‹ PoésiesChapitre 16 sur 33 · IMITATION LIBRE DE LORD BYRON · texte numérisé non relu

IMITATION LIBRE DE LORD BYRON

Il est minuit : la lune , en sa marche plus Icnle

Verse au sein des vallons sa clarté' pâlissante :

Comme un vaste océan suspendu dans les airs ,

L'azur des cicux se mêle au sombre azur des mers ,

Et dans l'immensité reculant sa barrière ,

Ofire à l'œil étonné des îles de lumière.

Qui pourrait contempler tous ces flambeaux épars ,

Et sur ce globe obscur ramener ses regards,

Sans vouloir s'élancer sur des ailes brûlantes ,

Et prendre un noble essor vers leurs clartés brillantes ?

Agités mollement , les flots silencieux ,

Balancent dans leur sein le spectacle des cieux ;

Et roulent quelquefois avec un doux murmure

Comme un faible ruisseau qui fuit sous la verdure. Tout est calme.... les vents sommeillent sur les eaux : On ne voit plus flotter les superbes drapeaux ; Et , debout au milieu du camp de l'inlidelle , Connu ■ un astre fatal, le croissant étincelle. Souvent, interrompant ce silence profond , Au nocturne signal la garde au loin repond ; Et le coursier fougueux , plein d'une ardeur guerrière , Hennit en secouant son épaisse crinière. Tout-à-coup dans le camp s'élève un faible bruit , Qui se prolonge au loin dans le sein de la nuit , Semblable au bruit lointain, précurseur de l'orage, Quand le souffle des vents fait frémir le feuillage. C'est la voix du rauzein , dont le chant solennel , Répété par le camp , monte vers l'éternel ; Il s'élève, semblable au chant mélancolique Qu'exhale dans les airs la harpe fantastique D'un génie inconnu , chantre mystérieux , Qui traverse les airs sur son char nébuleux. A ce lugubre chant, Corinthe épouvantée D'un prophétique effroi tressaillit agitée ;

Ses pâles défenseurs du haut de leurs remparts

Promenèrent au loin de sinistres regards.

Il est de ces instans où dans le cœur de l'homme

Du sinistre avenir apparaît le fantôme ,

Où le cortège affreux des noirs pressentimens

Tient du cœur indigne hâter les battcmens ;

Ainsi le voyageur, dans la nuit solitaire,

Frissonne au bruit plaintif de l'airain funéraire ,

Comme si cette voix, qui dans l'air a gémi ,

Lui révélait la mort d'un frère ou d'un ami.

Osmin veille : il est seul : une attente guerrière Défend au froid sommeil de fermer sa paupière : De la tardive aurore implorant le retour Il tressaille, enivn; de vengeance et d'amour : Toutefois, de son cœur à l'allégresse en proie Je ne sais quel remords vient attrister la joie. Il se lève , assiégé de pcnsers accablants , Et dans la plaine obscure il s'avance à pas lents ;

Il marche ; et d'un ciel pur l'in^'isible rosée

ilend un peu de fraîcheur à son ârac embrasée

Déjà, près de Lépante , aux replis sinueux, Delphe, en un vague obscur, apparaît à ses yeux, Protégé de coteaux, brillant amphithéâtre, Que la neige revt^t d'un éternel albâtre- Couronnant les hauteurs de son voile argenté , Cette neige , insensible au souffle de l'été , De la profonde nuit blanchit les sombres voiles Et mollement rayonne au feu pur des étoiles. Vers un commun tombeau rapidement chassés, L'esclave et le tyran , de la terre effacés , De leurs débris obscurs confondent la poussière; Mais dans le pur éclat de sa fraîcheur première , Cette neige immortelle et brillante à jamais, Couvre encore des coteaux les radieux sommets ; Comme un pâle linceul qu'à regret fugitive, Étendit sur les monts la liberté plaintive.

Le jour qui fut témoin de ses derniers adieux , D'un triste et long regard , saluant ces beaux lieux Le front chargé d'ennuis , et de larmes baignée ,

Dans sa propre patrie errante et dédaignée , Elle voulait encor , du peuple d'autrefois A ce peuple avili retracer les exploits; Les stupides enfans de la Grèce abattue , Des lauriers paternels ont détourné la vue : Vain espoir! vains regrets ! pour ne plus revenir, Il a fui ce beau jour d'éternel souvenir, Où les héros de Sparte , aux tyrans de l'Asie Vendaient au prix du sang , l'accès de la patrie , Et d'un noble sourire accueillant le trépas , Au banquet des enfers suivaient Léonidas !

