‹ PoésiesChapitre 15 sur 33 · ART POÉTIQUE D'HORACE · texte numérisé non relu

ART POÉTIQUE D'HORACE

JLiE peintre et le poète , admis également Au privilège heureux d*oser impunément , Savent tous que le dieu du pinceau , de la lyre , En approuvant l'audace , interdit le délire. Gardez-vous d'allier dans le même tableau Et l'aigle à la colombe , et le tigre à l'agneau ; Que jamais , dans vos vers , la nouveauté bizarre N'unisse les objets que la raison sépare.

Souvent un maigre auteur , en sa stérilité , Veut d'un lambeau de pourpre orner sa pauvreté Et , fier d'un luxe faux que la raison condamne , Nous décrit tour-à-tour le temple de Diane,

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Et le ruisseau qui fuit sous des ombrages verts , Et Yécharpe cl*Iris rayonnant dans les airs , Et le Rhin de ses flots promenant la menace. Riches tableaux , d'accord ; mais sont-ils à leur place ? Peintre ! tu dois m'offrirde débris entouré , Luttant contre la mort d'un bras désespéré. A quoi bon ce cyprès , penché sur le rivage ? Doit -il intéresser le peuple à mon naufrage ?

Qu'à l'unité toujours le sujet se ramène. Souvent l'amour du beau loin du but nous entraîne. L'un des mots superflus craint la profusion , Et nous rend les martyrs de sa précision ; L'autre veut être neuf, et deviendra bizarre ; Craintif, on est rampant ; conGant, on s'égare. Tel , énervant ses vers que sans cesse il polit , S'épuise à se lécher et croit qu'il s'embellit. Ainsi y d'un vain désir chacun d'eux est victime , Et du goufire échappé court tomber dans l'abimc.

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Souvent des mots entre eux l'habile assortiment Donne aux termes vieillis un nouvel agrément. Mais , si pour toi la langue infertile ou rebelle Refuse à ta pensée un mot qui la révèle , Auteur , franchis la borne ; et , sage novateur , Du terme qui te manque ose être créateur. Que l'audace et le goût, entre eux d'intelligence, Du langage à propos secourant l'indigence, Conduisent jusqu^à nous par de le'gers circuits Des mots grecs d'origine et dans Rome introduits. Quoi ! courbant les auteurs sous un joug inutile, Et du droit de Plautus dëshéritant Virgile , Les Romains d'aujourd'hui défendraient aux neveux De grossir les trésors laissés par leurs aïeux ! Ennius enrichit la langue maternelle :

A mon tour aujourd'hui ne puis- je rien pour elle , En la dotant d'un mot qu'en vain l'on y cherchait , Si l'usage consent d'y graver son cachet ? Voyez , au sein des bois ravages par l'automne , L'arbre qu'à chaque instant une feuille abandonne : Celle qui , la première , a décoré son front ,

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La première , en tombant , vient jonclier Je vallon.

Ainsi përit d'un mot la vigueur et la grâce.

Un jeune successeur aussitôt le remplace ,

De sa fraîcheur paré , brillant d'attraits nouveaux.

Ainsi la mort efface et l'homme et ses travaux.

Soit qu'à l'abri des vents, de l'onde prisonnière

Il ouvre à ses vaisseaux l'enceinte hospitalière ;

Soit que son bras actif, desséchant les marais,

Change leur sein fangeux en opulens guérets ;

Soit qu'un fleuve , entraîné loin des bo;rds qu'il inonde

Détourne le courroux de son eau vagabonde :

Tout meurt. Ces mots brillans périront à leur tour,

Et les termes flétris refleuriront un jour.

Telle est la loi suprême ; ainsi le veut l'usage ,

Arbitre , magistrat et tyran du langage.

C'est peu que la beauté , sans ce charme flatteur Qui sait d'un doux lien enchaîner l'auditeur. Vois comme à cet attrait le cœur humain conspire

Le sourire empresse vient répondre au sourire ;

L'œil se mouille en voyant des yeux mouilles de pleurs.

Toi qui viens sur la scène étaler tes douleurs ,

Veux-tu me voir soudain partager tes alarmes?

Mes larmes vont couler , mais montre-moi tes larmes

Ou si ton désespoir s*épuise en vains transports ,

Spectateur détrompé, je ris, ou je m'endors.

