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LA VIE DE CHATEAU

A Madame

C'est un vaste héritage, orgueil de la Touraine, Avec château gothique et vous pour souveraine : Giboyeuse forêt, étangs empoissonnés, Vergers où tout abonde, en jardin dessinés, Grouillante basse-cour, une ferme modèle, Sur les prés vingt chevaux d'attelage et de selle ; Et là, nombreux amis — dont moi, votre féal, — Animant sous vos yeux le séjour féodal.

La moisson terminée et la chasse permise, Les gardes conduiront où le gibier remise.

Dès l'aurore debout, les tireurs matineux Partent, suivis des chiens, armés de Lefaucheux. Dans les bois, les guérets, les ravins, les broussailles On abat les faisans, les perdreaux et les cailles; Ou bien tombe un chevreuil; ou le noir sanglier De sa mort tapageuse ensanglante un hallier.

Silence autour du lac ! Les paresseux, gens sages, Pourvus de longs roseaux, exploitent vos rivages : Comme un saule pleureur inclinés sur le bord, On pêche un relevé de carpe à la Chambord. — Maiscombien j'aimemieux, vous suivant sous la treille, Des fruits que vous cueillez vous tenir la corbeille; Ou, sur l'échelle double assis devant le mur, Vous tendre le dessert étincelant et mûr!

Quand la cloche a sonné son rappel, les convives, Chasseurs par les sentiers, pêcheurs le long des rives, Vendangeurs dans le clos, chacun se hâte; bref, L'appétit nous rassemble. — Honneur à votre chef! Grand homme, quels menus ! aussi quelle frairie ! Et les vins ! les meilleurs que donne la patrie. Souffrez que je célèbre, ô reine du festin, La jeune venaison et le vieux Chambertin.

De la salle à manger, on va clans la tonnelle

— Nouveau décaméron — conter une nouvelle, Et réciter les vers exprès pour vous écrits, Dame, source de grâce où puisent nos esprits. D'autres fois on s'amuse à lire un mélodrame Qu'interrompt sans pitié quelque folle épigramme ; Plaisanter du pathos, sous un berceau, l'été, Vaut bien s'en attendrir, l'hiver, à la Gaîté.

Et l'on sort à cheval. — Là-bas sur la colline, Derrière un cèdre noir, le soleil roux décline ; Revêtez l'amazone et gagnons la forêt, La vôtre. — Ici, le rire éprouve un temps d'arrêt, Car vous devenez grave en visitant ces hêtres, Colosses plantés nains par les preux vos ancêtres Dont les portraits bardés, luisants d'antiques ois, Tapissent de guerriers vos larges corridors.

Au retour on s'habille : il est chez vous de mode Que l'on dîne en toilette élégamment commode.

— Puis, le salon flamboie : on joue, on triche un peu Et les gages payés, profits du petit jeu !

Et les valses ensuite ! et les succès immenses, Quand, seule au piano, vous chantez vos romances ! —

Enfin, après le thé s'allument les bougeoirs,

Il est tard, on se quitte : ah! les joyeux bonsoirs!

Tel septembre chez vous coule comme une idylle, Jusqu'au triste matin du départ pour la ville. Alors les postillons arrivent ; les grelots Résonnent, bruit sinistre; on retient ses sanglots. Las ! dans vos murs, le cœur avait pris comme un lierre. Mais il faut s'arracher, madame hospitalière : — Adieu ! . . . Qui donc de nous, déjà loin de ces lieux, Ne sent qu'il a laissé son âme en ses adieux?

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