L'image d'une gloire , et si noble et si pure Éveille le remords dans l'âme du parjure. Quel nom doit-il léguer aux siècles à venir ? Vaincu , dans quels regrets vivra son souvenir? Vainqueur , quel sang teindra ses lauriers funéraires! Ennemi de son Dieu, meurtrier de ses frèi'es... Il s'arrête... On dirait, qu'échappés du trépas Les débris des héros tressaillent sous ses pas Si comme eux dans la tombe il espérait descendre i

Les pleurs de la patrie ont arrose leur cendre ,

Et l'œil respectueux de la postérité

Sur leur noble mémoire est encore arrêté.

Redits par les ëchos aux montagnes lointaines ,

Soupires des vallon-j , murmures des fontaines ,

Du trépas , de l'oubli leurs noms victorieux

Bravent du tems jaloux i'efïort injurieux.

Les rochers , les vallons sont pleins de leur mémoire,

Le fleuve avec ses flots semble rouler leur gloire....

Et le ciel favorable à des débris si beaux

Du jour de l'esclavage affranchit leurs tombeaux.

Sur le bord de la mer Osmin rcve en silence , Et bénit de la nuit la magique influence. Cette orageuse mer , sans flux , sans changement , Dans son vaste bassin roule éternellement : Ses flots amoncelés, quand rugit la tempête, A peine osent franchir le but qui les arrête : Et pour les soulever au-dessus de leiu-s bords , • La lune dans son cours , s'épuise en longs efforts > Elle voit échouer sa puissance inutile ,

Et sollicite en vain cette masse indocile :

Le roc à ses côtés entend l'onde mugir ,

11 la voit ù ses pieds s'élancer et mourir ,

Et tracer chaque jour la ligne inclTaçable

Que ses flocons d'écume impriment sur le sable.

Là , se courbaient jadis des mortels inconnus Sous les parvis sacrés d'un temple cpii n'est plus , Deux ou trois murs debout , que la mousse environne Quelques pierres sans art , plus loin une colonne, Voilà tout : ces débris iront vers l'avenir Sans avoir du passé gardé le souvenir.

Ainsi dans l'univers tout périt , tout s'efTace ; Et le temps , qui s'enfuit, laisse à peine une trace Des siècles écoulés aux siècles qui suivront. Un jour nos descendans comme nous gémiront Sur ces débris épars que le néant dévore ; Tout ce qu'ont vu nos yeux , ils le verront encore ; Des pierres , des tombeaux et des palais détruits Que de faibles mortels , en passant , ont construits.

Sombre et fuyant en vain le remords qui l'accable, Au pied d'une colonne il s'assied sur le sable; Il ge'rait : dans ses yeux se peint l'abattement ; Et son front fatigué s'affaisse lentement. Il rêvait , tout entier à son bn'ilant délire ; Quand soudain ii entend une voix qui soupire : D'où vient ce son plaintif qui se perd dans la nuit ? Est-ce le vent qui meurt avec un faible bruit Sous ces rochers de'serts , couronnés de verdure. Il cherche autour de lui : tout dort dans la natiu-e. Il regarde la mer; mais la mer à ses yeux N'offre qu'un pur cristal , où se peignent les cieux : 11 regard(,' les bois ; dans les bois tout sommeille. D'où nait-il ce soupir qui frappa son oreille ? Il regarde le camp ; dans le camp les drapeaux Du soldat endormi partagent le repos.

Aucun souille ne vient efileurer son visage : Aucun souffle ne fait balancer le feuillage , Dont les masses au loin couvrent le Cythéron. Qui donc a soupiré ce lamentable son?

Que voulait cette voix douce et mélancolique?

Inquiet et glace par ce cri prophétique.

Il se retourne: il voit une jeune beauté

Triste et silencieuse , assise à son côté.

Frappé d'efiroi, soudain il tressaille , il se lève :

« Ce n'estpoint l'ennemi; non! que vois-je? est-ce unrève?

« Quel es-tu ? D'où viens-tu ? Poxirquoi suivre mes pas

» Et venir affronter l'appareil des combats, a

Il veut tracer, en proie au remords qui l'accuse.

Le signe des chrétiens; mais sa main s'y refuse;

Pour calmer sa terreur , il l'invoque aujourd'hui ;

Mais son Dieu le repousse et s'éloigne de lui.

