DU PRISONNIER
Des froids déserts de Sibérie ,
Au bout de dix ans échappé ,
Son œil d'étonneinent frappé
N'a point reconnu sa patrie.
« Pourtant on ne m'a pas trompé ,
Dit-il, et voici la frontière.
0 France, à mon cœur toujours chère
Quel brouillard tient enveloppé
Ce joyeux pays de lumière !
Dieu ! quel lugubre carnaval !
Dérobés à quels noirs royaumes ,
Sont venus ces sombres fantômes ?
Pourquoi ce manteau monacal ?
Et le peuple d'intelligence ,
Loin de rougir de leur présence , Se prosterne à leurs pieds bénis !
Sous les drapeaux de l'ignorance , Ils marchent , fiers d'être avilis ; Pour eux le passé recommence- Plus d'avenir î ô mon pays !
C'en est fait! tu n'es plus la France.
L'étonnement et le mépris
Se sont mêlés sur son visage
S'il veut mépriser davantage, Qu'il se hâte , et vienne à Paris !
S'il y parle d'une victoire Digne du burin de Clio , On lui dira que Marengo Est du registre de l'histoire Rayé par le Trocadéro.
S'il veut retracer la mémoire Du grand voyage égyptien , On répondra qu'un roi chrétien , Du haut du roc Valérien ,
Vient de s'élancer à la gloire.
Parlera-t-il du Panthéon ?
On a détruit jusqu'à son nom.
La gloire aujourd'hui n'est qu'un rêve
Et de leurs lugubres caveaux ,
La houlette de Geneviève
Chasse la cendre des héros.
Il verra Messieurs de l'église,
Sans trouver de mal à cela ,
Tirer de l'argent de Moïse
Pour en enrichir Loyola.
Trop fiers pour labourer la terre ,
Il verra de bons villageois ,
Ravis au soc héréditaire ,
En passant par le monastère ,
Entrer dans le conseil des rois.
Subissant la commune entrave ,
Il lui faudra, dans son canton,
S'accuser en confession
Du péché d'avoir été brave.
0 France ! pauvre France , hélas !
Quand finira ce long délire ?
Esprit , raison , dans votre empire Quand reporterez-vous vos pas?
De vous aussi faudra-t-il dire :
Les bannis ne reviendront pas !