LES EAUX
Hélas! plus de froids à Paris.
Quand la cité, pâle de givre, Valse aux flambeaux sous les lambris, C'est là, mes amis, qu'il faut vivre.
Mais le sol brûle les piétons , La valse éteint sa girandole, L'ennui s'avance; amis, partons, Fuyons quand le plaisir s'envole.
Les fronts sont flétris par le bal, Les élégances sont fanées; Allons chercher le bain thermal Et la mode des Pyrénées.
Vous, maîtresses, pendant deux mois Venez, qu'en plein air on s'adore !
Le rendez-vous est à Bigorre, Non plus sous la poussière au Bois.
Pour frapper le vin de Champagne, Pour manger la fraise en sorbet, Comptez là-bas, malgré juillet, Sur la neige de la montagne;
Et nous aurons un médecin Qui nous prescrira, faux malades, Les chasses et les cavalcades.
— Adieu, Paris, climat malsain.
Le chemin serpente Taillé dans les rocs, Couleuvre rampante Contournant les blocs.
Nous, sur des chevaux de Navarre,
Jeunes dames, fins cavaliers, Caravane d'effet bizarre, Nous montons, nous montons par les rudes sentiers.
Le site est sauvage :
Rien que du sapin ;
Seul, dans le nuage,
L'oiseau de Jupin ; Et nous, étages à la file, Montagnards sentant leur Paris, Montagnardes d'humeur facile, A quatre mille pieds plus haut que les maris.
Sous nos yeux s'abîme Le gouffre béant; Sur nos fronts la cime Se dresse en géant.
Lui, le vent, sans façon badine Avec les jupes de nankin; Les amazones qu'il lutine Montrent le bas anglais au bord du brodequin.
La neige nous barre Le sommet dernier;
RIMES GALANTES l5(
Le péril dit : Gare!
Devant le glacier.
Plus de chemin, halte! mesdames:
Faisons grand feu, prenons le thé; Et que le punch à belles flammes Réchauffe les frileux qui gèlent en été.
Sublime escapade !
Dans ce blanc désert,
Les bruits de cascade
Donnent un concert.
Mais la musique de ces faîtes Ne vaut pas certe un piano.
En selle! et regagnons nos fêtes; Monsieur Talberg jouera ce soir au Casino.
On a vu vers le Pont-d'Espagne Un ours d'effroyable grosseur; La terreur l'accompagne.
Les troupeaux quittent la montagne.
Alerte, chasseur,
Guerre au ravisseur!
Amis, chargeons la carabine :
Il s'agit d'attendre à cinq pas; Que la poudre soit fine, Surtout du cœur dans la poitrine, Et long coutelas Tout prêt sous le bras!
Vous, guides, chargez vos sacoches De vieux rhum et de kirsch-wasser; Traqueurs, sondez les roches; Clameurs et tambours, cymbales et cloches, Vacarme d'enfer, Assourdissez l'air!
Silence! entendez-vous la bête?
Embusquons-nous dans cet endroit.
Epaulons, qu'on s'apprête :
Visons, vous le flanc, nous la tête.
Le poil est de droit
Pour le plus adroit.
Feu! — L'ours bien mort, qu'on le dépoaille ! Chacun croit son coup le plus beau.
Le différend s'embrouille;
Alors, tirons au doigt qui mouille : — Le mien a de l'eau ; J'ai gagné la peau !
Fameux tapis pour ton pied rose, Maîtresse! — Orçà, bruyants amis,
Que sur l'herbe on se pose, Et que le jurançon arrose La chair en salmis.
— Le couvert est mis.