‹ Poésies choisies a l'usage des classes. Publiées avec une notice biographique et des notesChapitre 22 sur 70 · LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE MENDIANT

C'était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,

Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Cralhis; Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine.

Soudain, à l'autre bord.

Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort

Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée ;

11 remuait à peine une lèvre glacée,

Des hommes et des dieux implorait le secours.

Et dans la forôt sombre errait depuis deux jours:

11 se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse;

1. Le plus bel honneur réservé aux poètes et aux héros après leur mort était, dans les idées des anciens, de venir s'asseoir à la table des dieux.

2. Les anciens consacraient le souvenir des événements considérables en instituant des jeux périodique?.

3. Dans ce petit poème, dont les principaux passages sont encore imités d'Homère, A. Chénier a rassemblé les usages les plus touchants et les plus intéressants relatifs à l'hospitalité, telle qu'elle se pratiquait aux temps héroïques de la Grèce. Le poète a placé la scène en Achaïe, sur les bords du Crathis, petit cours d'eau qui se jette dans le golfe de Corinthe.

BLCOLTOUES. 11

Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect ' sorti du fond des bois, Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux ; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin.

« Si, comme je le crois, belle dès ton enfance. C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance, Nymphe, souvent les vœux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains. Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne Qui te nomme sa fille et te destine au trône. Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, Crains de laisser périr l'étranger en détresse; L'étranger qui suppUe est envoyé des dieux. )>

Elle reste. A le voir elle enhardit ses yeux,

et d'une voix encore

Tremblante : « Ami, le ciel écoute qui l'implore.

Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon.

Passe le pont mobile, entre dans la maison ;

J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance.

Pour la douzième fois célébrant ma naissance,

Mon père doit donner une fête aujourd'hui.

11 m'aime, il n'a que moi; viens t'adresser à lui.

C'est le riche Lycus. Viens ce soir ; il est tendre,

11 est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre. »

Elle achève ces mots, et, le cœur palpitant,

S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant.

Fixait de ses yeux creux l'attention avide.

Elle rentre, cherchant dans le palais splendide

L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans

1. Aspect est pris ici au sens d'apparition, de spectre. Cest un latinisme.

12 ANDRE CHEXIER.

Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mère ; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Ole et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique :

« Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi

Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi:

Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,

Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême...

Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui

J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui.

Fais qu'il entre ; et surtout, ô mère de ma mère !

Garde que nul mortel n'insulte à sa misère.

a — Oui, ma fille; chacun fera ce que lu veux, Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux : Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte. Ta mère, mon élève* (inestimable perte!), Aimait à soulager les faibles abattus : Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves. »

Mais cependant la nuit assemble les convives ^ : En habits somptueux, d'essence parfumés.

Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés Pend le lin d'ionie en brillantes courtines ; Le toit s'égaye et rit^ de mille odeurs divines.

1. Mon élève, c'est-à-dire elle que j'ai élevée et nourrie. Eu français le substantif ne s'applique qu aux petits des animaux, aa sens que lui a donné le poète.

2. Tous les détails de ce repas antique sont de la plus heureuse exactitude. C'est un petit cours poétique d'archéologie.

3. Jtit, prend un riant aspect. £uiploi très poétique du verbe rire. Victor Hugo a dit dans les Voix intérieures

Ainsi je Bon^el à vous, enrants, inai?on, famille, A la table qui rii, au foyer oui pétille

La table au loin circule \ et d'apprôts savoureux Se charge. L'encens vole en longs tlots vaporeux; Sur leurs bases d'argent, des formes animées Elèvent dans leurs mains des torches enflammées ; Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux, En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; Plus d'une lyre est prête ; et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'étend sur les lits teints de mille couleurs*; Près de Lycus, sa fille, idole delà fête, Est admise ^. La rose a couronné sa tête. Mais, pour que la décence impose un jusie frein, Lui-même est par eux tous élu roi du festin. El déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre. Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre Entre, cherchant des yeux l'aulel hospitalier*. La jeune enfant rougit. 11 court vers le foyer ; Il embrasse Tautel, s'assied parmi la cendre ; Et tous, l'œil étonné, se taisent pour l'entendre.

(( Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps

N'osent jamais troubler tes destins éclatants !

Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquill:.

Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville.

A ton riche banquet un peuple convié

T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé.

Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,

Si tu ne tends vers lui la main hospitalière ^.

Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais :

Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.

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