SCÈNE IX
Chei la Gamargo.
La Gamargo est à son claveciii, en silence ; on entend frapper à petits coups.
r.AMARGO.
Entrez.
L'abbéentre. Il lu! présente son poignard. La Gamargo le considère quelque temps, puis se lève.
A-t-il souffert Ijeaiicoiip ?
l'abbé.
Bon ! c'est Taffaire D'un moment.
CAMARGO
Qu'a-t-il dil.î»
l'abbé.
11 a dit que la terre Tournait.
CAMARGO
Quoi ! rien de plus ?
l'abbé.
Ah! qu'il donnait son bien A son bouffon Pippo.
CAMARGO
Quoi I rien de plus ?
Non, rien.
CAMÂRGO.
11 porte au petit doigt un diamant. De grâce , Allez me le chercher.
l'abbé.
Je ne le puis.
CAMARGO
La place Où vous l'avez laissé n*est pas si loin.
i/abbé.
Non, mais Je ne le puis.
CAMAR60
Ahhé, tout ce que je promets , Je le tiens.
- l'abbé.
Pas ce soir.
CAMARGO
Pourquoi ?
l'abbé.
Mais...
CAMARGO
Misérable !
Tu ne Tas pas tué.
l'abbé.
Moi ! que le ciel m'accable Si je ne Tai pas fait , madame, en vérité !
CAMARGO
En ce cas, pourquoi non?
^ l'abbé.
Ma foiî je Va\ \eVfe Dans la mer.
CAMAR60
Quoi ! ce soir, dans la mer>
l'abbé.
Oui, madame.
CAMARGO
Alors, c'est un malheur pour vous ; car , sur mon âme, Je voulais cet anneau.
l'abbé.
Si TOUS me l'aviez dit , Au moins...
CAMARGO
Et sur quoi donc t'en croirai-je, maudit ? Sur quel honneur vas-tu me jurer ? Sur laquelle De tes deux mains de sang ? Où la marque en est-elle ? La chose n'est pas sûre et tu te peux vanter. — Il fallait lui couper la main, et l'apporter.
l'abbé.
Madame, il faisait nuit... La mer était prochaine. Je l'ai jeté dedans.
CAMARGO
Je n'en suis pas certaine. Mais , madame, ce fer est chaud , et saigne encor.
CAMARGO
Ni le sang ni le feu ne sont rares.
l'abbé.
Son corps N'est pas si loin , madame, il se peut qu'on se charge...
CAMARGO
La nuit at trop épaisse, et l'Océan trop largo.
i/abbé.
is je suis pâle , moi ! tenez.
CAMARGO
Mon cher abbé, 3tais«je pas ce soir, quand j'ai joué Thisbé ns Topera?
l'abbé.
Madame, au nom du ciel !
CAMARGO
Peut-être l'en y regardant bien , vous Faurez. — Ma fenêtre une sur la mer.
Elle sort.
L*ABBÉ
Mais... — Elle est partie, ô Dieu !
li tué mon ami , j'ai mérité le feu, li tacbé mon pourpoint , et Ton me congédie, est la moralité de cette comédie.
Qu'est le hasard ? — C'est le marbre qui la vie des mains du statuaire. La Providence le tiasard.
Schiller.
Les premières clartés du jour avaient rougi L*oriênt, quand le comte Ouorio Luigi Rentra du bal masqué. — Fatigue ou nonchalance, La comtesse à son bras s*appuyait en silence, Et d'une main distraite écartait ses cheveux Qui tombaient en désordre, et voilaient ses beaux yen Elle s'alla jeter, en entrant dans la chambre, Sur le bord de son lit. — On était en décembre. Et déjà l'air glacé des longs soirs de janvier Soulevait par instants la cendre du foyer. Luigi n'approcha pas toutefois de la flamme Qui l'éclairait de loin. — Il regardait sa femme ; Une idée incertaine et terrible semblait Flotter dans son esprit, que le sommeil troublait. Le comte commençait à vieillir. — Son visage ParaÎMait répondant se ressentir de l'âge
Moins que des passions qui l'avaient agité.
C'était un Florentin ; jeune, il avait été .
Ce qu'on appelle à Rome un coiureur d'aventure.
