SCÈNE VII
Un salon.
LE DUC LAERTE, assis sur une estrade: IRUS, à sa droite, en habit cramoisi et Tépée à la main; SILVIO, à sa gauche; SPADILLE , QUINOLA, debooN
LAERTE
Me voici sur mon trône assis comme un grand juge. L'innocence à mes pieds peut chercher un refuge. Ints est le bourreau, Silvio le confesseur. Nous sommes justiciers de Thonneur des familles. Chambellan Quinola, faites venir mes filles.
Ninon et Ninette entrent, habillées en bergères. NINON.
C'est en mon nom, grand duc, comme au nomde Aa sœur, Que je viens déclarer à votre seigneurie L'immuable dessein que nous avons formé.
LAERTE
Voilà l'habit claustral galamment transformé
NINETTE
Nous vivrons loin du monde, au fond d'une prairie, A garder nos moutons sur le bord des niisseaux. Nous filerons la laine ainsi que vos vassaux. Nous renon<2ons au monde, au bien de notre mère. Il nous suffit, seigneur, qu'une juste colère Vous ait donné le droit d'oublier vos enfants. LAERTE.
Vous viendrez, n'est-ce pas, dîner de Vem^* evi X^mv^*^
NINETTE
Nous VOUS demanderous un éternel silence. Si notre séducteur vous brave et vous offense. Notre avis, monseigneur, est d'en écrire au roi.
LÂERTE.
Le roi, si j'écrivais, me répondrait, je croi, Que nous sommes bien loin, et qu'il est en affaire. Tout ce que je puis donc, c'est d'en écrire au maire, Et c'est ce que j'ai feit, car il soupe avec nous.
Il entre un maire et an notaire.
A Ninon.
Allons, mon Angélique, emlirassez votre époux.
A Ninette.
Il ne s'en ira point, ne pleurez "pAS, Ninette. Embrassez votre frère, il est aussi le mien.
A Iras.
Et vous, mon cher Inis, ne baissez point la tête ; Soyez heureux aussi; — votre habit vous va bien.
Septembre isss.
CONTS ORISNTAI.
CHAMT PREMIER
Une femme est comme votre ombre; conret après, elle TOUS fait; fuyei-fa, elle court après
L sur lequel Hassan était couché (ans son espèce une admirable chose. ; de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché : iix comme une chatte, et frais comme une rose, avait d'ailleurs une très-l>elle pose, : nu comme Eve à son premier péché.
tout nu ! dira-t-on, u'avait-il pas de honte? « le second mot ? — Que sera-ce à la fin ? — •ur, excusez-moi ; — je commence ce conte |uand mon héros vient de sortir du liain. lande pour lui l'indulgence, et j'y compte. I était donc nu, — mais nu comme \a m«\T\^ —
Nu comme un plat d'argent, — nu comme un mur d*ég1ise, Nu comme le discours d'un académicien.
Ma lectrice rougit, et je la scandalise. Mais comment se fait-il, madame, que Ton dise Que vous avez la jaml)e et la poitrine bien ? Comment le dirait-on, si Ton n*en savait rien ?
Madame alléguera qu'elle monte eu berline ; Qu'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ; Que, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ; Et tout le monde sait qu'elle a le pied charmant. Mais moi qui ne suis pas du monde, j'imagine Qu'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
Et quel crime est-ce donc de se mettre k son aise, Quand on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud P On est si bien tout nu, dans une large chaise ! Croyez-m'en, l)elle dame, et, ne vous en déplaise. Si vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt. Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut.
Dans un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aime ? Est-ce du taffetas ou du papier gommé ? Est-ce un bracelet d'or, un peigne parfumé ? Non, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même. La parure est une arme, et le bonheur suprême, Après qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
Tout est nu sur la terre, hormis l*hypocrisîe; Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie. Les tombeaux, les en&nts et les divinités, Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés. Ainsi doue le héros de cette comédie Restera nu, madame, — et vous y consentez.
