‹ Poésies (volume 2)Chapitre 27 sur 31 · DU PRISONNIER · texte numérisé non relu

DU PRISONNIER

Des froids déserts de Sibérie ,

Au bout de dix ans échappé ,

Son œil d'étonneinent frappé

N'a point reconnu sa patrie.

« Pourtant on ne m'a pas trompé ,

Dit-il, et voici la frontière.

0 France, à mon cœur toujours chère

Quel brouillard tient enveloppé

Ce joyeux pays de lumière !

Dieu ! quel lugubre carnaval !

Dérobés à quels noirs royaumes ,

Sont venus ces sombres fantômes ?

Pourquoi ce manteau monacal ?

Et le peuple d'intelligence ,

Loin de rougir de leur présence , Se prosterne à leurs pieds bénis !

Sous les drapeaux de l'ignorance , Ils marchent , fiers d'être avilis ; Pour eux le passé recommence- Plus d'avenir î ô mon pays !

C'en est fait! tu n'es plus la France.

L'étonnement et le mépris

Se sont mêlés sur son visage

S'il veut mépriser davantage, Qu'il se hâte , et vienne à Paris !

S'il y parle d'une victoire Digne du burin de Clio , On lui dira que Marengo Est du registre de l'histoire Rayé par le Trocadéro.

S'il veut retracer la mémoire Du grand voyage égyptien , On répondra qu'un roi chrétien , Du haut du roc Valérien ,

Vient de s'élancer à la gloire.

Parlera-t-il du Panthéon ?

On a détruit jusqu'à son nom.

La gloire aujourd'hui n'est qu'un rêve

Et de leurs lugubres caveaux ,

La houlette de Geneviève

Chasse la cendre des héros.

Il verra Messieurs de l'église,

Sans trouver de mal à cela ,

Tirer de l'argent de Moïse

Pour en enrichir Loyola.

Trop fiers pour labourer la terre ,

Il verra de bons villageois ,

Ravis au soc héréditaire ,

En passant par le monastère ,

Entrer dans le conseil des rois.

Subissant la commune entrave ,

Il lui faudra, dans son canton,

S'accuser en confession

Du péché d'avoir été brave.

0 France ! pauvre France , hélas !

Quand finira ce long délire ?

Esprit , raison , dans votre empire Quand reporterez-vous vos pas?

De vous aussi faudra-t-il dire :

Les bannis ne reviendront pas !

Page 1