.... Tu n*iras point dessiner au hasard L'adolescent fougueux et le grave vieillard , Dave, au maintien fripon, et le héros d'Athère La servile nourrice etl'altière Romaine, Le marchand vagabond et le simple fermier , De l'enclos paternel laboureur casanier, Les enfans de Colchos et ceux de l'Assyrie : Distingue tout , le rang et l'àgc et la pati'ic.

Si tu m'offres Achille, offre-le tout entier, Intrépide, fougueux, inexorable, allier;

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Que contre l'équité son orgueil se soulève Et livre tous les droits au tranchant de son glaive. Peins Ixion perfide, Ino toujours en pleurs, Oreste enseveli dans ses longues douleurs ; Montre lo fugitive et Médée implacable.

Un héros inconnu paraît-il dans la fable, D'un crayon ferme et sûr retrace-le d'abord. Et qu'avec son portrait il soit toujours d'accord.

Toutefois , en quittant le sentier populaire , Créateur hasardeux d'un être imaginaire, Crains de ne présenter à nos yeux indécis Que de vagues couleurs et des traits peu précis. Je préfère un sujet déterminé d'avance, Et que du spectateur l'attention devance. L'Iliade au génie offre plus d'un tableau Qui , dès long-temps connu, sera long-temps nouveau. Là puisant sans danger, tu deviendras sans peine Le possesseur privé de ce commun domaine , Si , lâche imitateur, copiste mal-adroit. Tu ne vas point rouler autour d'un cercle étroit , Dans ton drame en entier transporter le poème ,

Forger tes propres l'ers , et t'en charger toi-même , Et de ce joug honteux tremblant de t'affranchir, Heurter contre la borne et n'oser la francliir.

Crains surtout d'imiter ce début emphatique : Cl Je chanterai Priam et la guerre hcroïque.,.. « Voilà comme un auteur s'essouffle en arrivant. L'outre se gonfle, crève, et qu'en sort-il? du vent. Un début simple et vrai pénètre mieux mon âme : c» Muse , dis ce liéros qui , vainqueur de Pergame, » Conduit au sein des mers par les dieux irrités , » Yit des peuples lointains les mœurs et les cités. « Ce n'est point cet éclat d'un feu sans nourriture Que suit et qu'enveloppe une fumée obscure, Mais un feu calme et vif, par degrés excité, Que la fumée annonce et que suit la clarté. Bientôt vous le verrez , surpassant ses promesses , De son fécond génie épancher les largesses , Peindre l'affreux cyclope et son antre inhumain , Et l'horrible Antiphate ivre de sang humain. Il n'ira point , chantant Diomède et sa gloire, Du tison fatidique entreprendre l'histoire,

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Ni m'offrir de la guerre , eclosc au mont Ida ,

Le germe contenu dans les œufs de Leda.

Je le vois déjà loin quand la carrière s'ouvre;

Il marche à pas pressés vers le but qu'il découvre ,

Et des froids incidens abrégeant la lenteur,

Dans sa course il entraîne avec lui le lecteur.

Des forces qu'au talent la nature a prescrites,

Il connaît l'étendue ainsi que les limites ,

Et cherchant des sujets que le goût sait polir,

Quitte un ingiat détail qu'il ne peut embellir

La vérité , la fable avec art nuancées ,

Dans son riche tissu brillent entrelacées ,

Et se prêtant sans cesse un mutuel secours ,

Vers un centre commun se ramènent toujours.

Toi, d'un juge éclairé chéris-tu les suffrages? Jusques aux derniers vers veux-tu que tes ouvrages Retiennent sans effort tout un peuple attentif? Des âges différens suis le cours fugitif, Et, sage imitateur, reproduis sur la scène Ce mobile tableau de la nature humaine.

Imprimant sur le sol un pas plus assuré,

Déjà d'amis joyeux l'enfant s'est entouré :

Ses goûts sont inconstans ; son courroux , faible encore,

Dans le même moment bouillonne et s'évapore.

Libre efin, le jeune homme, en ses fougueux désirs. Veut des chars , des coursiers , du fracas, des plaisirs ; Et, tandis que le vice , habile à le surprendre , Empreint son doux cachet dans son ame encor tendre. Contre un utile avis, par la raison dicté, Il cabre avec orgueil son indocilité ; Vain, prodigue, inconstant, à l'amour qui l'entraîne Demain peut succéder le dégoût ou la haine.