Un silence parfait règne dans cette histoire. Sur les bras du jeune honmie et sur ses pieds d'ivoire La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant. On entendait à peine au fond de la l)aignoire Glisser l'eau fugitive, et d'instant en instant Les robinets d'airain chanter en s'égouttant.
Le soleil se couchait; — on était en septembre : Un triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil Chez ces peuples dorés qu'a bénis le soleil. Hassan poussa du pied la porte de la chambre. Heureux homme ! — il fumait de l'opium dans de l'ambre. Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil.
Bien qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre, Hassan était peut-être un homme à caractère; 11 ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin. Sa petite médaille annoi^çait un bon coin. Il était très-bien pris : — on eiU dit que sa mèxe L'avait fait tout petit pour le faire avec M>m.
S82 POBSIES.
Il était indolent, et très-opiniàtre; Bien cambré, bien lavé, le visage olivâtre, Des mains de patricien, — l'aspect fier et nerveux, La barbe et les sourcils très-noirs, — un corps d*alt Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux. Je ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;
C'est une vanité qu'on rase en Tartarie. Ce pays-là pourtant n'était pas sa patrie. Il était renégat, — Français de nation, — Riche aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie, Il avait dans la mer jeté comme un haillon Son titre, sa famille et sa religion.
Il était très-joyeux, et pourtant très-maussade, Détestable voisin, —excellent camarade, Extrêmement futile, — et pourtant très-posé, Indignement naïf, — et pourtant très-blasé, Horriblement sincère, — et pourtant très-rusé. Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade
Que don Juan déguisé chante sous un balcon ? — Une mélancolique et piteuse chanson.
Respirant la douleur, l'amour et la tristesse. Mais l'accompagnement parle d'un autre ton. Comme il est vif, joyeux 1 avec quelle prestesse 7^ .«Aiitille! — On dirait que la chanson caresse
Et couvre de langueur le perfide iustriuneut, Taudis que l'air moqueur de raccompaguemeut Tounie en dérision la chanson eUe-méme, Et semble la railler d*aller si tristement. Tout cela cependant fait uu plaisir extrême. — C'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et qu'on aime,
C'est qu'on pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent Et coupable à la fois; — c'est qu'on se croit parjure Lorsqu'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang Avec des mains sans tache, et que notre nature A de mal et de bien pétri sa créature : Tel est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
C'était un bon enfant dans la force du terme ; Très-bon — et très-enfont ; — mais quand il avait dit : « Je veux que cela soit, » il était comme un terme. Il changeait de dessein comme on change d'habit; Mais il fallait toujours que le dernier se fit. C'était un océan devenu terre ferme.
Bizarrerie étrange ! avec ses goûts changeants, Il ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire. 11 n'aurait pas marché sur une mouche à terre. Mais s'il l'avait trouvée k dmer dans son verre, n aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. — Parlez après cela des bons et des méchants l
Venez api^ cela crier d'un ton de maître Que c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître ! Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi. Le cœur humain de qui? le cœur humain de quoi? Celui de mon voisin a sa manière d'être ; Mais, morUeu ! qHnme lui, j'ai mon cœur humain, moi.
Cette vie est à tous, et celle que je mène, Quand le diable y serait, est une vie himiaine. « Alors, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez : Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. »
— Pas du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez,
— A l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
« Eu ce cas vous créez un monstre, une chimère, Vous faites un enfant qui n'aura point de père. »
— Point de père, grand Dieu! quand, comme Trissotiu, J'en suis chez mon libraire accouché ce matin! D'ailleurs is pater est quem ntiptise... j'espère
Que vous m'épargnerez de vous parler latin
(>)usultez les experts, le moderne et l'antique ; Ou est, dit Brid'oisou, toujours fils de quelqu'un. Que l'on fasse, après tout, un enfant blond ou brun, l\ilmoniquc ou bossu, boi^gue ou paralytique. C'est d^à ti'ès-joli quand on en a fait un , Kt k micïi a pour lui qu'il n'est point historique.
