‹ PoésiesChapitre 101 sur 142 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Adieu ! je crois qu*en celte vie Je ne te reverrai jamais.

Dieu passe, il t'appelle et m'oublie :

En te perdant, je sens que je t'aimais.

Pas de pleurs, pas de plainte vaine.

Je sais respecter l'avenir.

Vienne la voile qui t'emmène, En souriant je la verrai partir.

Tu l'en vas pleine d'espérance, Avec orgueil tu reviendras; Mais ceux qui vont souffrir de ton absence, Tu ne les reconnaîtras pas.

Adieu ! lu vas faire un beau rêve, El l'enivrer d'un plaisir dangereux ; Sur ton chemin l'étoile qui se lève Longtemps encore éblouira les yeux.

Uu jour tu sentiras peut-être Le prix d'un cœur qui nous comprend, Le bien qu'on trouve à le connaître, Et ce qu'on souffre en le perdant.

A MAPIH^

11 est donc wai, vous vous plaignez aussi, Vous dont l'œil noir, gai comme un jour de fête, Du monde entier pourrait chasser l'ennui.

Combien donc pesait le souci

Qui vous a fiiit baisser la tète?

C'est, j'imagine, un aussi lourd £irdeau

Que le roitelet de la UàÀe;

Ce grand chagrin qui vous accable

Me fait souvenir du roseau.

Je suis bien loin d'être le chêne, Mais, dites-moi, vous qu'en un autre temps (Quand nos aïeux vivaient en bons enfanLs) J'aurais nommée Iris, ou Philis ou Climène,

Vous qui, dans ce siècle bourgeois.

Osez encor me permettre parfois

De vous appeler ma marraine, Est-ce bien vous qui m'écrivez ainsi.

Et songiez-vous qu'il fiaut qu'on vous réponde?

Savez-vous que, dans votre ennui, Sans y penser, madame et chèi-e blonde,

Vous me grondez comme un ami ?

Paresse est manque de couraçe, Dites-vouB; s'il en est ainsi.

Je vais me remettre à l'ouvrage.

Hélas t l'oiseau revieut au nid.

Et quelquefois même à la cage.

Sur mes lauriers on me croit endormi ; C'est trop d'honneur pour un instant d'oubli. Et dans mon lit les lauriers n'ont que faire ;

Ce ne serait pas mon afiaire.

Je sommeillais seulement à demi,

A côté d'un brin de verveine

Dont le parfum vivait à peine,

Et qu'en rêvant j'avais cueilli.

Je l'avouerai, ce coupable silence.

Ce long repos, si maltraité de vous, Paresse, amour, folie ou nonchalance,

Tout ce temps perdu me fut doux.

Je dirai plus, il me fut profitable ; Et, si jamais mon inconstant esprit

Sait revêtir de quelcpie fable

Ce que la vérité m'apprit,

Je vous paraîtrai moins coupai)le.

Le silence est un conseiller

Qui dévoile plus d'un mystère ;

Et qui veut un jour bien parler

Doit d'abord apprendre à se taii-e.

Et, quand on se tairait toujours,

Du moment qu'on vit et qu'on aime.

Qu'importe le reste ? et vous-même.

Quand avez-vous compté les joui-s ?

Et, puisqu'il faut que tout s'évanouisse, y'est'Ce donc pas une foUe avarVce,

SILVIÂ. 160

De conserver comme un trésor

Ce qu'un coup de ¥ent nous enlève ?

Le meilleur de ma vie a passé comme uu rcve

Si léger, qu'il m'est cher encor.

Mais revenons à vous, ma charmante marraine.

Vous croyez donc vous ennuyer ?

Et l'hiver qui s'en vient, rallumant le foyer,

A fait rêver la châtelaine.

Un roman, dites-vous, pourrait vous égayer ;

Triste chose à vous envoyer ! .

Que ne demandez-vous un conte à la Fontaine ? C'est avec celui-là qu'il est bon de veiller ;

Ouvrez-le sur votre oreiller.

Vous verrez se lever l'aurore.

Molière Ta prédit, et j'en suis convaincu.

Bien des choses auront vécu

Quand nos enfants liront encore

Ce que le bonhomme a conté,

Fleur de sagesse et de gaieté.