Débauché par ennui, mais triste par nature,
Voyant venir le temps, il s'était marié;
Si bien qu'ayant tout vu, n'ayant rien oublié, —
Pourquoi ne pas le dire? il était jaloux. — L'homme
Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme
Celui qui dort sans lampe; il peut sentir le bras
Qui vient pour le ii*apper, mais il ne le voit pas.
Pour le palais Luigi, la porte en était libre. Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied ; Car nul pouvoir humain, quand il avait prié, Ne Teût fait d'un instant différer ses vengeances* Il avait acheté du ciel ses indulgences; On le disait du moins. — Qui dans Home eût pensé Qu'un tel homme pût être impunément blessé ? Mariée à quinze ans, noble, riche, adorée. De tous les biens du monde à loisir entourée, N'ayant dès le berceau connu qu'une amitié, Sa femme ne l'avait jamais remercié ; Mais quel soupçon pouvait l'atteindre? Et qu'était-elle, Sinon la plus loyale et la moins infidèle Des épouses?
Luigi s'était levé. Longtemps 11 parut réfléchir en marchant à pas lents. Enfin, s'arrêtant court : « Ponia, \o>\% ^\n&\aâ»i^^
Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi , de grâce? Prit-elle en rougissant; oui, j'ai beaucoup dan^ Je me sens défaillir malgré moi. — Je ne sais, ; Reprit Onorio, quel était ce jeune homme" En manteau noir; il est depuis deux jours à Rome. Vous a-t-il adressé la parole ? — De qui Parlez- vous, mon ami ? dit Portia. — De celui Qui se tenait debout à souper^ ce me semble , Derrière vous; j'ai cru vous voir parler ensemble. Vous a-t-on dit quel est son nom ? — Je n'en sais rien Plus que vous, dit Portia. — Je l'ai trouvé très-bien, Dit Luigi, n'est-ce pas.' Et gageons qu'à cette heure Il n'est pas comme vous défaillant, que je meure ; Joyeux plutôt. — Joyeux? sans doute ; et d'où vous vient, S'il vous plaît, ce dessein d'en parler qui vous tient ?
— Et, prit Onorio, d'où ce dessein contraire. Lorsque j'en viens parler, de vous en vouloir taire ? Le propos en est-il étrange ? Assurément
Plus d'un méchant parleur le tient en ce moment. Rien n'est plus curieux ni plus gai, sur mon âme. Qu'un manteau noir au bal. — Mon ami, dit la dame, Le soleil va venir tout à l'heure, pourquoi Demeurez- vous ainsi? Venez auprès de moi. — J'y viens, et c'est le temps, vrai Dieu, que l'on achève De quitter sou habit quand le soleil se lève ! Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain Que je n'ai pas sommeil quand il est si matin.
— Quoi, me laisser ainsi toute seule? J'espère
Que non, — n'ayant rien fait, seigneur, pour vous déplaire.
— Madame, » dit Luigi, s'avaiiçarit quatre pas, — Et comme hors du lit pendait un de ses bras.
De même que l'on voit d'une coupe approchée Se saisir ardemment une lèvre séchée, Ainsi vous l'auriez vu sur ce bras endormi Mettre un baiser brûlant, — puis, tremblant à demi • H Tu ne le connais pas, ô jeune Véaitienne ! Ce poison florentin qui consume une veine, La dévore et ne veut qu'un mot pour arracher D'un cœur d'homme di\ ans de joie, et dessécher Conmie un marais impur ce premier bien de Tâme, Qui fait l'amour d'un homme, et l'honneur d'une femme ! Mal sans fin, sans remède, affreux, que j'ai sucé Dans le lait de ma mère, et qui rend insensé.
— Quel mal? dit Portia.
— C'est quand on dit d'un homme Qu'il est jaloux. Ceux-là, c'est ainsi qu'on les nomme.
— Maria ! dit l'enCant, est-ce de moi, mon Dieu ! Que vous seriez jaloux ?
— Moi, madame ! à quel lieu ?
Jaloux? vous Tai-je dit? sur la foi de mon âme. Aucunement. Jaloux! pourquoi donc? Non, madame. Je ne suis pas jaloux ; allez, dormez en paix. »
Comme il s'éloignait d'elle à ce discours, après Qu'il se fut au balcon accoudé d'un air sombre (Et le croissant déjà pâlissait avec VomibTe^ ,
En regardant sa femme, il vit qu'elle fermait Ses bras sur sa poitrine, et qu'elle s'endormait.
Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, Et que tout vent du soir qui les peut effleurer Leur enlève un parfum plus doux à respirer? Ce fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ouïe, Luigi, qui l'admirait si fraîche épanouie, Si tranquille, si pure, œil mourant, front penché, Ainsi qu'un jeune faon dans les hauts blés couché. Sentit ceci, — qu'au front d'une femme endormie. Il n'est âme si rude et si bien affermie Qui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin Se fondre comme au feu d'une flamme l'airain. Car, à qui s'en fier, mon Dieu ! si la nature Nous fait voir à sa face une telle imposture, Qu'il faille séparer la créature en deux. Et défendre son cœur de l'amour de ses yeux ! —
Cependant que, debout dans son antique salle. Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle. Au pied de son balcon il ci*ut entendre, au long Du mur, une voix d'homme, avec un violon. Sur quoi, s'étant sans bruit avancé sous la barre , Il vit distinctement deux porteurs de guitare, — L'un inconnu, — pour l'autre, il n'en pouvait douter, C'était sou manteau noir, — il le voulut guetter. Pourtant rien ne trahit ce qu'en sentit son âme, Sinon qu'il mil la main lentement à sa lame,
POUÏIA 81
une pour éprouver, la tiraut à demi, lyant là deux rivaux, il avait uu ami. —
out se taisait. Il prit le temps de reconuaître traits du cavalier ; puis, fermant sa fenêtre s bruit, et sans que rien sur ses traits eût changé, it si dans le lit sa fenune avait bougé. IWe était immobile, et la nuit défietillante lécouvrait au jour plus belle et plus riante, c notre Florentin, ayant dit ses avés soir, se mit au lit. — Frère, si vous avez le monde jamais vu quelqu'un de Florence « le son sang en lui pris quelque expérience , s savez que la haine en ce pays n'est pas géant comme ici fier et levant le bras ; it une empoisonneuse en silence accroupie revers d'un fossé, qui de loin vous épie, teuse, retenant son souffle avec sa voix, crainte de faillir, s'y prenant à deux fois.
^'église était déserte, et les flambeaux fiinèbreâ )isaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres, and le jeune étranger s'arrêta sur le seuil, main n'écarta pas son long manteau de deuil ur puiser l'eau bénite au bord de Vume ^wiV.^. entra sans respect dans la divine eucevwVe,
Mais aussi sans mépris. — Quelques religieux
Priaient bas, et le chœur était silencieux.
Les oipies se taisaient, les lampes immobiles
Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles ;
Un écho prolongé répétait chaque pas.
Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas?
Dômes mystérieux, solennité sacrée,
Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée
Sans doute ou sans terreur ? — Toutefois devant vous
L'inconnu ne baissa le front ni les genoux.
Il restait en silence et comme dans Tattente.
— L'heure sonna. — Ce fut une femme tremblante
De vieillesse sans doute, ou de froid ( car la nuit
Était froide), qui vint à lui. « Le temps s'enfuit,
Dit-il; entendez-vous le coq chanter? La rue
Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue ;
Marchez donc devant moi. » La vieille répliqua :
« Voici la clef; allez jusqu'à ce mur, c'est là
Qu'on vous attend : allez vite, et faites en sorte
Qu'on vous voie. — Merci, » dit l'étranger. La porte
Retomba lentement derrière lui. <i Le ciel
Les garde! » dit la vieille en marchant à l'autel.
Oiidonc, noble jeune honmie, à cette heure où les ombres Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres, Où donc vas-tu si vite? et poUrcjiioi tort coursier Fait-il jaillit le feu de l'étrier d'acier? Ta dague bat tfes flancs, et ta tempe ruisselle : Jeune homme, où donc vas-tu? qui te poUsse ou t'appelle F Pourquoi comme un fuyard sur l'arçon le courljer?
Frère, la terre est grise, et Tou y pteut tomber.
Pourtant ton serviteur fidèle, hors d'haleine,
Voit de loin ton panache, et peut le suivre à peine.
Que Dieu soit avec toi, frère, si c'est Tamour
Qui t'a dans l'ombre ainsi fait devancer le jour !