NÀMODNA. IS5
XXII I Cousidéi'ez aussi que je u'ai rien volé A la Bibliothèque; — et bien que cette hbloire Se passe eu Orient, je n'eu ai point parlé. 11 est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé . Mais c'est si grand, si loin ! — Avec de la mémoire On se tire de tout : — allez voir pour y croire.
Si d'uu coup de pinceau je vous avais biti Quelque ville aux toits bleus, quelque bicuic/ie mosquée, Quelque tirade en vers, d*or et d'argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée. Avec l'horizon rouge et le ciel assorti, M'auriez-vous répondu : « Vous en avez menti ! »
Je vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange Vous me fassiez aussi quelque concession. J'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ; Car l'étrange, à vrai dire, était sa passion. (( Mais, madame, après tout, je ne suis pas un auge. » Et qui l'est ici-bas? — Tartuffe a bien raison.
Uassau était un être impossible à décrire. C'est eu valu qu'avec lui je voudra» vous lier . Sou cœur est un logis qui n'a pas d'escalier. Ses intimes amis ne savaient trop qu'eu dire. Parler est trop facile, et c'est trop long d'écrire \ Ses secrets sentiments restaient sur l'orei\\et«
Il n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse. Rien d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât Au commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat. 11 faut cependant bien que je vous intéresse A mon pauvre héros. —Dire qu'il est pacha. C'est un moyen usé, c'est une maladresse.
Dire qu'il est grognon, sombre et mystérieux, Ce n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux. Dire qu'il me plaît fort, cela n'importe guère. C'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père. Dire qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire. J'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
Dire qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable. C'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral. Dire qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable. Ne rien dire du tout, cela vous est égal. Je me contente donc du seul terme passable Qui puisse l'excuser : — c'est un original.
Plût à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire A le justifier de ce que j'en vais dire! Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi. Au fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire. — Ma foi, tant pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi Les sottises d'Hassan retomberaient sur moi.
D'ailleurs od vem hkn^ si peu qu^ou me couuaisse, Que mon héros de moi diffère entièiiement. J*ai des prétentious à la délicatesse; Quand il m'est arrÎTé d'avoir une maîtresse. Je me suis comporté très-pacifiquement.
En honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
J'ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire» Pleine, telle qu'dle est, d'une atrocité noire. C'est au point maintenant que je me sens tenté De l'abandonner là pour ma plus grande gloire. Et que je brûlerais mon œuvre, en vérité. Si ce n*était respect pour la postérité.
Je disais doue qu'Hassan était natif de France. Mais je ne disais pas par quelle extravagance Il en était venu jusqu'à croire, à viugt ans, Qu'une fenune ici-bas n'était qu'un passe-temps. Quand il eu rencontrait une à sa convenance, S'il la gardait huit jours, c'était déjà beaucoup.
On sent l'absurdité d'uu semblable système, Puisqu'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'où aimCi On dit eu même temps qu'on aimera toujours, — Et qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours. Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.
u Je sais bieu, disait-il uu jour qu'où eu parlait, Que les trois quarts du temps ma crème a le goût d'aigre Nous avous sur ce point un siècle de vinaigre. Où c'est déjà beaucoup que de trouver du lait. Mais toute servitude en amour me déplaît ; J'aimerais mieux, je crois, être le cbien d'un nègre,
Ou mourir sous le fouet conmie un cbeval rétif, Que de craindre une jupe, et d'avoir pour maîtresse Un de ces beaux geôliers, au regard attentif, Qui, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse, Du haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse. Un bâton de noyer, au moins, c'est positif.
On connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre ; Ou se frotte le dos, — ou s'y fait par degré. Mais vivre ensorcelé sous uu ruban doré! Boire du lait sucré daus un maillot vert tendre ! N'avoir à sou cachot (ju'uu mur si délabré. Qu'on ne s'y saurait même accrocher pour s'y pendre !
