L'AMITIE
FRAGMENT d" ONE ÉPITRE ADRESSÉE A I.E DR CN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
0 peuples de héros, exemples des mortels ! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels ; C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, Aux temps sanctitiés par la vertu romaine; Quand l'âme de Lélie animait Scipion ^, Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion * ;
1. Ce morceau a été composé pendant le séjour que fit André à Versailles en 1793. H allait souvent rendre visite à madame Laurent Locoulteux qui habitait Lucienne et qu'il a chantée sous le nom do Fanny. Voyiz plus loin ïodc Aiixpremiers fruits de mon verger.
2. Elle mourut en effet à la fleur de l'âge après avoir pordu ses deux enfants.
3. Plutarque dit qu'en toute occasion Scipion prenait conseil de Lélius, ce qui faisait dire que Lélius était le poète et Scipion l'acteur.
4. Lorsque Phocion (raconte Plutarque), condamné à mort par les Athéniens, fut au moment de boire la ciguë, Nicoclès lui demanda comme dernière faveur de boire avant lui : Phocion lui tendit la coupe.
5 0 ANDRE COENIER.
C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, Où les vertus étaient les lois de la patrie. 0 demi-dieux amis ! Atticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Yarron ! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile. Quand du Tibre avili le sceptre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité ; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, Étaient, pour l'apaiser, l'offrande du sénat! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique *, Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse, Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des mœurs ; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; Vous créer, aux flambeaux de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux.
Oh ! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives, Viens, viens, que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. Rends-noushommes comme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des Vertus la troupe radieuse,
1. Se rappeler l'histoire romaine et les règnes sanglants de Néron et de Domitien.
De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein Et toutes sur tes pas se tiennent par la main, llanime les beaux-arts, éveille leur génie, Chasse de leur empire et la haine et l'envie : Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trône, ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages : Tout, jusqu'à Plutus môme*, encense leurs imagos; . Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents.
Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle
La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle ^;
La main de Phidias créa des immortels 2,
Et Smyrne à son Homère éleva des autels.
Nous, amis, cependant, de qui la noble audace
Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,
Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis ;
Soyons cités comme eux entre les vrais amis.
Qu'au delà du trépas notre âme mutuelle
Vive et respire encor sur la lyre immortelle !
Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux
Soient pour tous les amis un code précieux !
Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées!
Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées,
Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour
D'être chez leurs neveux imités à leur tour!