‹ PoésiesChapitre 92 sur 142 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

DURAND

Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel ! J'invoquerais un dieu, si je savais lequel. Voilà bientôt .trente ans que je suis sur la terre, Et j'en ai passé dix à chercher un libraire. Pas un être vivant n'a lu mes manuscrits. Et seul dans l'univers je connais mes écrits.

DUPONT

Par l'ombre de Brutus, quelle fâcheuse affaire ! Mon ventre est plein de cidre et de pommes de terre. J'en ai Tâme engourdie, et, pour me réveiller, Personne à qui parler des œuvres de Fourier! En quel temps vivons-nous? Quel dîner déplorable !

DURAND

Que vois-je donc là-bas ? Quel est ce pauvre diable Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir, Et rôde en gi^eîottant sous un mince habit noir ? '/'ai vu chez Flicotean ce piteux persouuaç^e.

DUPONT

Je ne me trompe pas. Cejmiorne et plat visage. Cet œil sombre et peuaud, ce front préoccupé, Sur ces longs cheveux gras ce grand chapeau râpé. . Ci'est mon ami Durand, mon ancien camarade.

DURAND

Est-ce toi, cher Dupont? Mon fidèle Pylade, Âmi de ma jeunesse, approche, embrassons-nous. Tu n'es donc pas encore à l'hôpital des fous? J'ai cru que tes parents t'avaient mis à Bicétre.

DUPONT

Parle bas. J'ai sauté ce soir par la fenêtre, Et je cours en cachette écrire un feuilleton. Mais toi, tu n'as donc pas ton lit à Gharenton? L'on m'avait dit pourtant que ton rare génie...

DURAND

Ah! Dupont, que le monde aime la calomnie! Quel ingrat animal que ce sot genre humain ! Et que l'on a de peine à faire son chemin !

DUPONT

Frère, à qui le dis-tu ? Dans le siècle où nous sommes, Je n'ai que trop connu ce que valent les hommes. Le monde, chaque jour, devient plus entêté.» Et tombe plus avant dans Vimbécv\\\Xè.

DURAND

Te M>u¥ient-il, Dapont, des jours de notre enbince. Lorsque, ridies d'orgueil et paavres de science. Rossés par un sons-maître et tonjours paresseux. Dans la crasse et l'oubli nous dormions tous les deux? Que ces jours bienheureux sont chers à ma mémoire !

DUPONT

Paresseux! tu Tas dit. Nous Tétions avec gloire; Ignorants, Dieu le sait ! Ce que j'ai £ait depuis A montré clairement si j'avais rien appris. Nais quelle douce odeur avait le réfectoire ! Ah I dans ce temps du moins je pus manger et boire ! (joiirI)é sur mon pupitre, en secret je lisais Des bouquins de rebut achetés au rabais. Bamave et Desmoulins m'ont valu des férules; De l'aimable Saint-Just les touchants opuscules Reposaient sur mon cœur, et je tendais la main Avec la dignité d'un sénateur romain.

Tu partageas mon sort, tu manquas tes études.

DURAND

Il est vrai, le génie a ses vicissitudes. Mon crâne ossianique, aux lauriers destiné, Du bonnet d'âne alors fut parfois couronné. Mais l'on voyait déjà ce dont j'étais capable. J'avais d'écrivailler une rage incurable ; Honni de nos pareils, moulu de coups de poing ♦ Je rimais à l'écart, accroupi daua v\\\ cmw.

3 de quinze ans, sachant à peine lire, -ais Schiller, Dante, Gœthe, Shakspeare ;

me démangeait en lisant leurs écrits.

ces polissons qu'on admirait jadis, Cicéron, Virgile, Horace, Homère, rouSf Dieu merci I quel c^s on en peut faire, secrets de l'art prompte à m*initier, î, en bégayant, tentait de plagier ; i tour à tour l'Angleterre et l'Espagne,

et surtout l'emphatique Allemagne, jssé-je pas fait pour savoir le patois ivetier Sachs mit en gloire autrefois ! certainement produit un grand ouvrage, rcé de parler notre ignoble langage, noius fait serment, tant que j'existerais, mais écrire un livre en bon français ; onnais, tu sais si j'ai tenu parole.

DUPONT

rrive l'hiver, l'hirondelle s'envole ;

st envolé le trop rapide temps

; ventre à jeun put compter sur nos deuts

aux croûtons de pain coupait la ménagère !

DtîRAND.

Ions plus; cc monde est Un lieU de misère, ic, je t'en coUjure, et dLs^moi ton destin, u tout d'abord loin du quartier latin ?

DUPONT

DURAND

Lorsqu'à dix-neuf ans tu sortis tu collège.