Ajoutez à cela que, pour comble d'horreur, La femme la plus sèche et la moins malhonnête Au bout de mes huit jours trouvera daus sa tête, Ou dans quelque recoin oublié de son cœur, Uu amant qui jadis lui faisait plus d'honneur. Un cœur phv expansif, une jambe mieux faite.
Plus de douceur dans rame ou de uerf dans les bras. »
— Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C'est mou héros qui parle, et je mourrais de honte
S'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici plus que jamais, ne me révolte pas.
<c Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte ,
Plus mes petits talents gardent de leur fraîcheur. C'est la satiété qui calcule et qui pense. Tant qu'un grain d'amitié reste dans la balance, Le souveuir souffrant s'attache à l'espérance. Comme un enfeuit malade aux lèvres de sa sœur. L'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du coeur.
Le dégoût, c'est la haine : — et quel motif de haine Pourrais-je soulever? — Pourquoi m'en voudrait-on ? Une femme dira qu'elle pleure : — et moi donc ! Je pleure horriblement; — je me soutiens à peine; Que dis-je, malheureux! il faut qu'on me soutienne. Je n'ose même pas demander mon pardon.
Je me prive du corps, mais je conserve l'âmie. Il est vrai, dira-t-on> qu'il est plus d'une femme Près de qui l'on ne &it, avec un tel moyen. Que se priver de tout et ne conserver rien. Mab c'est un pur mensonge, un calembour iu£àme, Qui ne mordra jamais sur un homme de bieu. «
'oilà ce que disait Hassan pour sa défense, lien entendu qu'alors tout se passait en France, lu temps que sur Torrâlle il avait ce bonnet lui fit à son départ une*si belle danse 'ar-dessus les moulins. Du reste, s'il tenait k son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
lien qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme, !t qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme , [assan avait des nerfs qu'il ne pouvait railler. Ihez lui la jouissance était un paroxysme raimeut inconcevable, et fait pour effrayer : [ou pas qu'on l'entendit ni pleurer ni crier. — •
fu léger tremblement, — une pâleur extrême, -^ ^ne convulsion de la gorge, -^ un blasphème, -^ •uelques mots sans raison balbutiés tout bas, l'est tout ce qu'on voyait ; — sa maiti^sse elle-même ['en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras ans haleine et sans force, et ne répondait pas.
[àis à cette bizarre et ridicule ivresse uccédait d'ordinaire un tel enchantement lu'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse lille et un madrigaux, le tout très-lourdement. l devenait tout miel, tout sucre et tout caresse. l eût communié dans un pareil moment.
NAMOUNA. iU
11 n'existait alors secret ni confidence Qui pût y résister. — Tout partait, tout roulait ; Tous les épanchemeuts du monde entraient en danse. Illusions, soucis, gloire, amour, espérance ; Jamais confesàonnal ne vit de chapdet Comparable en longueur à ceux qu'il défilait.
Ah ! c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre, Que ce lien de fer que la nature a mis Entre l'âme et le corps, ces frères ennemis ! Ce qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis. Voilà le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre Rompit de son épée et réduisit en cendre.
L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux. Tant que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte, — Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs. L'un disant : « Tu fais mal ! » et l'autre : « C'est ta faute. » Ah ! misérable hôtesse, et plus misérable hôte ! Ce n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
Et la preuve, lecteur, la preuve irrécusable Que ce monde est mauvais, c'est que pour y rester Il a fallu s'en faire un autre, et l'inventer. Un autre! -r monde étrange, absurde, inhabitable, Et qui, pour valoir mieux que le 8ev\\ n«ï\\«^\^., N'a pas même un instant eu l)csom d*e:i(\5\eT.