Mais quoi ! la mode vient, et tue uu vieil usage. On n'en veut plus, du sobre et franc langage

Dont il enseignait la douceur, Le seul français, et qui vienne du cœur ;

Car, n'en déplaise à l'Italie,

La Fontaine, sachez-le bien,

En prenant tout n'imita rien ; Il est sorti du sol de la patrie, Le vert laurier qui couvre son tomlieau ;

Comme l'antique, il est nouveau.

Ma protectrice bien-aimée,

no- POÉSIES.

Uuaud votre lettre parfumée Est arrivée à votre enfant gâté, Je venais de causer en toute liberté Avec le grand ami Shakspeare.

Du sujet cependant Boccace était Tautenr; * Car il féconde tout, ce charmant inventeur; Même après l'antre, il ftdlait le relire. J'étais doue seul, ses N6u»elles en main. Et de la nmt la lueur azurée»'

Se jouant avec le matin, Étincelait sur la tranche dorée

Du petit livre florentin ; Et je songeais, quoi qu^on dise ott qu'on fasse. Combien c'est vrai que les Muses sont sueurs ; Qu'il eut raison, ce pinceau plein de grâce, i Qui nous lés montre, au sommet du Pâmasse,

I Comme une guirlande de fleurs I

La Fontaine a ri dans Boccace, Où Shakspeare fondait en pleurs.

\ Sera-ce trop que d'enhardir ma muse

1 Jusqu'à tenter de traduire à mon tour

Dans ce livre amoureux une histoire d'amour.'

Mais tout est bon qui vous amuse. Je n'oserais, si ce n'était pour vous.

Car c'est beaucoup que d'essayer ce style Tant oublié, qui fut jadis si doux,

Et qu'aujourd'hui l'on croit fieicile.

Il fut donc dans notre cité.

Selon ce qu'on nous a coTi\fe

siLMA. ni

(Boccace i>aHe aiiisi; U cilé, c'est Florence),

Un gros marchand, riche, homme d'importance,

Qui de sa femme eut un enfant,

Après quoi, presque sur-le-champ,

Ayant mis ordre à ses affaires,

U passa de ce monde ailleurs.

La mère survivait ; on nomma des tuteurs,

Gens loyaux, prudents et sévères,

Capables de se &ire honneur

Eu gardant les biens d'un mineur.

Le jouvenceau, courant le voisinage.

Sentit d'abord douceur de coeur

Pour une fille de sou âge.

Qui pour père avait un tailleur; Et peu à peu Tenfont devenant homme, Le temps changea l'habitude en amour.

De telle sorte que Jérôme Sans voir Silvia ne pouvait vivre un jour. A sou voisin la fille accoutiunée Aima bientôt comme elle était aimée.

De ce danger la mère s'avisa, Gronda son fils, longtemps moralisa.

Sans rien gagner par force ou par adresse.

Elle croyait que la richesse

En ce monde doit tout changer, Et d'un buisson peut hive un oranger'.

Ayant donc pris les tuteurs à partie, La mère dit : « Cet enfant que voici >

' Proverbe ûorentin.

Lequel n'a pas quatorze ans, Dieu merci f Va désoler le reste de ma vie

Il s*e8t si bien amouraché

De la fille d'un mercenaire, Qu'un de ces jours, s'il n'en est empêché,

Je vais me réveiller grand'mère.

Soir ni matin, il ne la cpiitte pas.

C'est, je crois, Silvia qu'on l'appelle ; Et, s'il doit voir quelque autre dans ses bras.

Il se consumera pour elle.

Il faudrait donc, avec votre agrément,

L'éloigner par quelque voyage ;

11 est jeune, la fille est sage,

Elle l'oubliera sûrement ; Et nous le marierons à quelque honnête femme, v*

Les tuteurs dirent que la dame .

Avait parlé fort sagement.

« Te voilà grand, dirent-ils à Jérôme,

Il est bon de voir du pays. Va-t'en passer quelques jours à Paris,

Voir ce que c'est qu'un gentilhomme, Le bel usage, et comme on vit là-bas ;

Dans peu de temps tu reviendras. « A ce conseil le garçon , comme on pense.

Répondit qu'il n'en ferait rien.

