‹ PoésiesChapitre 32 sur 101 · LA CHAINE · texte numérisé non relu

LA CHAINE

Tandis que ma Zoé tricotait sa mitaine,

J'ai lu les Deux Pigeons clans le bon La Fontaine.

Chez nous, couple d'oiseaux contents du pigeonnier,

La fable est un appel au plaisir casanier.

« Baisez-moi, ma colombe ! » Eh quoi ! Zoé refuse,

Elle entend achever son travail; quelle excuse!

« Eh bien, ma chère, eh bien ! n'y pensons plus jamais;

J'irai me plaindre ailleurs, cruelle que j'aimais!

Nos liens te sont lourds? Brise un nœud qui te gêne,

Séparons-nous, chacun avec son bout de chaîne ;

Adieu ! » Bizarre effet ! tel qu'un fil de laiton,

On dirait que ma part s'enroule en peloton

Sur mon cœur, tant le poids accable ma poitrine.

Quel est ce bruit? Tic tac, tic tac... C'est la bobine.

— Pour bouder plus longtemps la dame et son tricot Et rougir tout mon soûl, comme un coquelicot, Je sors : tel un ramier dont la tête complote. Bon! voilà le tic tac qui reprend; la pelote Tourne encor, mais je sens le fil se dévider Derrière, à chaque pas, et mon cœur se vider. D'un lacet féminin hypocrite souplesse,

Tu m'abusais; de loin, Zoé me garde en laisse :

Tiré, non pas rompu, le nœud s'est relâché

De quoi laisser courir cent pas l'ami fâché ;

Bientôt ma chaîne à bout résiste, je chancelle...

Et puis le pigeon rentre en traînant la ficelle.

Mais, comme dans la fable, au lieu d'un froid discours,

La morale enflammée attise les amours;

Ma Zoé tend la bouche, on s'embrasse, on roucoule,

Et la laine qui tombe à son tour se déroule.

— La Fontaine a raison : Amants, heureux amants !

Qu'un jour j'aurai regret de semblables moments !

Inédit.

Page 1