‹ PoésiesChapitre 17 sur 101 · RAPHAËL · texte numérisé non relu

RAPHAËL

D'APRES SON PORTRAIT DES UFFIZl

Tel que sur cette image, il reste en ma mémoire

Un délicat coiffé d'une barrette noire;

Et j'adore un ami dans l'aimable mortel

Qui fut si tendrement l'inspiré Raphaël.

Cet ombrien nom ri de grâce florentine,

Au fond, d'essence attique encor plus que latine,

Cachait le feu sacré sous l'aspect d'un heureux

Que le sort prédestine aux succès amoureux.

Tout son siècle, avant moi, pour ses charmes l'adule;

Seul Buonarotti lui suscite un émule :

La force n'y put rien; le fougueux contempteur

Luttait comme Satan contre le Rédempteur.

— Derrière Raphaël regardez quel cortège

D'artistes empressés dont la foi le protège :

Ils l'appellent le maître, et ne sont ses rivaux Que pour s'approprier les trop rudes travaux. Plus tard, dès qu'ils jugeaient l'assistance finie, Au lieu de disputer l'honneur à son génie, Ces jaloux, avec lui modestes compagnons, Devant sa renommée engloutissaient leurs noms.

Consentir un oubli si profond de soi-même

Rend mal l'orgueil d'un peintre, à moins qu'ardent il n'aime ; Alors, un sentiment le dénature, et l'art De son ambition sacrifie une part.

Eh bien, quand Sanzio leur touchait ainsi l'âme, Disons que ses suivants l'aimaient comme une femme. Faut-il s'en étonner, lorsqu'encore aujourd'hui Emus par son portrait nos coeurs battent pour lui ? D'ailleurs, rien n'évita ses rapides conquêtes : On dit que son approche apprivoisait les bêtes; Que les chiens, les chevaux, le sentant surhumain , Tendaient vers lui la tête ou suivaient son chemin. Et qui sait si les fleurs dont il tenait la tige N'ouvraient pointsous sesyeux une âme à son prestige? Toi, sa mère, le jour où tu conçus ce fruit, Vis-tu pas un bel ange entrer dans ton réduit, Et, des lis à la main, s'inclinant jusqu'à terre, De l'Incarnation t'annoncer le mystère,

Pour que naquit, semblable à Jésus, Raphaël,

Neuf mois après le jour où passa Gabriel?

— Tolère ici, Seigneur, un parallèle étrange :

Le doux maître, céleste avec son nom d'archange,

Marchant environné d'apôtres, comme toi,

Répandait par son art l'amour qui fut ta loi.

Cependant il mourut du péché d'origine.

Ah! c'est qu'il allait bien à son charme androgyne

D'éveiller dans la femme un trouble impérieux;

Elle se croyait due à l'être gracieux

Qui, las des Byzantins, la montra vierge et mère,

Faite comme Vénus, — ô sexe, ta chimère!

Aussi, lorsqu'il s'aidait de la Fornarina

En peignant Galatée à la Famesina,

Souvent la dame nue oubliait l'immortelle,

Et le peintre attendri possédait son modèle. —

Si la Parque hâtive épia ces moments

Pour frapper jeune encorle plus beau des amants,

Tu resteras sublime, amoureuse peu sage :

Tes prodigues baisers le sauvaient du vieil âge ;

Et mon cher Raphaël, mort d'avoir trop aimé,

Se survit toujours beau dans tes bras enfermé.

Page 1