‹ Poésies (volume 2)Chapitre 54 sur 82 · A LA FENÊTRE · texte numérisé non relu

A LA FENÊTRE

Sur mon balcon le renouveau M'attire. — En face, un store s'ouvre,

Et je découvre

Un fin tableau.

J'ai dû voir cette dame au Louvre...

Est-ce un Watteau?

Dieu, la gentille Colombine!

Dans une cagette d'osier,

Sous un rosier,

Son doigt lutine Un bouvreuil qui tend le gosier.

« Bonjour, voisine ! »

La voisine a cligné les yeux, Puis, soudain, fermé sa fenêtre.

— Amour, mon maître,

I 58 DERNIÈRES ELEGANCES

J'espérais mieux !

Pour un autre elle ouvrait peut-être; Las! je suis vieux.

Les jours inscrits sur mon visage Disent trop bien mes cinquante ans.

Ce contre-temps

Me rendra sage; Qu'avais-je à viser le printemps

Dans ce corsage?

Je suis triste comme un cercueil; J'en veux de ma mésaventure

A la nature.

Lui, le bouvreuil, De sa tonnelle en miniature

Siffle mon deuil.

Ne rêvons plus aux demoiselles.

J'ai le cœur lourd comme un boulet,

Le corps replet,

Et de faux zèles.

Hélas! quand Ninon m'appelait,

J'avais des ailes.

DERNIÈRES ÉLÉGANCES l5y

Il m'arrive tous les malheurs; Je perds les yeux : d'ici, la rue

Paraît fondue,

Forme et couleurs; L'air est troublé : qu'ai-je à la vue?

L'eau de mes pleurs !

Bonhomme, évite la risée.

Colombine écarte un rideau;

Prends ton chapeau,

Fuis la croisée; Va courtiser le vrai Watleau

Au vieux Musée.

Page 1