DUPONT

Ceciue je fis?

DURAND

Oui, parle.

DUPONT

Eh I mon ami, qu'en sais-je.' J*ai fait ce que l'oiseau fait en quittant son nid, Ce que put le hasard et ce que Dieu permit.

DURAND

Mais encor?

DUPONT

Rien du tout, j'ai flâné dans les rues, J'ai marché devant moi, libre, bayant aux grues ; Mal nourri, peu vêtu, couchant dans un grenier, Dont je déménageais dès qu'il fallait payer ; De taudis en taudis, colportant ma misère. Ruminant de Fourier le rêve humanitaire, Empruntant çà et là le plus que je pouvais, Dépensant un écu sitôt que je l'avais, Délayant de grands mots en phrases insipides, Sans chemise et sans bas, et les poches si vides, Qu'il n^est que mon esprit au monde d'aussi creux ; Tel je vécus, râpé, sycophante, envieux.

DURAND

Je le sais; quelqudois, de peur que lu tie mewT^è»,

DUPOKT ET DURAND. 145

sque ton estomac criait : « Il est six heures ! » li daus ta triste main glissé, non sans regret, Jiuq francs que tu courais perdre cliez Bénaxel. ilais que fis-tu plus tard? car tu n'as pas, je peqse, tfené jusqu'aujourd'hui cette affreuse eusteaee?

DUPONT

Toujours 1 j'atteste ici Brutus et Spinoia

}}je je n'ai jamais eu que l'habit que voilà 1

St comment en changer? A qui rend-on justice?

Dn ne voit qu'intérêt, convoitise, avarice.

l'avais fiiit un projet... je te le dis tout bas.. .

Un projet! Mais au moins tu n'en parleras pas...

C'est plus beau que Lycurgne, et rien d'aussi subUme

H'aura janiais piiru si Ladvocat m'imprime.

L'univers, mon ami, sera bouleversé,

Dn ne verra plus nen qui ressemble au passé ;

Les riches seront gueux et les nobles infâmes;

Xos maux seront des biens, les hommes seront femmes ,

Bt les fenmies seront... tout ce qu'dles voudront.

Les plus vieux ennemis se réconcilieront.

Le RuÂse avec le Turc» l'Anglais avec la France»

La foi religieuse avec l'indifférence,

Et le drame moderne avec le sens commun.

De rois, de députés, de ministres, pas un.

De magistrats, néant; de lois, pas davantage.

J'abolis la famille et rompji le mariage ;

Voilà. Quant aUx enfants, en feront qui poUrroiit.

Ceux qUi voudront trouver leun pèT«& f^Yi«ràL«cQ\À.

9a reste, on ue terra, mon cber^ da\\&\e& twio;v^^^>

lUÙ POÉSIES.

Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes ; Chansons que tout cela! Nous les supprimerons, Nous les démolirons, comblerons, brûlerons. Ce ne seront partout que houilles et bitumes, Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes. Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner, Mais nul n'aura du moins le droit de bien dîner. Sur deux rayons de fer un chemin magnifique De Paris à Pékin ceindra ma république. Là, cent peuples divers, confondant leur jargon, Feront une Babel d'un colossal wagon.

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire Usera jusqu'aux os les muscles de la terre. Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits Ne verront qu'une mer de choux et de navets. Le monde sera propre et net comme une écuelle ; L'hiunanitairerie en fera sa gamelle.

Va le globe rasé, sans barbe ni cheveux. Comme un grand potiron roulera dans les cieux. Quel projet, mon ami ! quelle chose admirable ! A d'aussi vastes plans rien est-il comparable ? Je les avais écrits dans mes moments perdus. Croirais-tu bien, Durand, qu'on ne les a pas lus ? Que veux-tu ! notre siècle est sans yeux, sans oreilles ; Offrez-lui des trésors, montrez-lui des merveilles. Pour aller à la Bourse, il vous tourne le dos ; Ceux-là nous font des lois, et ceux-ci des canaux ; On aime le plaisir, l'argent, la bonne chère ; On voit des fainéants qui labourent la terre; L 'homme de noire temps ne \ev\lvvîis s'êc\«vT«v^

ai perdu l'espoir de le régénérer, toi, quel fut ton sort? A ton tour sois sincère.

