UN MOMENT DE SAGESSE
On m'apporte un billet. — Qu'a donc ma belle amie ? Il me naît un effroi ; lisons : — Quelle infamie ! Nous séparer, ôciel! pour un mot, justes dieux! Sur l'honneur, j'aurais pu, madame, espérer mieux. — A plus durable ennui réservons ma tristesse : Dédaigné, dédaignons cette étrange maîtresse. Aussi bien j'étais las de subir sa fierté* Reprends tes droits, reprends, ma sainte liberté! — N'y pensons plus. A vous, trésors des solitudes, D'occuper mes loisirs aux fécondes études, Venez sur mon bureau, chers livres, mes vieux prix, Qu'écartait son barbare et frivole mépris; Savourons le plaisir de la braver ensemble. — Te voici, mon Chénier; quel destin nous rassemble!
Frère, Eros nous forgea les pareilles noirceurs,
Camille et mon amie, hélas ! font les deux sœurs.
Sous chacun de tes vers qu'inspirait l'infidèle,
Je reconnais la mienne et dis: « Comme c'est elle ! »
Je le disais du moins, car je veux désormais
Ne plus jamais te lire et n'aimer plus jamais.
Amour et poésie... insensé qui s'y fie!
Adieu, frère; il n'est rien que la philosophie. —
Justement, j'aperçois tout poudreux mon Platon :
Je l'époussette et cours au souper d'Agathon.
— Maître, dont ma folie abandonna l'école Pour m'attacher un cœur qui trahit sa parole, Regarde, j'ai vaincu la chair et ses transports, Je t'amène un convive affranchi de son corps; Commence ta leçon, je n'ai plus qu'à te suivre.
— Eh! que fait cette fleur dans cet illustre livre?
— Quoi ! pervenche sans gène, un débris de bouquet Se coucher comme un sage au milieu du Banquet? Expliquez-vous. « Vois donc comme je suis jolie! Rappelle-toi la place où vous m'avez cueillie;
Sous le bois ténébreux, dans l'embaumé gazon : S'agissait-il alors d'invoquer la raison? Il s'agissait d'ivresse. Ose un peu contredire! J'écoutais; j'entendis la dame en blanc le dire :
« Pour ne pas oublier ce qui s'est juré là, « Conservez ce témoin, mon ange. » Et me voilà! Mais pardonne, docteur, j'ai troublé ta lecture. » — Oh! ne t'en défends pas, fille de la nature; Écoute encor : la dame a blessé nos amours ; Prends congé d'Agathon et vole à leur secours. Elle attend ma réponse; arrive avec la lettre. Plus libre que mes vers, tu peux tout te permettre : Raconte — et n'omets rien — les baisers, les serments, Son délire et ma flamme, et toi près des amants. Tu verras ses regards alanguir leur bleu tendre; Et ce soir dans ton bois on reviendra s'étendre.
Déjà ma plume achève un rapide impromptu. —
La fleur part dans les vers. — Platon, que me veux-tu ?