D'un œil plus attentif il observe , il admire

Du fantôme léger la grâce et le sourire ;

C'est Francesca ! c'est elle ! ô Dieu , vient-elle onfni

Jurer la foi promise et fixer son destin ?

Immobile , il s'arrête.... Elle était belle encore ,

Mais d'un moins vif éclat sa beauté se décore :

Son regard était doux , mais immobile et clair ;

Comme un lac azuré que vient glacer l'hiver.

Messager autrefois des plus tendres pensées ,

Le sourire avait fui de ses lèvres glacées :

Aux rayons de la lune et du ciel étoile Brillaient d'un raol éclat son sein derai-voilé , Et ses bras demi-nus que ses cheveux à peine Couvraient en ondoyant de leurs anneaux d'ebène. De sa tête inclinée elle salue Osmin , Et près de lui parler élève au ciel sa main , Sa main dont les rayons de la pâle Diane Auraient pu traverser le tissu diaphane.

« Oui, j'ai quitté pour toi mon paisible séjour : Dit-elle, et dans ces lieux j'ai devancé le jour, Je t'attendais ici •, pour toi , seule et sans crainte , J'ai fui, j'ai su tromper les gardiens de Corinthe; Heureuse, j'ai voulu t'admcttre à mon bonheur. Reconnais-tu mes traits long-temps chers à ton cœui On dit qu'au sein des bois la vierge sans défense Voit le lion s'enfuir devant son innocence : Le Dieu qui m'inspira , le Dieu qui me conduit Pour éclairer mes pas a veillé dans la nuit , Et l'ange protecteur me couvrant de son aile A dérobé ma fuite aux yeux de l'infidèle ;

11 m'a de ton séjour révélé le chemin:

Je te parle, ô Raymond ! te parlerais-je en vain?

Quand Dieu pour désarmer ton injuste colrrc

Daigne emprunter la voix qui te fut la plus chère,

Ce Dieu du haut du ciel nous contemple tous deux.

Pourquoi fuis-tu ma main? pourquoi crains tu mes yeux?

0 ! quel crime a souillé ton Ame généreuse !

D'un seul instant d'erreur que la suite est affreuse 1

Mais pour te repentir Dieu t'accorde un moment:

Arrache de ton front cet infâme ornement ;

Qu'un signe auguste et saint auprès de toi rappelle

L'ange de la clémence au vrai remords fidèle ;

Alors et pour jamais nos tourmens vont finir ,

Et le jour va briller qui doit nous réunir. «

— Pourquoi parler d'hymen , beauté chère et fatale , Où donc dresseras-tu la couche nuptiale? Sur ces débris de morts , horrible et vaste amas , Que demain dans tes murs doit entasser mon bras? Car demain c'est le jour promis à ma vengeance ; Dans Corinthe demain le massacre commence ;

Et tous CCS vils chrétiens dévoues à la raort,

Toi , ton père exceptes , accompliront leur sort.

Alors , ô Francesca , tout fumant de carnage ,

Je guiderai tes pas vers un lointain rivage

Où du monde oublies , d'un avenir plus doux

L'espoir consolateur rayonnera pour nous :

Mais avant tout Corinthc à mon pouvoir soumise ,

Me paîra les affronts dont m'accabla Venise ,

Oh ! comme à mon aspect les lâches vont pâlir ,

Quand ils verront ce bras , qu'ils croyaient avilir ,

Renverser par le fer , abîmer dans la flamme

Leurs palais , leurs autels , témoins d'un culte infâme ,

Semer partout le meurtre , et dans leurs murs en deuil .

Armé d'un fouet sanglant , les chasser au cercueil ! «

Insensible aux accens de sa voix courroucée , Francesca sur sa main pose une main glacée; Ce toucher le rempUt d'une secrète horreur , Et soudain, malgré lui , fait tressaillir son cœur. L'apostat, combattant son trouble involontaire, Veut en vain repousser cette étreinte légère Et vaincre l'ascendant dont il est dominé ;

Un pouvoir inconnu lo relient enchaîne.

Vers son cœur oppresse son sang circule à peine :

11 demeure abattu , sans force, sans haleine;

Ses yeux sur Franccsca se lèvent lentement ,

Il la regarde.... ô ciel ! quel affreux changement!

Sa beauté plaît encor ; mais le fond de son âme

Ne vient plus sur son front se peindre en traits de flamme ,

Comme les feux du jour qui dans un lac d'azur

Rayonnent mollement sous un ciel toujours pur.