Et qu'il pouvait voir aussi bien

Comment l'on vivait à Florence.

Là-dessus, la mère en fureur Répond d'abord par une grosse injure ; Puis elle prend l'enfant par Va dowcewv.

Ou le raisonne, on le conjure, A ses tuteurs il lui faut obéir; On lui promet de ne le retenir Qu'un an au plus. Tant et tant on le prie, Qu'il cède enfin : il quitte sa patrie; Il part, tout plein de ses amours, Comptant les nuits, comptant les jours, naissant derrière lui la moitié de sa vie. ^'exil dura deux ans. Ce long terme passé, Jérôme revint à Florence, Du mal d'amour plus que jamais blessé.

Croyant sans doute être récompensé.

Mais c'est un grand tort que l'aiisence. Pendant qu*au loin courait le jouvenceau,

La fille s'était mariée.

En revoyant les rives de TAnio.

11 n'y trouva que le tombeau De son espérance oubliée.

D'abord il n'en murmura point.

Sachant que le monde, en ce point.

Agit rarement d'autre sorte >e l'infidèle il connaissait la porte, t tous les jours il passait sur le seuil, Espérant un signe, un coup d'oeil.

Un rien, comme on bit quand on aime.

Mais tous ses pas furent perdus :

^ilvia ne le connaissait plus, it il sentit une douleur extrême, 'ependant, avant d'en mourir, voulut de son .souvenir

im poËsiEs.

Essayer de {larler lui-même.

Le mari n'était pas jaloux,

Ni la femme bien surveillée.

Un soir que les nouveaux époux Chez un voisin étaient à la veillée, Dans la maison, au tomber de la unit, Jérôme entra, se cacha près du lit,

DeiTière une pièce de toile;

Car répoux était tisserand, Et fabriquait cette espèce de voile

Qu*on met sur un balcon toscan.

Bientôt après les mariés rentrèrent,

Ya presque aussitôt se couchèrent.

Dès qu'il entend dormir l'époux, Dans Tombre vers Silvia Jérôme s'achemine,

Et lui posant la main sur la poitrine, Il lui dit doucement : a Mon âme, dormez-vous? » La pauvre enfant, croyant voir un fantôme, Voulut crier ; le jeune homme ajouta « Ne criez pas, je suis votre Jérôme.

— Pour l'amour de Dieu, dit Silvia,

Allez-vous-en, je vous en prie. Il est passé, ce temps de notre vie Où notre enfance eut loisir de s'aimer.

Vous voyez, je suis mariée.

Dans les devoirs auxquels je suis liée,

11 ne me sied plus de penser

A vous revoir ni vous entendre.

Si mon mari venait à vous surprendre,

Songez que le moindre des mai\\%.

SILYIA. 175

Serait pour moi d'en perdre le repos ; Songez qu'il m'aime et que je suis sa femme. » A ce discours, le malheureux amant Fut navré jusqu'au fond de l'âme.

Ce fut en vain qu'il peignit sou tourment,

Et sa constance et sa misère ;

Par promesse ni par prière, Tout son chagrin ne put rien obtenir.

Alors sentant la mort Tenir, Il demanda que, pour grâce dernière.

Elle le laissât se coucher

Pendant un instant auprès d'elle,

Sans houger et sans la toucher,

Seulement pour se réchauffer.

Ayant au coeur une glace mortelle, Lui promettant de ne pas dire un mot,

Et qu'il partirait aussitôt,

Pour ne la revoir de sa vie.

La jeune femme, ayant quelque compassion,

Moyennant la condition,

Voulut contenter son envie.

Jérôme profita d'un moment de pitié ;

Il sç coucha près de Silvie.

Considérant alors quelle longue amitié

Pour cette femme il avait eue,

Et quelle était sa cruauté, Et l'espérance à tout jamais perdue,

Il résolut de cesser de. souffrir ^ Et rassemblant dans un dernier soupir

Toutes les forces de sa vie.

Il serra la main de sa mie,

Et rendit Tàme à son coté.

Silvia, non sans quelque suq)rîse,

Admirant sa tranquillité, Resta d'abord quelque temps indécise.

c( Jérôme, il faut sortir dUci,

Dit-elle enfin, l'heure s'avance. »

Et, comme il gardait le silence, Elle pensa qu'il s'était endormi.

