SCÈNE DE VENDANGES
SOUVENIR
J'achevais au château les congés de l'automne, Chez ma jeune cousine à la mode bretonne. Aimable parenté ! tout pour elle est permis; Que de jeux, défendus si l'on n'était cpi'amis ! Ainsi, tenez : un jour nous rôdions sous la treille, Il nous vint une idée; ayez donc la pareille, Si vous n'entendez pas parler la voix du sang. Ma compagne admirait, — superbe, appétissant, — Un chasselas doré qui pendait de la voûte Presque à hauteur de bouche, et nous barrait la route. «. Sauriez-vous, comme moi, dit-elle à son cousin, Vous passer de vos bras pour cueillir du raisin? »
Et, me donnant ses mains à garder, elle essaie De prendre entre ses dents la grappe qui s'effraye. Le raisin chatouilleux, dès qu'il se sent toucher Fait une fugue; alors, les doigts voudraient tricher; Pas moyen, je tiens ferme, en bon dépositaire ; Mais j'offre, en bon parent, une aide salutaire : Je me cambre à mon tour, ensemble nous guettons... Voilà notre raisin pincé par deux mentons. D'ici nous voyez-vous, levant, comme les chèvres, Le nez en l'air, brouter le fruit à belles lèvres? Ma voisine exprimait un plaisir non douteux A dépouiller ainsi le prisonnier juteux ; Son rire s'emmiellait; moi, je suçais la vigne Avec des petits mots sucrés, du meilleur signe (Et l'on doit supposer que l'ivoire et l'émail Prêtaient par leur jeunesse à ce joli travail). — Tout d'abord le raisin, dans sa noble prestance, Tant bien que mal tenait nos bouches à distance; Mais le couple gourmand y mit un tel entrain Que la grappe bientôt fut à son dernier grain. Nous étions front sur front ; aussi nosycux louchèrent; Vite on ferma les yeux, les dents se rapprochèrent, Et notre unique grain se laissant écraser Il ne resta plus rien entre nous qu'un baiser.
DERNIERES ELEGANCES I77
Je pressais, je pressais; mes mains s'en ouvraient d'aise ;
Je presserais encor ! mais elle, la mauvaise!
Fuyait en s'écriant d'une plaisante voix :
«Vous ne m'y prendrez plusà manger sans mes doigts !»