Oui, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide Que d'enivrer son âme avec le vin des sens ; Que de baiser au front la volupté timide , Et de laisser tomber, comme la jeune Elfride, La clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents. Heureux celui qui met, dans de pareils moments,
LU Comme ce vieux vizir qui gardait sa sultane, La lame de son sabre entre une femme et lui ! Heureux l'autel impur qui n'a pas de profane! Heureux l'homme indolent pour qui tout est fini Quand le plaisir s'émousse, et que la courtisane N'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
LUI Ah ! l'abîme est si grand ! la pente est si glissante ! Une maîtresse aimée est si près d'une sœur! Elle vient si souvent, plaintive et caressante. Poser, en chuchotant, son cœur sur votre cœur ! L'homme est si feible alors ! la fenune est si puissante Le chemin est si doux du plaisir au bonheur !
Pauvres gens que nous tous ! — Et celui qui se livre, De ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir ! La coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre Doit rire de pitié s'il ne veut pas frémir ! Voilà le train du monde, et ceux qui savent vivre Vous diront à cela qull valait mieux donnw.
NâMOUNA. S43
Oui, doimir — el rêver! — Ah ! que la vie est belle, Quand un rêve divin fÎEUt sur sa nudité Pleuvoir les rayons d'or de sou prisme enchanté ! Frais comme la rosée, et fils du ciel comme elle ! Jeune oiseau de la nuit, qui, sans mouiller sou aile, Voltige sur les mers de la réalité !
Ah! si la rêverie était toujours possible! Et si le somnambule, en étendant la main, Ne trouvait pas toujours la nature inflexible Qui lui heurte le front contre un pilier d*airain ! Si Ton pouvait se faire une armure insensible ! Si l'on rassasiait Tamour comme la faim t
Pourquoi Manon Lescaut, dès la pi'emièie scène, Est-elle si vivante et si vraiment humaine, Qu'il semble qu'on Ta vue, et que c^est un portrait ? Et pourquoi THéloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire, et que nul ne connaît ? Ah ! rêveurs, ah ! rêveurs, que vous avons-nous fait ?
Pourquoi promenez-vous ces spectres de hunièrc Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil. Puisqu'il faut qu'ici-lias tout songe ait son réveil. Et puisque le désir se sent cloué sur ten'e, Comme un aigle blessé qui meurt dw% \«l ^\v?w&\^ > L'aile ouverte, et les yeux ùxès î^wt \^ %c\«\'î
Manon ! iphinx étonnant ! véritable rirène, Cœnr trois fois féminin, GléopAtre en paniers 1 Quoi qu'on dise ou qu'on fasse^ et bien qu'à Sainte*Hélène On ait trouvé ton livre écrit pour dés portiers, Tu n'en es pas moins vraie, infibne, et dèamèûe N'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds.
Tu m'amuses autant que Tiberge m*enmne.
Gomme je crois en toi ! que je t'aime et te hais! Quelle perversité I quelle ardeur inouïe
Pour l'or et le plaisir I Ck>mme toute la vie \
Est dans tes moindres mots ! Âhl folle que tu es^. T Comme je t'aimerais donain, si tu vivais ! ' — — '
En vérité, lecteur, je crois que je radote. Si tout co que je dis vient à propos de botte, Comment goûteras-tu ce que je dis de bon ? J'ai fait un hiatus indigne de pardon ; Je compte là-dessus rédiger une note.
J'en suis donc à te dire... Où diable en suis-je donc?
M'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme. Était très-expansif, — il voulait tout ou rien. Je confesse, pour moi, que je ne sais pas bien Comment on peut donner le corps sans donner l'Ame, L'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme Je ne f«ais pas non plus s'il était bon chrétien ;
Je ne sais même pas quelle était sa croyance. Ni quel secret si tendre il avait confié, Ni de quelle façon, quand il était en France, Ses maîtresses d'un jour l'avaient mystifié, Ni ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance L'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié.
Mais enfin, certain soir qu'il ne savait que &ire, Se trouvant mal en train vis-à-vis de son verre, Pour tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland. Dieu voulut qu'il y vit comme quoi le sultan Envoyait tous les jours une sultane en terre, — Et ce fut là-dessus qu'il se fit musulman.