L'amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse
La sueur de son ft'ont aux pieds de sa maîtresse !
Nulle crainte en ton cœur, nul souci du danger.
Va ! — Car ce qui t'attend là-bas, jeune étranger,
Que ce soit une main à la tienne tendue.
Que ce soit un poignard au tournant d'une rue,
Qu'importe?— Va toujours, frère. Dieu seul est grand !
Mais, près de ce palais, pourquoi ton œil eiTaut Gherche-t-il donc à voir et conmie à reconnaître Ce kiosque , à la nuit close entr'ouvrant sa fenêtre ? Tes vœux sont-ils si haut et si loin avancés ? Jeune honune, songes-y ; ce réduit, tu le sais. Se tient plus invisible à l'œil, que la pensée Dans le cœur de son maître, inconnue et glacée. Pourtant, au pied du mur, sous les arbres caché, Gonmie un chasseur, l'oreille au guet, tu t'es penché. D'où partent ces accents? et quelle voix s'élève Entre ces barreaux, douce et faible comine un rêve?
a Dalti, mon cher trésor, mon amour, est-ce toi?
PortiA ! flaml)eau du ciel ! Portia, ta main ; c'est moi. »
Rien de plus — Et déjà sur l'écheWe à«^ %ovi Une main l'attirait, palpitante i\e \o\Vi-,
sa POESIES.
Déjà deux bras ardeuts, de baisers euckaîué, L'avaieut comme une proie à Talcôve trainé.
0 vieillards décrépits I têtes chauves et nues ! Cœurs brisés, dont le temps ferme les avenues ! Centenaires voûtés, spectres à chef branlant, Qui, pâles au soleil, cheminez d'un pied lent ! C'est vous qu'ici j'invoque et prends en témoignage. Vous n'avez pas toujours été sans vie, et l'âge N'a pas toujours plié de ses mains de géant Votre front à la terre, et votre âme au néant I Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles! Dites-nous donc, avant que de vos funérailles L'heure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous Comme un cœur à vingt ans bondit au rendez-vous !
« Amour, disait l'enfant, après que, demi-nue. Elle s'était, mourante, à ses pieds étendue. Vois-tu comme tout dort ? Que ce silence est doux I Dieu n'a dans l'univers laissé vivre que nous. »
Puis elle l'admirait avec un doux sourire, Comme elles font toujours. Quelle femme u*admire Ce qu'elle aime, et quel fi'ont peut-elle préférer A celui que ses yeux ne peuvent rencontrer Sans se voiler de pleurs? « Voyons, lui disait-elle, T'es-tu fait beau pour moi, qui me suis faite belle ? Pour qui ce collier d'or? pour qui ces fins bijoux? Ce Jbeau panache noir? Était-ce un peu pour nous? »
Et puis elle ajouta : » Mou amour t que personne Ne vous ait vu venir surtout, car j'en frissonne. »
Mais le jeune Dalti ne lui répondait pas ; Aux rayons de la lune, il avait de ses bras Entouré doucement sa pâle bien-aimée; Elle laissait tomber sa tête parfumée Sur son épaule, et lui regardait, incliné, Son beau front, d'espérance et de paix couronné !
c( Portia, murmura-t-il, cette glace dans l'ombre Jette un reflet trop pur à cette alcôve sombre; Ces fleurs ont trop d'éclat, tes yeux trop de langueur!; ; Que ne m'accablais-tu, Portia, de tes rigueurs ! Peut-être, Dieu m'aidant, j'eusse trouvé des armes. Mais quand tu m'as noyé de baisers et de larmes, Dis, qui m'en peut défendre ou qui m'en guérira ? Tu m'as fait trop heureux ; ton amour me tuera I »
Et comme sur le bord de la longue ottomane, Elle attachée à lui comme un lierre au platane, Il s'était renversé tremblant à ce discours, Elle le vit pâlir : « 0 mes seules amours. Dit-il, en toute chose il est une barrière Où, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière", De quelque fol amour qu'on ait empli son cœur, Le désir est parfois moins grand que le bonheur ; Le ciel, ô ma l)eauté, ressemble à l'âme huii!k%.vcv«^ \ Tl s'y trouve une sphère où Va\f;\e ipCTÀ\v8\ç\w^>
Où le vertige prend, oii l'air devient le feu.
