LE JEU DE PAUME
A LOLIS DAVIDj PEINTRE '
Reprends ta robe d'or, ceins ton riche bandeau.
Jeune et divine poésie :
Quoique ces temps d'orage éclipsent ton flambeau. Aux lèvres de David, roi du savant pinceau, .
Porte la coupe d'ambroisie.
La patrie, à son art indiquant nos beaux jours, r'^^T^t^'*^
A confirmé mes antiques discours :
Quand je lui répétais que la liberté mâle
1. Ce fut en 1791 que David offrit à l'Assemblée constituante le superbe tableau du Serment du Jeu de paume. Cette ode parut la même année en brochure. Dans le Journal de Paris, en 1702, André Chénier porta sur ce tableau le jugemont suivant qu'a ratifié la postérité. C'est (dit-il) « une des plus belles compositions qu'aient enfantées les arts modernes, dans laquelle une multitude do fi;;ures, animées d'un même sentiment, concourent à une même action, sans confusion tt sans monotonie. »
1. Louis David a été appelé non sans raison le restaurateur de la peinlurt en France. Ké à Paris en 1748. il mourut dans l'exil à Bruxelles en 1S25.
82 ANDRE CUÉNIER.
Des arts est le génie heureux ; Que nul talent n'est fils de la faveur royale ; Qu'un pays libre est leur terre natale. ^^'^^^ «^^^vT-V^-^^
Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie et délices du monde,
Forts, à leur croissance livrés,
Atteignent leur grandeur féconde.
F.a palette offre l'àme aux regards enivrés. Les antres de Paros^ de dieux peuplent la terre. L'airain coule et respire. En portiques sacrés
S'élancent le marbre et la pierre.
Toi-même, belle vierge à la touchante voix,
Nymphe aillée, aimable sirène, Ta langue s'amollit dans les palais des roi?. Ta hauteur se rabaisse, et d'enfantines lois
Oppriment ta marche incertaine ; • Ton feu n'est que lueur, ta beauté n'est que fard.
La liberté du génie et de l'art T'ouvre tous les trésors-. Ta grâce auguste et fière
De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumii-re Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,
Dompte les cœurs. La liberté, Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes,
Arme ton fraternel secours.
C'est de tes lèvres séduisantes Qu'invisible elle vole; et, par d'heureux détours. Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles. Et les mobiles ponts qui défendent les tours.
Et les nocturnes sentinelles.
i. Les carrières de marbre do l'ile de Paros.
2. Inversion : la liberté t'ouvre tous les trésors du génie et de l'ait.
DYMNES ET ODES. 83
in..,.j.
Son règne au loin semé par teé doux entretiens ^-^t^
Germe dans l'ombre au cœur des sages.
Ils attendent son heure unis par tes liens, Tous, en un monde à part, frères, concitoyens,
Dans tous les lieux, dans tous les âges. Tu guidais mon David ' à la suivre empressé,
Quand, avec loi, dans le sein du passé, Fuyant parmi les morts sa patrie asservie,
Sous sa main, rivale des dieux, La toile s'enflammait d'une éloquente vie : Et la ciguë, instrumenl de l'envie, 'u^--^-
Portant Socrate dans les cieux', Et le premier consul, plus citoyen que père, vtoxiM^'
Rentré seul par son jugement,
Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son cœur le glorieux tourment ^ ; L'obole mendié, seul appui d'un grand homme*; Et rAlbain terrassé dans le mâle serment
Des trois frères sauveurs de Rome^.
Un plus noble serment d'un si digne pinceau Appelle aujourd'hui l'industrie.
\. L'emploi du pronom possessif est d'un bel cftct poétique. Corneille et Racine ont souvent employé cette expression d'auùtié qui est tout à fait dans le goût antique. Le premier a dit dans Polyeucte :
Mon Polyeucte louche à son heure dernière.
Et Racine, dans Andromaque :
Sacrés murs, que n'a pu conîerver mon Hector.
2. Le poète rappelle quelques-uns des plus beaux tableaux de Da\id. Le premier est la Mort de Socrate.