Tous les premiers du mois, un juif aux mains crochues Amenait chez Hassan deux jeunes filles nues. Tous les derniers du mois on leur donnait un bain. Un déjeuner, un voile, un sequin dans la main. Et puis on les priait d'aller courir les rues. Système assurément qui n'a rien d'inhumain.
C'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine, Abandonnait son âme au doux plaisir d'aimer. Ne sachant pas le turc, il se livrait sans peine : A son aise en français il pouvait se pAmer. Le lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyçtie.vi\\« Venait ouvrir la porte au maître, el \a ^evm^c .
Ceci pourra lembler fort extraordinaire, Et j'en sais qui riront d'un tyslème pareil. Mais il parait qu'Hassan se croyait, an contraire. L'homme le plus heureux qui tàt sous le soleil. Ainsi donc, pour Finstant, lecteur, laissons-le fiiire. Le voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.
Le sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse Qui sonble être sa sœur, ou plutM sa maîtresse; Qui, sans fermer les yeux, ouvre Tâme à Poubli; Cette ivresse du cœur, si douce à la paresse Que, lorsqu'dle vous quitte, on croit qu'im a dormi; Pâle comme Morphée, et plus belle que lui.
C'est le sommdl de l'âme, et non du corps. — On fume. On se remue, on bâille, et cependant on dort. On se sent très-bien vivre, et pourtant on est mort. On ne parlerait pas d'amour, mais je présume Que Ton serait capable, avec un peu d'effort... Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
Avez-Yous jamais vu, dans le creux d'un ravin, Un bon gros vieux feisan, qui se frotte le ventre. S'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre.' - Tous les points de sa boule aspirent vers le centre. On dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin. ^n, qno'i qu'il en soit, c'est un état divin.
Lecteur, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,
Regarde sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce sont de vieux fumeurs qui donnent dans l'enceinte
Où s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
Ils parlent rarement, — ils sont assis par terre, Nus, ou déguenillés, le front sur une pierre. N'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien. Ne les réveille pas : ils t'appelleraient chien. Ne les écrase pas : ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas : car ils te valent bien.
C'est le point capital du mahométanismë De mettre le bonheur dans la stupidité. Que n'en est-il ainsi dans le christianisme ! J'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité, Et qui mourrait heureux sans s'en être douté ! Diable î j'ai du malheur, — encore un barbarisme !
On dit mahométisme, et j'en suis bien fâché, n fallait me lever pour prendre un dictionnaire, Et j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné, — ma plume était par terre : J'avais marché dessus, j'ai soufflé de colère Ma bougie et ma verve, et je me s\\\s cowcV^è.
Tu vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise. Mon héros est tout nu, — moi, je suis en chemise. Je pousse la candeur jusqu'à t'^tretenir D'un cha^n domestique. — Où voulais-je en venir.' Je ne sais vraiment pas comment je vais finir. Je suis conmie Énéas portant son père Anchise.
• LXXVI Éuéas s'èssoufiQait, et marchait à grands pas. Sa femme à chaque instant demeurait en arrière. « Creuse, disait-ii, pourquoi ne viens-tu pas? » Creuse répondait : « Je mets ma jarretière. — Mets-la donc, et suis-nous, rendait Ënéas. Je vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père. »
Lecteur, nous allons voir si tu comprends -ceci. Anchise est mon poemé; et ma femme Creuse Qui va toujours traînant en chemin, c'est ma muse. Elle s'en va là-bas quand je la crois ici. Une pierre l'arrête, un papillon l'amuse. Quand arriverons-nous, si nous marchons ainsi ?
Énéas, d'une part, a besoin de sa femme. Sans elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans Ame. Anchise, d'autre part» est horriblement lourd. Le troisième péril, c'est que Troie est en flamme. Mais, dès qu'Anchise grogne ou que sa femme court, ^éas est forcé de s'arrêter tout court.