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L'ILE DE BEAUTÉ

A mon ami A. Brizeux.

Suivons tes plans, poète; imaginons une île Vierge encore, où foncier la paix sous un beau ciel, Non loin d'un port français qui, te vendant l'utile, T'épargnera l'ennui du trouble industriel.

Érige la cité sur les bords les plus dignes : Palais harmonieux, étages en gradins, Dont la polychromie animera les lignes, Dont les fleurs du tropique orneront les jardins.

Embarque, pour peupler ta généreuse Athènes, Tes amis préférés, d'élégance vêtus, Tous artistes, buveurs des antiques fontaines, Dont la Muse a nourri les aimables vertus.

Qu'ils donnent au travail les heures matinales : Sous les portiques blancs, sculpteurs, dressez vos dieux ; Peintres, ressuscitez dans les fresques murales L'Olympe rajeuni, vermeil sur vos fonds bleus.

Toi, réserve aux banquets la mode d'Ionie De savourer avec le bon vin les concerts. Puis, attends nos repos sous l'orange jaunie Pour flatter les loisirs en récitant tes vers.

Et nous adopterons le socratique usage De promener l'esprit comme l'eau suit son cours; Tu guideras toi-même au creux d'un paysage Le brillant dialogue et l'éloquent discours.

Le soir... Oh! que chacun s'attache une compagne! Tu maudirais un monde où l'on n'aimerait pas; Mais l'amant de Maïa, fidèle à sa Bretagne, Impose le dédain des frivoles appas.

Tu n'auras pas souffert sur la nef en partance L'impure aventurière admise pour son corps; Par un juste décret de ton omnipotence, Nulle sans la pudeur ne touchera tes bords.

Je les vois dans tes parcs les libres émigrées, Portant la robe attiqne et le bandeau léger. Les cœurs forment des noeuds tels que tu les agrées; Compte que leur amour ne saura pas changer.

Le soir, quand le signal descendra des étoiles, Les couples assortis gagneront les hauteurs : Là, que les bois sacrés, discrets comme des voiles, Versent sur ces heureux les charmes séducteurs.

Vienne ensuite, appelée à tes fêtes nocturnes, La danse, mais la danse imitant les anciens, Chaste, comme on la voit, autour des nobles urnes, Traçant les pas unis des chœurs athéniens!

Dresse enfin un théâtre où le jeu de la scène Montre Eschyle ou Sophocle avec Gluck ou Mozart; Qu'un moderne Germain après un vieil Hellène Plaise à tes néo-grecs par les contrastes d'art.

Alors nous te ceindrons le front de laurier-rose, Car tu seras l'archonte élu, béni, chanté. T'aperçois-tu, là-bas, dans une apothéose, Veillant au sein des mers sur l'île de Beauté?

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