Sur ses lèvres de plomb sa voix mourante expire ,

Et le froid de la mort a glacé son sourire ,

Et les flots de son sang , arrêtés dans leur cours

Ne vont plus de son sein animer les contours :

Son œil est sans éclat, et sa vue insensible

Roule un regard éteint , mais égaré, terrible ,

Et semblable au regard que lance un malheureux

Qui se lève agité par des songes affreux.

« Ne crois point, ô Raymond qu'aujourd'hui je réclame

Ces droits, que tu daignas m'accorder sur ton âme.

Lui dit-elle; renonce à ton projet cruel,

Non pour l'amour de moi , mais pour l'amour du ciel

A'iens ! fuis , il en est temps , de ce sentier du crime

Où chaque pas égare et conduit à l'abyrae :

Le seignjeur , sans retour , n'a point maudit ton sort ;

Sa pitië veille au ciel et n'attend qu'un remord.

Efface ton forfait par des larmes sincères :

Tombe au pied de ton dieu , tends les bras à tes frères ;

Tu verras la patrie à tes pleurs s'attendrir

Et du pardon pour toi les portes se rouvrir.

Au moins , si du Très-Haut la rigueur salutaire

Te condamnait encore à gémir sur la terre ,

Dans l'espoir consolant d'un bonheur éternel

Tu reprendras courage en regardant le ciel.

Mais il est temps : vois-tu , près du flambeau nocturne

Qui prête à mes discours sa clarté taciturne ,

Se glisser dans l'azur ce nuage argenté

Qui du disque brillant va voiler la clarté ;

Eh bien! quand dégagé de sa vapeur légère

L'astre pur de la nuit nous rendra sa lumière ,

Si , toujours infléchi , tu n'a point dépouillé ,

Ce turban criminel dont ton front est souillé ,

Malheur à toi , Eaymond 1 ton destin se consomme

Un équitable arrêt venge le ciel et l'homme. Il suspend, il punit tes complots odieux; T'efface de la terre, et t'interdit les cieux.

Osmin leva les yeux vers la voûte céleste ; n rit , il reconnut le nuage funeste : Immobile , rêveur , plein d'un effroi secret , Long-temps il le suivit d'un regard inquiet. Mais il reste inflexible. En son arae ulcérée L'orgueil au repentir interdisait l'entrée. Lui , de nouveau , servir ceux qui l'ont outragé ! Ce jour qui doit le voir et vainqueur et vengé Le verrait obéir 1 et le glaive homicide Tomberait à la voix d'une vierge timide ! « Non, dût-il receler la foudre. — Il n'est plus tems ! Ce nuage fatal , qu'il éclate! J'attends r,

11 dit , et cependant le paisible nuage Poursuivait dans les airs son nocturne voyage. Delà lune un instant l'éclat s'est effacé; Mais la faible vapeur s'éloigne.... elle a passé.

D'un feu plus doux alors Phœbé sembla reluire , Resplendit dévoilée, et reprit son sourire.

Bien , dit-il : le retour me devient interdit : J'attends en paix le sort que le ciel m'a prédit ; L'humble roseau fléchit ; le chêne altier se brise ; Et Raymond doit vouloir ce qu'a voulu Venise. Toi , demeure.... Au courroux j'ai consacré ce jour , Mais tout mon avenir appartient à l'amour.

Il dit ; et son regard, où la haine étincelle , Plus paisible et plus doux est retombé sur elle.... Mais de quel trouble affreux son cœur est agité ,

0 terreur!... Francesca n'est plus à son côté

A sa propre fureur l'éternel l'abandonne.

Il regarde ; il ne voit que la blanche colonne ,

Aux lueurs du matin s'élevant dans les airs

Et les débris épars sur la rive des mers.

Nul bruit n'a révélé sa fuite inaperçue.

Dans leur muet tombeau les flots l'ont-ils reçue?

Où n'était-ce qu'nne ombre? et, dans son froid séjour

A-t-cUe fui , tremblante aux premiers feux du jour ? Il ne sait où fixer dans son incertitude , De ses penscrs errants la sombre inquiétude.

Mais le clairon résonne : et coursiers et soldats S'e'veillent , enflammés de l'ardeur des combats ; Et déjà le soleil , investi de lumière, Des mers de l'Orient franchissait la barrière ; Comme si , des hauteurs de l'horison vermeil , 11 venait d'une fête éclairer l'appareil.

NEREE.

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