Et l'homme doit mourir où commciire le Dieu, u
La lune se voilait ; la nuit était profonde, Et nul témoin des cieux ne veillait sur le monde. La lampe tout à coup s'éteignit. « Reste là, Dit Portia, je m'en vais l'allumer, v Elle alla Se l)aisscr au foyer. — La cendre à demi morte (^ouvrait à peine encore une étincelle, en sorte Qu'elle resta longtemps. — Mais lorsque la clarté l'Uit enfui autour d'eux chassé l'obscurité : '« Ciel et terre, Dalli I Nous sommes ti-ois, dit-elle. — - Trois, M l'épéta près d'eux une voix à laquelle Répondirent au loin les voiltes du château. Immobile, caché sous les plis d'un manteau, («ornme au seuil d'une porte une antique statue, Onorio, de1>out, avait frappé leur vue.
~ D'où venait-il ainsi? Les avait-il guettés Cn silence longtemps, et longtemps écoutés? ^v <|ui savait-il l'heure, et quelle patience 'a\nil fait une nuit épier la vengeance? 'p<Mulant son visage était calme et serein, w fidèle poignard n'était pas dans sa main, 1 regard nv. manpiait ni colèi*e ni haine ; s s(^s cheveux, plus noirs, la veille, que l'ébène, se étrange à pens(*r, étaient devenus blancs, imants regardaient, sous les rayons tremblants lampe déjà par l'aurore obscurcie, eillard d'une nuit, cette tète blanchie, ses longs cheveux plus pAIes «pie son front
*' Porlia, dit-il, d'un ton de voix lent et profond, Quand ton père, en mourant, joignit nos mains, la mienne Resta pourtant ouverte, en retirer la tienne Était aisé. Pourquoi l'as-tudonc fait si tard? »
Mais le jeune Dalti s'était levé. « Vieillard, Ne perdons pas de temps. Vous voulez i;ette femme? En garde ! Qu'un de nous la rende avec son àme.
— Je le veux, » dit le comte; et deux lames déjà^ Brillaient en se heurtant. — Vainement la Portia Se traînait à leurs pieds, tremblante, écheveleeT Qui peut sous le soleil tromper sa destinée? Quand des jours et des nuits qu'on nous compte ici-has Le terme est arrivé, la terre sous nos pas S'entr'ouvrirait plutôt : que sert qu'on s'en défende? Lorsque la fosse attend, il faut qu'on y descende.
Le comte ne poussa qu'un soupir, et tomba.
Dalti n'hésita pas. a Viens, dit-il à Portia, Sortons. » Mais elle était sans parole, et mourante. 11 prit donc d'une main le cadavre, Tamante De l'autre, et s'éloigna. La nuit ne permit pas De voir de quel côté se dirigeaient ses pas.
Une heure est à Venise, — heure des sérénade&> Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous le» aom\we% «sc^^«»'»
Les pieds dans la rosée, et son masque à la main ,
Une nuit de printemps joue avec le matin.
Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiqties,
La majesté des saints debout sous les portiques.
La ville est assoupie, et les flots prisonniers
S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.
C'est alors que de loin, au détour d'une allée.
Se détache en silence une barque isolée.
Sans voile, pour tout guide ayant son matelot.
Avec son pavillon flottant sous son &lot.
Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée,
Glissait, par le zéphyr lentement balancée,
La légère chaloupe où le jeune Dalti
Agitait en ramant le flot appesanti.
Longtemps, au double écho de la vague plaintive,
On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive ;
Mais lorsque la cité, qui semblait s'abaisser
Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,
Eut, eu se dérobant, laissé l'horizon vide,
Semblable à l'alcyon qui, dans son cours rapide,
S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta
Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta.
H Portia, dit l'étranger, un vent plus doux commence
A se faire sentir. — Chante-moi ta romance. »
Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi Du pur sang de son maître était encor rougi ; Que tous les serviteurs sur les draps funéraires N'avaient pas achevé leurs dernières prières ; Peut-être qu'alentour des sinistres apprêts
Les moines, s^agitant comme de noirs cyprès,
Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges,
N'avaient pas sur la tombe encore éteint les cierges ;
Peut-être de la veille avait-on retrouvé
Le cadavre perdu, le fîpont sous un pavé ;
Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore.