De désirs mieux réglés l'âge mûr s'applaudit : n cherche les honneurs , les trésors, le créd/t, Même dans l'amitié veut trouver la puissance ; Craint de perdre un seul pas, voit le but, et s'avance.

Mille maux pressent l'homme , au déclin de ses jours Toujours accumulant et s'al)stenant toujours , Du plaisir , de l'espoir la vieillesse lassée , Inhabile à jouir , défiante et glacée , Sur l'âge évanoui jette un œil complaisant , ?\êve encor l'avenir et médit du présent.

Ainsi le temps nous presse et , prompt à disparaître , Vient moissonner les fleurs quo lui-même a fait naître.

On pourra , tour-à-tour , de chaque événement Rendre le spectateur témoin ou confident. Du récit toutefois la langueur inactive Retient moins fortement l'attention captive Que ces vivans tableaux dont le peuple enchanté Se transmet les détails avec rapidité.

Mais il est des objets que bannit Melpomène , Trop vils ou trop affreux pour occuper la scène. Loin le festin d'Atrée et ses apprêts sauglans , Et Médée en fureur égorgeant ses enfans ! Mon œil de ces tableaux et s'indigne et se lasse; L'illusion s'enfuit ; le dégoût la remplace.

Bannis du dialogue un quatrième acteur. A la fable toujours intéresse le chœur , Et que , tenant la scène occupée et remplie

Au cours de Tact ion il se mêle et se lie.

Qu'il soit l'ami des bons; que son grave ascendant

Impose un frein utile au courroux imprudent;

Qu'il chante le fléau des discordes civiles ,

La douce paix ouvrant les portes de nos villes ,

D'un peuple ami des lois les paisibles destins,

La sage tempérance abrégeant les festins ,

Aux sujets comme aux rois l'équité salutaire ;

D'un secret confié sage dépositaire ,

Qu'il implore le Ciel , afin que sa faveur

S'éloigne de l'orgueil et retourne au mallieur.

La flûte , aux premiers temps , n'imitait point encore Et le fifre perçant et le clairon sonore. De sa voix seulement l'harmonieux concours Prêtait aux voix du chœur un modeste secours , Et son timide accent, comme une faible haleine , Dans le cirque exhalé le remplissait sans peine. Là se rendaient alors nos modestes aïeux , Spectateurs recueillis , graves , silencieux. Rome enfin s'agrandit , et bientôt la licence Suivit à pas pressés le luxe et la puissance.

Dans un cirque bruyant tous les états mêlés , Le noble et l'artisan, au hasard rassemblés , Pouvaient-ils des vieux temps goûter la muse austère Et consei-ver à l'art son premier caractère ? Le choriste , pour plaire à des yeux ignorans , De sa robe, à grand bruit, traîna les plis errans ; La flûte aigrit sa voix, et bientôt Melporaène Permettant au faux goût l'accès de son domaine , De l'antique sybille, en ses contorsions , Affecta le délire et les convulsions.

Sur un char vagabond la tragédie antique , Pour la première fois apparut dans l'Attique. Thespis la conduisait. Ses burlesques acteurs A leurs fables déjà mêlaient d'informes chœurs. La lie , à flots épais , de chaque personnage Sous un masque vei'meil déguisait le visage. Eschyle à la déesse accorda, le premier, Et la robe flottante et le cothurne altier; Agrandit le théâtre et rehaussa la scène.

( ri5 ) Et, d'un style pompeux , lit parler Mclpomène.

Gloire à nos écrivains , de qui la noble audace Des Grecs leurs devanciers abandonna la trace ; Qni marchant aux succès par de nouveaux chemins , Romains , ont célébré les exploits des Romains , Et dans leurs vers heureux , dignes d'un double éloge, Illustré tour-à-tour la prétexte et la toge! Oui , comme aux champs de Mars , dans le sacré vallon Il n'est point de laurier qui n'eut ceint notre front, Si des auteurs latins la muse déliante Retenait plus long-temps la lime patiente ; Plains ces vers que l'auteur, constant à s'admirer , Dans le creuset du temps négligea d'épurer , Et que dans maint endroit digne de la censure , N'aura point traversé l'inflexible rature.

