Le Moïse de Micbel Ange
Ciel ! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater celte voix créatrice du monde ?
Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs
De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs !
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple ;
Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux.
Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous!
Que la nature seule, en ses vastes miracles,
Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles ;
Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
ÎN'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil ;
Ue la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie S
Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,
Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
En langage des dieux- fasse parler Newton!
Oh! si je puis, un jour!... Mais quel est ce murmure?
Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?
0 langue des Français ! est-il vrai que ton sort
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?
Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse
Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,
Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé,
Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface.
Que, si son style épais vous fatigue d'abord.
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort.
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,
Jl n'en est point coupable : il n'est pas sans génie;
1. n y aurait quelque restriction à faire à ce principe esthétique nouveau, pourtant si juste et si fécond. Dans l'explication des phénomènes la science fait ubstiattion de l'apparence; dans leur description la poésie fait abstraction de la vérilè scientifique et s'en tient avec raison a l'apparence, puisque ce qui l'intércbse, c'est précisément l'effet du phénomène apparent sur l'imagination humaine.
2. .1 Lu puéîie, que nous appelons le langage des dieux, était jadis la langue consacrée aux merveilles de la nature. » 13ailly. Ili,t. de l'Aatrononnc.
Tla tous les talents qui font les grands succès;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français.
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,
L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.
Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux
Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?
Est-ce à Rousseau, BufTon, qu'il résiste infidèle?
Est-ce pour Montesquieu qu'impuissant et rebelle,
11 fuit ? Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
Creusant dans les détours de ces âmes profondes.
S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes ?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
D'un coup d'œil ferme et grand n'a saisi les objets i;
La langue se refuse à ses demi-pensées,
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées.
11 se dépite alors, et restant en chemin,
Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.
Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine.
Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;
Un langage imprévu, dans son âme produit.
Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit;
Les images, les mots que le génie inspire,
Où Tunivers entier vit, se meut et respire,
Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,
En foule en son cerveau se hâtent de courir.
D'eux-même ils vont chercher un nœud qui les rassemble :
Tout s'aUie et se forme, et tout va naître ensemble.
Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon,
Telle lo tourmentée, en l'ardente saison,
1. Avec beaucoup de précision dans l'expression, mais a\ec moins de fougue et d'éclat, Boileau a dit, au premier chant de son Art poétique :
Il est certains esprits dont les sombres p^jusées Sont d'un iimi^e épais loiij>>iir-! environnées; Le jour de lii raison ne les saurait percer. Av.ihl donc que d'écrire apprenez à penser. Félon que notre idée est plus ou moins obscure. L'expression la suit ou nunns nette ou plus |)m'e. Ce que l'on conçoit bien «"énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aiséuient.
6 4 ANDRÉ CnÉNlER.
Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne K Tel le bouillant poêle, en ses transports brûlants, Le front échevelé, les yeux étincelants. S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tète apaiser les orages Et secouer le dieu^ qui fatigue son sein. De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein ' Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchuîne : Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, Tout porte au fond des cœurs le tumulte ou la paix, Dans la mémoire au loin tout simprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s'élance toute armée. Secouant et le glaive, et le casque guerrier. Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier *.
Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante :
Cire molle, à tout peindre habfle et complaisante.
Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains.
Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,
Vint, par une conquête en malheurs plus féconde,
Venger sur les Romains l'esclavage du monde,
1. Voyez dans les dictionnaires mythologiques l'histoire d'Io, rcéfarnorphoséc en génisse par Jupiter.
2. Belle expression, imitée de Virgile. J. B. Rousseau a dit dans son OJe an
comte du Luc:
Il s'étonne et combat i'jr.leur qui le possède. Et voudrait secou-T du démon qui l'ubsède Le joug inii>érieui.
3. C'est ainsi que Racine, au cinquième acte d'Iphfgénie, nous dépeint C-ilchas:
Terrible, plein du dieu qui Tagitail sans doute.
4. Voyez dans la Mythologie l'histoire de la naissance de Minerve. Par « l'Iioriible Gorgone » le poète dé.«igne le !)oiiclier de Minerve, au centre duquel se trou\^.it lu tète de Méduse, une des Gorgones.
De leurs affreux accents la farouche âpreté
Du latin en tous lieux souilla la pureté.
On vit de ce mélange étranger et sauvage
Naître des langues sœurs, que le temps et l'usage,
Par des sentiers divers guidant diversement,
D'une lime insensible ont poli lentement,
Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges,
De la rouille barbare effacer les vestiges.
De là du castillan la pompe et la fierté,
Teint encor des couleurs du langage indompté
Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.
La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes
Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois
De grâce et de fierté sut composer sa voix.
Mais ce langage, armé d'obstacles indociles,
Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles.
Est-ce un mal? Eh ! plutôt rendons grâces aux dieux :
Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux,
Et notre langue même, à tout esprit vulgaire
De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,
Avertit dès l'abord quiconque y veut monter
Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter.
Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange,
S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange ^
1. Boileau aussi, imitant Horace, a dit dans sa neuvième satire, sur un ton plus familier :
Et ne savez-vou3 pas que =iir ce mont sacré, Qui ne "voie au sommet tmiibe au plu? bjs degré ; El qu'à moins d'élre au ranz d"II.ir,ice ou de Voilure On rampe dans la fange avec 1 ahbé de Pure ?
Il ne faudrait cependant pas, sur le témoignage de Boileau, mettre Voiture sur le même rang qu'Horace.
G6 A^DP.E CBÉNIER.