Mais quand Dalti parla, Portia prit sa mandore,
Mêlant sa douce voix, que Técho répétait,
Au murmure moqueur du flot qui remportait.
— Quel homme fut jamais si grand, quMl se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire
Où son souvenir, jeune et bravant le trépas.
Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas ?
Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée
Dont un matin au plus la terre est arrosée.
Que la brise secoue, et que boit le soleil ;
Puis l'oubli vient au cœur, comme aux yeux le sommeil.
Dalti, le front baissé, tantôt sur son amante Promenait ses regards, tantôt sur l'eau dormante. Ainsi muet, penchant sa tête sur sa main, Il sembla quelque temps demeurer incertain. « Portia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire, Vous l'avez fait ; c'est bien. Parlez-moi sans mystère ; Vous en repentez-vous.» — Moi, dit-elle, de quoi ?
— D'avoir, dit l'étranger, abandonné pour moi Vos biens, votre maison et votre renommée
(Il fixa de ses yeux perçants sa bien-aimée.
Et puis il ajouta d'un ton dur), — voVt^ «.y^wl, ^>
Elle lui i*épondit : — « J'ai fait cela pour vous ; Je ne m*en repens pas.
— 0 nature, nature I Murmura Tétranger, vois cette créature : Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite, Pour avoir une nuit touché ma main maudite ? (Vest bien, poursuivit-il, c'est bien, elle est à moi. Viens, dit-il à Portia, viens et relève-toi. T'est-il jamais venu dans l'esprit de connaître Qui j'étais? qui je suis?
— Eh ! qui pouvez-vous être , Mon ami, si ce n'est un riche et beau seigneur? Nul ne vous parle ici, qui ne vous rende honneur.
— As-tu, dit le jeune homme, autour des pix)menades, Rencontré quelquefois, le soir, sous les arcades,
De ces filles de joie errant en carnaval , Qui traînent dans la boue une robe de bal ? Elles n'ont jias toujours au bout de la journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée; Car souvent de besoin ces spectres consumés Prodiguent aux passants des baisers affamés. Elles vivent ainsi. C'est un sort misérable. N'est-il pas vrai? Le mien cependant est semblable.
— Semblable à celui-là! dit l'enfant. Je vois bien, I?a?fi, qne vous voulez, rire, et qu'il n'en est rien.
— Silence ! dit Dalti, la vérité tardive Doit se montrer à vous ici, quoi qu'il arrive. Je suis fils d'un pêcheur.
— Maria ! Maria !
Prenez pitié de nous, si c'est vrai, dit Portia.
— C'est vrai, dit l'étranger. Écoutez mon histoire. Mon père était pécheur ; mais je n'ai pas mémoire Du jour où pour partir le destiu l'appela,
Me laissant pour tout bien la barque où nous voilà .
J'avais quinze ans, je crois ; je n'aimais que mon père,
Ma venue en ce monde ayant tué ma mère.
Mon véritable nom est Daniel Zoppieri.
Pendant les premiers temps mon travail m'a nourri .
Je suivais le métier qu'avait pris ma famille ;
L'astre mystérieux qui sur nos têtes brille
Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers
Au sein des flots sans borne et des profondes mers;
Mais c'était tout. D'ailleurs, je vivais seul, tranquille,
Couchant où je pouvais, rarement à la ville.
Mon père cependant, qui, pour un batelier,
Était fier, m'avait fait d'abord étudier ;
Je savais le toscan, et j'allais à l'église ;
Ainsi dès ce temps-là je connaissais Venise.
Un soir, un grand seigneur, Michel Gianinetto, Pour donner un concert me loua mon bateau. Sa maîtresse (c'était je crois, la Muranèse) Y vint seule avec hii ; la mer était maiwMse*,
Au bout d'uue heure au plus un orage éclata. Elle, comme un enfant qu'elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée, et me serra contre elle. Vous savez son histoire, et comme elle était belle ; Je n'avais jusqu'alors rien rêvé de pareil. Et de cette nuit-là je perdis le sommeil. «
L'étranger, à ces mots, parut reprendre haleine ; Puis, Portia l'écoutant et respirant à peine, Il poursuivit •
u Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté.