Aux poètes, pour peu qu'ils prouvent de raison , Depuis que Démocrite a fermé l'Hélicon , Dans vingt excès divers les voilà qui se plongent. Leur barbe se hérisse et leurs ongles s'alongent.

Ils cherchent les déserts. Au fer,indiistrieux

Ils se garderont bien de livrer leurs cheveux.

Leurs preuves, sans cela , ne seraient pas complètes ,

Car c'est cet air crasseux qui fait les vrais poètes.

L'ellébore a pour eux triplé sa dose en vain :

Est-il du vrai génie un garant plus certain ?

Ainsi , malheur à moi dont l'estomac débile

Se dégage au printemps des vapeurs de la bile.

Que de bons vers perdus! résignons-nous pourtant :

La pierre, sans trancher, rend l'acier plus tranchant.

Moi, conseiller oisif, d'une route ignorée

A nos jeunes auteurs j'aplanirai l'entrée;

Je dirai les périls et les écueils divers ,

La source où le talent doit puiser les beaux vers ,

Ce qui peut ou corrompre ou former le poète ,

Où le bon-goût le guide , où le faux-goût le jette.

Pense avant que d'écrire ; au temple d'Apollon , Pour guide , en tous les temps , adopte la raison : De l'objet au cerveau quand l'image est fixée, Le mot obéissant suit bientôt la pensée.

Médite ces écrits qu'a respectés le temps , De la sagesse antique immortels muiiumcns.

( '>7 ) Sais-tu bien , dans le cours d'une honorable vie , Ce qu'attendent de toi l'amitié, la patrie? A l'armce , au conseil , guerrier ou magistrat , Connais-tu les devoirs imposés par l'état? De quel pieux amour il faut chérir un père ? Quelle place en ton cœur doit occuper un frère ? Tu peux écrire alors. De tes vivans portraits L'austère vérité consacrera les traits.

Quel qu'il soit , bien long-tems observe ton modèle , Puis , saisis tes pinceaux , imite et sois fidèle. S'il peint les mœurs du temps avec sincérité , Un drame languissant , loin d être rejeté , Plaît mieux au spectatenr , l'attache mieux encore Que des vers à fracas la pauvreté sonore.

Les Grecs ont obtenu de la muse et des dieux Le génie inventeur , les chants mélodieux , Mais pour richesse imique ils amassaient la gloire ; Et vous , peuple romain , est-ce là votre histoire ? Oie une once de cinq. — Il reste un tiers. — Fort bien. Tu sauras conserver , même augmenter ton bien. J'ajoute une once encore , et j'ai ? — La demi-livre

A ces honteux travaux quand un peuple se livre , Quand ces vils goûts , fléau des talens et des mœurs , Comme une rouille impure ont rongé tous les cœurs Pouvons-nous espérer ces immortels ouvrages , Dignes que le cyprès en conserve les pages ; Et qui , vers l'avenir prenant un noble essor , Iront survivre aux temps qui ne sont pas encor ?

Un livre sérieux charme peu la jeunesse: Frivole , il doit déplaire à la froide vieillesse. Heureux qui dans ses vers , agréable avec fruit , Instruit quand il amuse , et plaît quand il instruit ? Son poème , honoré d'unanimes suffrages , Traversera les mers et franchira les âges.

Mais dans cet art pénible on excuse aisément L'auteur que son génie abandonne un moment. Le luth , qu'un doigt léger sollicite et réveille , D'iui son faux quelquefois vient outrager l'oreille ; Le trait que dans les airs un bras ferme a lancé Peut s'écarter du but que l'œil a menacé.

Quand par mille beautés un écrit m'a su plaire , Irai-je m'indigncr d'une faute légère Que l'auteur fatigué , par faiblesse y laissa , Ou que l'auteur distrait par mégardc y versa ? Mais je ris du chanteur dont la voix monotone , En reprenant un air au même endroit détonne. Je blcâme avec raison le copiste ignorant , Qui toujours est repris et toujours se méprend. Brillant par intervalle un auteur inhabile N'est encore à mes yeux que l'égal de Cliérile , Qui jusqu'à trois beaux vers peut aller cependant ; Mauvais par habitude et bon par accident ; Tandis que dans Homère un instant de faiblesse Un oubli passager me surprend et me blesse. Toutefois je l'excuse, et , certain du réveil , Je pardonne au génie un instant de sommeil.