Se soulevant donc à demi, Et doucement rapi)elant à voix basse.

Elle étendit la main vers lui,

Et le trouva froid comme glace.

Elle s'en étonna d'abord ;

Bientôt, l'ayant touché plus fort,

Et voyant sa peine inutile;

Son ami i-estant immobile,

Elle comprit qu'il était mort.

Que faire? il n'était pas facile De le savoir en un moment pareil.

Elle avisa de demander conseil A son mari, le tira de son somme, Et lui conta l'histoire de Jérôme, Comme un malheur advenu depuis peu,

Sans dire à qui ni dans quel lieu.

« En pareil cas, répondit le bonhomme.

Je crois que le meilleur serait

De porter le mort en .secret A sou logis, l'y laisser sans rancune.

Car la femme n'a pomV îa'xWx >

Et le mal est à la foitune.

— C'est donc à nous de £aire ainsi, » it la femme. Et, prenant la main de son mari,

Elle lui fit toucher près d'elle

Le corps sur son lit étendu.

Bien que troublé par ce coup imprévu « L'époux se lève, allume sa chandelle;

Et, sans entrer en plus de mots,

Sachant que sa femme est fidèle,

Il charge le corps sur son dos, A sa maison secrètement l'emporte,

Le dépose devant la porte.

Et s'en revient sans avoir été vu.

Lorsqu'on trouva, le jour étant venu,

Le jeune homme couché par terre,

Ce fut une grande rumeur ;

Et le pire, dans ce malheur.

Fut le désespoir de la mère.

Le médecin aussitôt consulté.

Et le corps paitout visité.

Comme on n'y vit point de blessure,

Chacun parlait à sa façon

De cette sinistre aventure.

La populaire opinion

Fut que l'amour de sa maîtresse vait jeté Jérôme en cette adversité.

Et qu'il était mort de tristesse,

Comme c'était la vérité.

Le corps fut donc à l'église porté, Et là s'en vint la. malheureuse mèrt*

Au milieu des amis en deuil, Exhaler sa douleur amère.

Taudis qu'on menait le cercueil, Le tisserand, qui, dans le fond de l'àme, Ne laissait pas d'être inquiet :

<( Il est bon, dit-il à sa femme.

Que lu prennes ton mantelet.

Et t'en ailles à cette église, Où l'on enterre ce garçon Qui mourut hier à la maison, J'ai quelque peur qu'on ne médise Sur cet inattendu trépas, Et ce serait un mauvais pas, Tout innocents que nous eu sommes.

Je me tiendrai parmi les hommes.

Et prierai Dieu, tout en les écoutant.

De ton côté, prends soin d'en faire autant A l'endroit qu'occupent les femmes.

Tu retiendras ce que ces bonnes âmes Diront de nous, et nous ferons Selon ce que nous entendrons. >»

La pitié trop tard à Silvie

Était venue, et ce discours lui plut.

Celui dont un bai.ser eût conservé la vie,

Le voulant voir encore, elle s'en fut.

Il est étrange, il est presque incroyal)le Combien c'est cho.se inexplicable Que la puissance du l'amour.

Ce cœur, si chaste «l m ^^n^t^»

Qui sein Mail formô haws voW^vu

Quand la fortune était prospère, Tout à coup s'ouvrit au malheur.

A peine dans l'église entrée, De compassion et d'horreur Silvia se sentit pénétrée ; L'ancien amour s'éveilla tout entier.

Le front haissé, de son manteau voilée,

Traversant la triste assemblée ; Jusqu'à la bière il lui fidlut aller ; Et là, sous le drap mortuaire Sitôt qu'elle vit son ami. Défaillante et poussant un cri, Gomme une sœur embrasse un frère^ Sur le cercueil elle tomba ; Et, comme la douleur avait tué Jérôme, De sa douleur aussi mourut Silvia.

Cette fois ce fut au jeune homme A céder la moitié du lit :

L'un près de l'autre on les ensevelit.

Ainsi ces deux amants, séparés sur la terre. Furent unis, et la mort fit Ce que l'amour n'avait pu faire.

Dëeembre isse.

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