES ELEGANCES I 49
Je fis tout autre apprentissage :
Savez-vous ce que contemplait Ma vue embauchée au passage?
La marquise du haut valet.
Ses manières clans son long chàle, Son geste vague et bien ganté, Son fard sous un œil au bleu pâle Ravissaient ma simplicité.
Ses doigts palpaient, pleins d'artifice, Des roses couvrant le comptoir, Et, par un secret maléfice, M'ensorcelaient sur le trottoir.
J'entre, attiré, dans l'officine.
On me reçoit comme acheteur ; La grande dame est ma voisine :
De l'aplomb ! mon jeune amateur.
On respirait chez la marchande Une odeur fine de Chardin; C'était l'iris de la chalande Qui m'embaumait ce faux jardin.
5o DERNIERES ÉLÉGANCES
J'insinue une main timide Sous une touffe : ainsi Renaud Sous les bosquets trompeurs d'Armide Donna, jadis, dans un panneau.
Las! qu'acheter sans un peu d'aide, Enfant, encor si maladroit?
Près de ma main un gant de Suède Vint fourrager, — c'était son droit.
Comme au hasard, hors de la gerbe L'index poussa de mon côté Une rose... aussitôt superbe!
J'avais mon type de beauté.
Je saisis la fleur, je l'adore, Je me l'adjuge : elle est mon bien.
Franche nature, adieu! ma Flore Va porter un châle indien.
Je me sentis né petit-maître Pour faire un berger à jabot, Pour mener dans un salon paître Tous les travers d'un petit sot.
DERNIERES ELEGANCES
D'un doigt distrait la dame illustre Avait faussé mon naturel ; J'allais traiter le vrai de rustre, Barbouiller l'Amour au pastel.
— En regagnant son équipage Elle eut un regard indulgent Qui me rendit fier comme un page D'une maîtresse du Régent.
Deux chevaux anglais l'emportèrent.
La poursuivre eût été mal pris; Mais ses vanités me restèrent Dans une rose à son iris.
De ce jour-là, plus de culture !
Mon jardinet fut bientôt mort; Et la marquise et sa voiture Avaient décidé de mon sort.