On pourrait aux tableaux comparer les poèmes. Pour les juger tous deux les règles sont les mêmes; L'un, de loin seulement pourra charmer vos yeux ; Aperçu de plus près , l'autre vous plaira mieux ; L'un cherche la lumière et l'autre s'en défie ;

Orgueilleux d'un succès que le temps fortifie,

L'un dix fois demandé , dix fois nous charme cncor

Et de l'autre un seul jour aura borné l'essor.

Toi de qui la raison, soutien toujours fidelle, S'unit pour te ccnduire à la voix paternelle , Écoute, et qu'en ton cœur avec soin conservée. Ce précepte important reste à jamais gravé. Dans un utile emploi supporté sans colère , Un talent médiocre aisément se tolère.

Si , parmi nous encor nnl Romain n'égala Le savant Aulius , l'éloquent Messala , Orateur moins disert, juriste moins habile, Au second rang placé je suis encore utile. Mais l'auteur médiocre, en horreur en tous lieux, Soulève contre lui les mortels et les dieux ,

S'il frappe mon oreille au milieu d'un repas , Un concert discordant est pour moi sans appas. Convive fatigué, je hais et je dédaigne Et les parfums grossiers , et le miel de Sardaigne

offert pour l'exciter à mon goût nonchalant ,

Toujours le superflu doit être Texcellent;

Telle est la poésie, et , dans cet art sublime ,

Ne point toucher les cieux, c'est tomber dans Tabîme.

L'athlète mal-adroit doit fuir le champ de Mars ,

Ou du cirque malin supporter les brocards :

Point de milieu. Mais vous, sans art et sans étude,

Sans qu'un faible talent supplée à l'habitude ,

Vous voulez devenir poète ! « Et pourquoi non ?

« Que faut-il ?n'ai-jc pas , s'il vous plaît , un beau nom?

« Je suis riche , il me semble , et fort connu dans Rome;

« Noble, chacun le sait , et de plus honnête homme. «

Toi , demeure à jamais exempt de ce travers,

Et qu'Apollon préside à chacun de tes vers.

Ce n'est point tout encor. Pour ton nouveau poème

Consulte Métius , et ton père et moi-même.

Du livre impatient retiens neuf ans l'essor :

Tant qu'il est ton captif il t'appartient encor.

Plus tard, pleurant en vain d'un arrêt qui t'accable ,

Tu voudrais rappeler le livre irrévocable.

Orphée , ami des dieux , prêtre de leurs autels ,

A leur vile pâture arracha les mortels.

De là ces bruits fameux qu'en leur désert sauvage

Sa voix des tigres même apprivoisa la rage ,

Qu'aux accens d'Amphion, harmonieux pouvoir,

La pierre obéissante apprit à se mouvoir;

Et s'éleva , docile à ce magique empire ,

Sur dos jnurs animés que construisait la lyre.

C'est le poète encor qui , premier magistrat , Fixa les droits des dieux, de l'homme, de l'état , Rendit l'hymen pudique , honora l'innocence , Des amours vagabonds réprima la licence , Et grava sur l'airain la menace des lois. De ces chantres sacrés l'homme écouta la voix , Il recueillit leur gloire , et , devant leur image, Un éternel encens a fumé d'âge en âge. Depuis , Tyrtée , Homère en leurs mâles accords , Souillèrent aux humains de belliqueux transports. Bientôt la Poésie , au regard prophétique, Monta sur le trépied de la sybille antique. On la vit aux honneurs se frayant un chemin Dans le palais des rois entrer , le luth on main ,

Abréger les travaux par des chants salutaires , Et détourner le cours de nos chagrins austères. Tels furtînt ses bienfaits. Dans le sacre vallon, Qui rougirait d'un art dont s'honore Apollon ?

Que doit-on demander au dieu de l'harmonie ? Du talent sans culture , ou de l'art sans génie ? L'un de l'autre jamais ne pourra s'affranchir ; L'un par l'autre tous deux ils pourront s'enrichir. L'athlète qu'aujourd'hui plus d'un laurier décore , A des succès lointains préluda, jeune encore ; H brava des saisons l'inflexible rigueur , Et jamais le plaisir n'énerva sa vigueur. Cet artiste fameux doit-il à la nature De sa flûte aux doux sons la voix touchante et piue N'a-t-il pas, exercé par des travaux constans. Sous un maître sévère étudié long-temps ?

