L'AMÉRIQUE
FRAGMENTS
Le poète Alunzo d'Ercilla2, à la (in d'un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un nioiceau astronomique.
(( Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre^,
Consacrée au repos. 0 silence de l'ombre,
Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris
De la rive aréneuse*, où se brise Téthys.
Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre.
Comme un fier météore, en ton brûlant délire.
Lance-toi dans l'espace ; et pour franchir les airs.
Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs,
Les bonds de la comète aux longs cheveux de tlamme.
Mes vers impatients, élancés de mon âme.
Veulent parler aux dieux, et volent où reluit
L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit.
Accours, grande nature, ô mère du génie;
Accours, reine du monde, éternelle Uranie.
Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion
1. Si André Chénier eût \écu il est douteux qu'il ait terminé ce vaste poème, qui dans sa pensée devait avoir plus de douze mille vers, et dans lequel il voulait trouver moyen de faire entrer la description et l'histoire du monde.
2. Aionzo d'Ercilla, dont André Chénier voulait faire un personnage de son poème, ci^t un poète espagnol du xvi<= siècle, qui sous le titre de YAi'aucanie chanta la conquête par les Espagnols de la partie de rAmcrique du Sud située au sud du Chili.
3. Co morceau, récemment publié, c^t un des plus beaux non seulement de l œuvre d'André, mais de la poésie française.
4. Couvert de sable. Ce mot est d'un emploi très rare et par cela même parait manquer de simplicité et de naturel, ce qui est une petite tache dans un si beau niorceau.
Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive emportée, Tu suives les détours de la voie argentée % Soleils amoncelés dans le céleste azur.
Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante. Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi. Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L'homme siège au conseil qui créa l'univers ; Où l'âme, remontant à sa grande origine. Sent qu'elle est une part de l'essence divine... «
Il n'est que d'être roi- pour être heureux au monde. Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde!