‹ Poésies choisies a l'usage des classes. Publiées avec une notice biographique et des notesChapitre 23 sur 70 · L'autel consacré à Jupiter hospitalier · texte numérisé non relu

L'autel consacré à Jupiter hospitalier

5. La main qu'il est d'us.tge de tendre à celui à qui on accorde l'hospitalité.

14 ANDBÉ CHÉNIER.

Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente

Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...

Je fus riche autrefois : mon banquet opulent

N'a jamais repoussé l'étranger suppliant.

Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage,

La faim qui flétrit l'âme autant que le visage,

Par qui l'homme souvent, importun, odieux,

Est contraint de rougir et de baisser les yeux !

— Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici Ton hait plus que l'enfer Le public ennemi *, le riche au cœur de fer, Enfant de Némésis 2, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son cœur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le cœur des humains fortunés 3. »

D'accueil et de faveur un murmure s'élève. Lycus, descend, accourt, tend la main, le relève : « Salut, père étranger; et que puissent tes vœux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. Souvent marchent ensemble indigence et vertu ; Souvent d'un vil manteau le sage revêtu. Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.

1. L'ennemi public. Cette transposition de l'adjertif donne à la phrase uno obscurité qui n'existerait pas si l'apposition suivait le substantif auquel elle se rapporte : le riche, ce public ennemi.

.2 Chénier a voulu dire que le riche au cœur do fer semble être un instrument delà vengeance divine. L'expression n'est pas très claire

3. Croyance antique qui a inspiré la faUe touchante de Philémon et Baucis que La Fontaine a imitée des Métamorphoses d'Ovide.

Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil. Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie. Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut ! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain i : Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère, Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. »

r retourne à sa place après que l'indigent

y'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent.

Far une jeune esclave une eau pure est versée.

Une table de cèdre, où l'éponge est passée,

S'approche, et vient offrir à son avide main

Elles fumantes chairs sur le disque d'airain,

L't l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.

<t Mange et bois, dit Lycus ; oublions les souffrances.

Ami ! leur lendemain est, dit-on, un beau jour, n

^^ientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, lit veut que l'échanson verse à toute la troupe - : « Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer L'étranger devenu l'hôte de mon foyer. » Le vin de main en main va coulant à la ronde; Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L'envoie à l'étranger. « Salut, mon hôte, bois. De ta ville bientôt tu reverras les toits,

1. On apporte au mendiant une petite table volante en bois de cèdre ?ar laquelle une servante place le pain et le plat qui lui est destine.

S. Remarquez quelle vivacité donne au style le passage du discours indirect au discours directe

i6 ANDRÉ CHÉNIER.

Fussent-ils par delà les glaces du Caucase. » Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit ; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage.

« Mon bote, maintenant que sous tes nobles toits De l'importun besoin j'ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute : le vin, par toi-même versé, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prière ; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, Déchiré de buissons ou d'insectes avides, D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé, Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage ; Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. La force et le travail, que je n'ai point perdus, Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques •, Ou sous les feux du jour, courbé vers le sillon, Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis môme, tournant la meule nourricière, Broyer le pur froment en farine légère. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée

1. Oli/iitjji(juei, c'est-à-iUic JLsliucà aux couvics olNUipii^ues,

BUCOUOUKS. 17

Viendra remplir ta grange en la belle saison ; Afin que nul mortel ne (lise en ta maison, Me regardant d'un œil insultant et colère : 0 vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire * !

— Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N'oserait élever sa langue contre toi.

Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.

— L'indigent se méfie. — 11 n'est plus de danger.

— L'homme est né pour souffrir. — Il est né pour changer.

— 11 change d'infortune! — Ami, reprends courage : Toujours un vent glacé ne soufle point l'orage.

Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, Kt tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

— Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi ! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!. .. L'indigent espère en vain du sort ; En espérant toujours il arrive à la mort. Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie.

Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas Toutefois ta richesse accueille mes misères ; Et puisque ton cœur s'ouvre à la voix des prières, Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié. D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, S il est des dieux du pauvre, ô Lycus ! que ta vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie !

— Je te le dis encore : espérons, étranger.

Que mon exemple au moins serve à t'encouragcr. Des changements du sort j'ai fait l'expérience.

1. Incorrection. Il faudrait à ne rien faire ; l'eliipse de la négation ne est une négligence qu'on peut rencontrer ciiez quelques écrivains ordinairement corrects, niais qu'il vaut mieux éviter, car rien signifie précisément quelque chose.

Toujours un même éclat n'a point à l'indigence Fait du riche Lycus envier le destin : J'ai moi-môme été pauvre et j'ai tendu la main. Cléotas de Larisse ^ en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses. « Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; « Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m'en souviens : Cléotas fut mon père, Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage ; Vous n'avez point ici d'autre visible image ; 11 porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas ! Qu'une fleur éternelle, Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle; Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours ; Et quand une mort douce et d'amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.

— Hôte des malheureux, le sort inexorable

Ne prend point les avis de l'homme secourablc.

Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,

Nous vivons; el tes vœux ne sont point exaucés,

Cléotas est perdu ; son injuste patrie

L'a privé de ses biens ; elle a proscrit sa vie.

De ses concitoyens dès longtemps envié,

De ses nombreux amis en un jour oublié,

Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate,

Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate

Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,

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