Ville (le Thespfilie
Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, 11 mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile. Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage ; Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage. Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements ; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, D'autres consolateurs que ses larmes amères, 11 se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, en invoquant la mort.
— Que m'as-lu dit? La foudre a tombé sur ma tête.
Dieux ! ah! grands dieux ! partons. Plus de jeux, plus de féto.
Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs ;
Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.
Ah ! dieux ! quand dans le vin, les festins, l'abondance,
Enivré des vapeurs d'une folle opulence.
Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit,
Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,
Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aimo.
Parle : était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?
En quels lieux était-il? où portait-il ses pas ?
11 sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas?
Parle : était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je :
Où l'as-tu vu? — Mon hôte, à regret je t'afflige.
C'était lui, je l'ai vu J
Les douleurs de son ûms
Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femnio,
A Delphes *, confiés au ministre du dieu,
Vivaient de quelques dons off'erts dans le saint lieu.
Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,
On les avait suivis jusques aux Thermophyles *.
Jl en gardait encore un douloureux effroi.
J3 le connais ; je fus son ami comme toi.
D'un môme sort jaloux une même injustice
Nous a tous deux plongés au même précipice.
Il me donna jadis (ce seul bien m'est resté)
Sa marque d'alliance et d'hospitalité.
Vois si tu la connais, n — De surprise immobile,
Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;
Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,
Jadis à Cléotas par lui-môme envoyé 3.
Il ouvre un œil avide, et longtemps envisage
L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage,
« Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi? Tout ici t'appartient. 0 mon père ! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas ! ô mon père ! ô toi qui fus mon maitre, Viens ; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne. »
Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne
i . Située dans la Pliocidc, Delj-hes était la \ille sainte des Grecs. C'est là que se trouvait le temple fameux d'Apollon, où le dieu par la bouche d'une prêtresse rendait des oracles.
2. Défilé étroit situé entre la base de l'OEta et le golfe Maliaque, à jamais célèbre par le combat que Léonidas, à la tète de trois cents Spartja^es, soutint jusqu'à la mort, en 4S0 av. J.-C, conirel'umie innombrable des Perses.
3. A la représentation de ces si:riies de reconnaissance tous ceux qui avaioi.l fait échange d'amitié avec Cléotas devaient à Lycus assistance et protection. Chuit les peuples modernes, les pas.^ej orts, les lettres de recommandation et d'iriroJuction ne sont que des formes diverses de l'antique signe do reconnaissance.
Que tient sur son épaule une agrafe d'urgent, Il l'attache lui-môme à l'auguste indigent. f-es convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse ; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche ; il rit, lui tend la main : « Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première, Ma fille, m'as ouvert lu porte hospitalière. »