DURAND

js d'abord garçon chez un Tétéiinaire.

ne donnait par mois dix-huit livres dix sous ;

il me déplaisait de me mettre à genoux r graisser le sabot d'une béte malade, t je fiis maintes fois payé d'une ruade, gué du métier, je rompis mon licou, zoufiant en Dieu, j'allai sans savoir où. l'arrêtai d'abord chez un marchand d'estampes pour certains romans disait des culs-de-lampes, fis pendant deux ans; dans de méchants écrits lissais à tâtons de plus méchants croquis, ravail ignoré me servit par la suite ; je rendis ainsi mon esprit parasite ; coutumant au vol, le greffant sur autrui. le lassai pourtant du rôle d'apprenti, ai dîner un jour chez le père la Tuile ; ^neontrai Dubois, vaudevilliste habile, id buveur, comme on sait, grand chanteur de couplets, t la gaieté vineuse emplit les cabarets, 'apprit l'orthographe et corrigea mon style. i fîmes à nous deux le quart d'un vaudeville,

théâtres forains lequel fut présenté, efusé i>artout à l'unanimité, échec me fut dur, et je sentis ma bile ter en bouillonnant à mon cerveau stër^^. 'solus d'écrire, en rentrant au lo^Vs,

Un ouvrage quelconque et d'étonner Paris.

De la soif de rimer ma cei*Yelle obsédée

Pour la première fois eut un semblant d'idée.

Je tirai mon verrou, j'eus soin de m'entourer

De tous les écnyains qui pouvaient m'inspirer.

Soixante in-octavo inondèrent ma table.

J'accouchai lentement d'un poëme effroyable.

La lune et le soleil se battaient dans mes vers ;

Vénus avec le Christ y dansait aux enfers.

Vois combien ma pensée était philosophique :

De tout ce qu'on a fait, faire un chef-d'œuvre unique,

Tel fut mon but : Brahma, Jupiter, Mahomet,

Platon, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,

Tout s'y trouvait ; mon œuvre est l'immensité même.

Mais le point capital de ce divin poëme,

C'est un chœur de lézards chantant au bord de l'eau.

Racine n'est quVn drôle auprès d'un tel morceau.

Ou ne m'a pas compris ; mon livre symbolique.

Poudreux, mais vierge encor, n'est plus qu'une relicjue»

Désolant résultai ! triste virginité !

Mais vers d'autres destins je me vis emporté.

Le ciel me conduisit chez un vieux journaliste,

Charlatan ruiné, jadis séminariste,

Qui, dix fois en sa vie à bon marché vendu,

Sur les honnêtes gens crachait pour un écUi

De ce digne vieillard j'endossai la livrée.

Le fiel suintait déjà de ma plume altérée ;

Je me sentais renaître et mordis au métier.

Ali I Dupont, qu'il est doux de tout déprécier !

Pour un esprit mort-né, convaincu d'impuissance,

l doux d'être un sol et d'en tirer vengeance uc vrai succès lorsqu'on vient d'assister , t doux de rentrer et de se débotter, épecer l'homme, et de salir sa gloire, ouvoir sur lui vider une écritoire, oir quelque part un journal inconnu

puisse à plaisir nier ce qu*on a vu ! songe anonyme est le bonheur suprême.

us, députés, ministres, rois. Dieu même, t calomnié pour apaiser ma faim, reux avec moi qui jouait au plus fin ! -il dans Paris une histoire secrète ?

l'imprimais le soir dans ma gazette,

ne m'échappait. De la rue au salon,

iers, eu marchant, me restaient au talon.

mjis scandaleux j'ai su tous les scandales, racontés. Ni plaintes ni cabales %nt fait fléchir, sois-en bien convaincu... èves, Dupont ; à quoi donc penses-tu ?

DUPONT, id, si du moins j'avais un cœur de femme " quelque amour consoler ma grande âme ! j'étale en vain mes grâces dans Paris, ma peau comme de tes écrits ; tout venant et personne n'y touche, bat désert en grondant je me couche, — rien ne vient. — C'ast de quoi se noyer !

DURAND. 1 le soir pour te désennuyer ?

DUPONT

Je joue aux dominos quelquefois chez Procope.

DURAND

Ma foi ! c'est nu beau jeu. L'esprit s'y développe; Et ce n'est pas uu homme à faire un quiproquo, Celui qui juste à point sait faire domino. Entrons dans un café. C'est aujourd'hui dimanche.

DUPONT

Si tu veux me tenir quinze sous sans revanche, J'y consens.

DURAND

Uu instant! commençons par jouei' La consommation d'abord pour essayer.

Je vais boire à tes frais, pour sûr, un petit verre.

DUPONT

Les liqueurs me font mal. Je n'aime que la bière. Qu'as-tu sur toi?

DURAND

Trois sous.

DUPONT

Entrons au cabaret.

DURAND

Après vous.

DUPONT

Après vous.

DURAND

A])rès vous, s'il vous plaît.

Juillet ifl:v8.

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