Je respirai cet air dont l'âme est amollie, Et dont ton souffle impur empesta l'Italie ! Pauvre et pieds nus, la nuit, j'errais sous tes palais. Je regardais tes grands, qu'un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques. Tes nobles arrogants, et tous tes magnifiques Dont l'ombre est saluée, et dont aucun ne dort Que sous un toit de marbre et sur un pavé d'or. Je n'étais cependant qu'un pêcheur; mais, aux fêtes. Quand j'allais au théâtre écouter les poètes. Je revenais le cœur plein de haine, et navré. Je lisais, je cherchais ; c'est ainsi, par degré. Que je chassai, Portia, comme une ombre légère. L'amour de l'Océan, ma richesse première. Je vous vis, — je vendis ma barque et mes filets. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais.
Pouitaot je les vendis. C'était ce que sur terre J'avais pour tout trésor, ou pour toute misère. Je me mis à courir, emportant en chemin Tout mon bien qui tenait dans le creux de ma main. Las de marcher bientôt, je m'assis, triste et moi*ne. Au fond d'un carrefour, sur le coin d'une borne. J'avais vu par hasard, auprès d'un mauvais lieu De la place Saint-Marc, une maison de jeu. J'y courus. Je vidai ma main sur une -table. Puis, muet, attendant l'arrêt inévitable. Je demeurai debout. Ayant gagné d'abord, Je résolus de suivre et de tenter le sort. Mais pourquoi vous parler de cette nuit terrible.' Toute une nuit, Portia, le démon invincible Me cloua sur la place, et je vis devant moi Pièce à pièce tomber la fortune d'un roi. Ainsi je demeurai, songeant au fond de l'àme. Chaque fois qu'en criant tournait la roue infâme, Que la mer était proche, et qu'à me recevoir Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir. Le banquier cependant, voyant son coffre vide. Me dit que c'était tout. Chacun, d'un œil avide. Suivait mes mouvements; je tendis mou manteau. On me jeta dedans la valeur d'un château, Et la corruption de trente courtisanes.
Je sortis. — Je restai trois jours sous les platanes Où je vous avais vue, ayant pour tout espoir. Quand vous y passeriez, d'attendre, et de vous voir. Tout le reste est connu de vous.
Dit Toiluit, ot-ce là toot ee^ mai dngrme? Quoi ! de D'être ptt noble? Eit-ce qoe ^mn croja Que je TOUS «iaenis plnscpand^Dos leseriei?
— Silence ! dit Ddti, vous n'êtes qoe la fiemme Da pécheur Zoppieri ; non, sur na foi, madame. Rien de pins.
— Et quohrien, mon amour?
— Rien de plus, Vous dis-je; ils sont partis comme ils étaient fenus, Ces bieiis. Ce fut hier la dernière journée Où j'ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J'ai perdu; voyez donc ce que vous décidez.
— Vous avez tout perdu ?
Tout, sur trois coups de diés ; Tout, jusqu*à mon palais, cette barque exceptée Que j'ai depuis longtemps en secret rachetée. Maudissez-moi, Portia; mais je ne ferai pas, Sur mon Ame, un effort pour reteuir vos pas. Pourquoi je vous ai prise, et sans remords menée Au (toint do (lartager ainsi ma destiuée, Ne lo demandoi pas. Je l'ai fait; c'est assez. YouH |M)uvcx mo quitter et partir; choisissez. »
lMr(U« dîvi le l>err^au, d'amour environnée, Avait xécu oomtewe aiuM qu'elle était née.
POHTIA. V»
Jeuue, passant sa vie au milieu des plaisirs, Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour Tadoucir, n'ayant vu de misère. Sou père, déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur Qu'à la voir admirer, et quand ou disait d'elle Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus l>elle. Car tout lui souriait, et même son é[K)ux, Onorio, n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l'Océan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon était vide, et les flots transparents Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.
— Avait-elle hésité ! — Je ne sais ; — mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine, Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle elle détounia la tête, et lentement S*inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant. » Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pécheur ; que demain, qu'après, et que sans cesse Je serai ce pécheur. Songez bien qile tous deux Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieilx *, Que je mourrai peut-être avant vous
Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras. »
Ma^ le pécheur se tut, car il ne croyait pas.