IDYLLE. ICI
Son nom fait mon délice, et, quand je le répèle, Je le sens, chaque fois, mieux gravé dans mon cœur.
ALBERT
Je ne puis sur ce ton parler de mon amie. Bien que son nom aussi soit doux à prononcer, Je ne saurais sans honte à tel point l'offenser, Et dire, eu un seul mot, le secret de ma vie.
RODOLPHE
Que la fortune ahonde en caprices charmants ! Dès nos premiers regards nous devînmes amants, (^'était un mardi gi-as dans une mascarade; Nous soupions ; — la Folie agita ses grelots, Et notre amour naissant sortit d'une rasade. Gomme autrefois Vénus de l'écume des flots.
ALBERT
Quels mystères profonds dans l'humaine misère ! Quand, sous les marronniers, à côté de sa mère, Je la vis, à pas lents, entrer si doucement (Son front était si pur, son regard si tranquille!). Le ciel m'en est témoin, dès le premier moment. Je compris que l'aimer était peine inutile ; Et cependant mon cœur prit un amer plaisir A sentir qu'il aimait et qu'il allait souffrir !
RODOLPHE
Depuis qu'à mon chevet rit cette tète folle, Elle en chasse à la fois le sommeil et l'ennui ; Au bruit de nos baisers le temps joyeun %*«asc\«. Et notre Ht de ûeurs n'a pas encore \&ti ^\\.
101 POtSIKS.
ALBERT
Depuis ifoe dins tes yeux ma peine a pris nainanee^ Nul ne sait le tounnent dont je suis déchiré. EUe-mème l'ignore, — et ma seule espérance Est qu'dk le devine un jour, quand j'œ mourrai.
&(MK)LPHS.
Quand mon endianteresse entr'ouvre sa panpièiVi Sombre comme la nuit, pur coaune la lumière. Sur l'émail de ses yeux brille un noir diamant.
ALBEBT.
Comme sur une fleur une goutte de pluie. Comme une pâle étoile au fond du firmament. Ainsi brille en tremblant le regard de mu mie.
RODOLPHE
Son front n'est pas plus grand que celui de Vénus. Par un nœud de ruban deux bandeaux retenus L'entourent mollement d'une fraîche auréole ; Et, lorsqu'au pied du lit tombent ses longs cheveux, On croirait voir, le soir, sur ses flancs amoureux, Se dérouler gaiement la mantille espagnole.
ALBERT
Ce bonheur à mes yeux n'a pas été donné De voir jamais ainsi la tête bieu«4Ûmée. Le chaste sanctuaire où siège sa pensée D'un diadème d'or est toujours couronné.
RODOLPHE
Voyez-la» le matin, qui gazouille et sautille;
Son cœur est un oiseau, — sa bouche «x >«« ^^w.
IDYLLE. lOS
C'est là qu'il fout saisir cette indolente fille, El, sur la pourpre vive où le rire pétille, De son souffle enivrant respirer la fraîcheur.
ALBERT
Une fois seulement, j*étais le soir près d'elle ; Le sommeil lui venait et la rendait plus belle ; Elle pencha vers moi son front plein de langueur. Et, comme on voit s'ouvrir une rose endormie, Dans un faible soupir, des lèvres de ma mie, Je sentis s*exhaler le parfum de son cœur.
RODOLPHE, Je voudrais voir qu*un jour mt belle dégourdie^ A\i cabaret voisin de Champagne étourdie, S'en vint, en jupon court, se glisser dans tes bras. Q\i'adviendrait-il alors de ta mélancolie ? Car enfin toute chose est possible ici-bas.
ALBERT
Si le profond regard de ma chère maîtresse Un instant par hasard s'arrêtait sur le tien. Qu'adviendrait-il alors de cette folle ivresse? Aimer est quelque chose, et le reste n'est rien.
RODOLPHE
Non, l'amour qui se tait n'est qu'une rêverie. Le silence est la mort, et l'amour est la vie ; Et c'est un vieux mensonge à plaisir inventé, Que de croire au bonheur hors de la volupté ! Je ne puis partager ni plaindre ta sou^v^wc^. Le hasard est îà^haut pour les audac\eux\
Et celui dont la crainte a tué respérauce Mérite son malheur et fait injure aux dieux.
ALBERT
Non, quand leur âme immense enti-a dans la nature,
Les dieux n'ont pas tout dit à la matière impure
Qui rei^ut dans ses flancs leur forme et leur beauté.
C'est une vision que la réalité.
Non, des flacons brisés, quelques vaines paroles
Qu'on prononce au hasard et qu'on croit échanger.
Entre deux froids baisers quelques rires frivoles
Et d'un être inconnu le contact passager,
Non, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas même un rêve,
Et la satiété, qui succède au désir.
Amène un tel dégoût quand le cœur se soulève,
Que je ne sais, au fond, si c'est peine ou plaisir.
RODOLPHE
Kst-ce peine ou plaisir, une alcôve bien close.
Et le punch allumé, quand il fait mauvais temps ?
Hsl-ce peine ou plaisir, l'incarnat de la rose,
La blancheur de l'albâtre et l'odeur du printemps?
Quand la réalité ne serait qu'une image.
Et le contour léger des choses d'ici-bas,
Me préserve le ciel d'en savoir davantage!
Le masque est si charmant que j'ai peur du visage,
Et même en carnaval je n'y toucherais pas.
ALBERT
Une larme en dit plus que tu n'en pourrais dire. RODOLPHE.
Une larme a son prix, c'est Va «put »i'>\\\ %kvvcvc^.
IDVLLJS. 165
Avec deux yeux baxunls parfois j*aime à jaser; Mais le seul vrai langage au monde est un baiser
ALBERT
Ainsi donc, à ton gré dépense ta paresse. 0 mou pauvre secret ! que nos chagrins sont doux !
RODOLPHE
Ainsi donc, à ton gré promène ta tristesse.
0 mes pauvres soupers I comme on médit de \oust
ALBERT
Prends garde seulement que ta belle étouinlie Dans quelque honnête ennui ne perde sa gaieté,
RODOLPHE
Prends garde seulement que ta rose endormie Ne trouve un papillon quelque beau soir d'été.
ALBERT
Des premiers feux du jour j'aperçois la lumière.
RODOLPHE
Laissons notre dispute, et vidons notre verre. No\is aimons, c'est assez; chacun a sa fa(^on. J'en ai connu plus d'une, et j'en sais la chanson. Le droit est au plus fort en amour comme en guerre, Et la femme qu'on aime aura toujours raison.