Tel qu'un crieur public , au milieu de la rue , Des chalands amorcés rassemble la cohue ; Tel de chaque auditeur soudoyant les transports ,

Au séduisant appât de ses riches trésors,

Un poète opulent conduit à la curée

Des flagorneurs du jour la cohorte altérée.

A tes banquets admis, crois-tu que l'indigent

Deviendra pour tes vers un critique exigeant ?

D'un procès dangereux ton crédit le dégage,

De sa franchise alors quel est pour toi le gage ?

Comment voir si l'éloge ou sincère ou flatteur

S'adresse à l'écrivain plutôt qu'au bienfaiteur?

Ne va pas , à tes vers qu'il admire d'avance ,

Le conduire enivré de joie ou d'espérance.

11 t'écoute d'abord avec dévotion ,

Il pleure de tendresse et d'admiration.

Il saute , il bat du pied , il s'agite , il s'écrie :

Beau ! sublime ! divin ! relisez , je vous prie.

Tels sont dans les convois ces éternels pleureurs

Versant d'un œil vénal des larmes sans douleurs.

Uu éloge éclatant n'est jamais nécessaire ;

Et le plus réservé n'est pas le moins sincère.

Les rois , pour démêler des vœux intéressés , Forcent leurs favoris de boire à coups pressés ,

Et , grâce au doux nectar, agréable torture, La vérité s'échappe et plus libre et plus pure. Vous fuyez , avec soin les sots admirateurs , Et ce peuple renard d'insipides flatteurs. Quand à Quintilius on lisait un ouvrage , Revoyez , disait-il , ou changez ce passage.

— Je l'ai revu dix fois , et suis las d'essayer.

— Onze fois à l'enclume il le faut renvoyer. Ou voulait le défendre au lieu de le refondre. Il se taisait alors , et , sans daigner répondre , Laissait l'auteur , épris de ses faibles travaux , Se caresser lui-même et s'aimer sans rivaux.

L'ami vrai ne connaît ni détours ni mollesse. D'un style languissant il reprend la faiblesse ; 11 gourmande un vers dur ; d'un mot prétentieux Il abat sans pitié l'essor ambitieux.

11 ne pardonne pas à ce terme équivoque; De ce vers mal orné l'air négligé le choque. Il ne dit pas : ces vers sont mauvais, j'en conviens , Mais pourquoi chicaner sur des vers , sur des riens? Il sait que le public , sans pitié , sans scrupule ,

Rit toujours d'un auteur une fois ridicule.

Comme un fou dont Diane a trouble le cerveau , Il va , livré sans cesse à quelque accès nouveau. L'homme avisé le craint. Mais, partout, dans la rue, La canaille effrontée et le suit et le hue. Les yeux tournés au Ciel , courant sans savoir où , Si , quand il guette un vers , il tombe en quelque trou Vous criàt-il cent fois : Romains! miséricorde ! « Citoyens! vous dirais-je, à quoi bon cette corde? « Restez. C'est un calcul au vulgaire étranger « Dont vos soins bienfaisans pourraient le déranger. ft Un sage , comme lui bien digne de mémoire , » S'est jeté dans l'Etna par amour de la gloire. » Souffrez donc qu'un poète accomplisse son sort. « Le sauver malgré lui , c'est lui donner la mort. « Ce n'est point là d'ailleurs un accès de démence : n Aujourd'hui délivré , demain il recommence. «

D'où lui vient pour les vers sa frénétique ardeur ? Tournc-t-il sous le fouet de quelque Dieu vengeur ? Dans l'asile des morts a-til troublé les mânes , Ou dans un lieu sacré porté des pas profanes ?

Je ne sais ; mais je crains ses transports furieux.

L'ours a rompu sa chaîne. Où nous sauver, grands Dieux?

Le savant , l'ignorant , de l'horrible lecture

Craignent également l'efiTroyable torture.

Malheureux le mortel tombe sur son chemin !

Auteur infatigable et lecteur assassin ,

Sur lui , sangsue avide , il s'acharne avec joie,

Et c'est gorgé de sang qu'il lâche enfin sa proie.

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