‹ Poésies choisies a l'usage des classes. Publiées avec une notice biographique et des notesChapitre 69 sur 70 · Coblentz était le quartier général des émigrés · texte numérisé non relu

Coblentz était le quartier général des émigrés

.*>. Allusion à un petit fait contemporain et à un repas des membres df i i commune dans un cabaret de la Hâpée, à Hercy.

ïambes. 107

Si sur la tombe des Persans Jadis Pindare, Eschyle ont dressé des trophées,

11 faut de plus nobles accents.

Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,

Vont s'élever sur nos autels. Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre,

Hâtez-vous, rendez immortels Le grand CoUot-d'Herbois, ses clients helvétiques.

Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne et le secours des piques.

Peuplez le ciel d'astres nouveaux, 0 vous, enfants d'Eudoxe et dllipparque et d'Euclide \

C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide

Sont tressés en célestes feux ^; Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes

Flotte encor dans Fazur des airs ^.

Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,

Comme eux dominateurs des mers.

Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles.

Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles,

Les Suisses de Coliot-d'Herbois.

Journal de Paris. 15 avril 1792.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie * Ouvre ses cavernes de mort,

1. Périphrase pour désigner les astronomes. Eudoxe et Hipparquc étaient des astronomes et Euclide le plus grand mathématicien de l'antiquité.

2. Les astronomes d'Alexandrie avaient par flatterie pour Bérénice, femme de Ptolémée Evergcte, donné à une constellation le nom de Chevelure de Bérénice, qu'elle a gardé depuis.

3. La constellation Argo, du nom du navire qui porta les chefs grecs à la conquête de la toison d'or.

4. Les iambes suivants d'André Chénior, composés à Saint Lazare, sont écrits en caractères presque microscopiques, sur d'étroites bandes de papier. André les faisait par>euir à sa famille quand on venait rccliortbcr son linge.

i08 ANDRE CHENIER.

Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie

i\e s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,

Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine

Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent sil est tendre.

Dans cet abîme enseveli J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.

Accoutumons-nous à l'oubli.

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,

Mille autres moutons, comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire.

Seront servis au peuple-roi.

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie

Un mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie,

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.

Vivez, amis ; vivez contents.

En dépit de Fouquier ^ soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits ; A mon tour aujourd'hui; mon malheur importune:

Vivez, amis ; vivez en paix.

Saint-Lasare.

lit

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire

Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

l. Fouquier-TiovUle, président du tribunal révolutionnaire.

ïambes. 109

A.iL posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas oii sa route est bornée,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où seul, dans la foule à grands pas J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime.

Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;

Et, chargeant mes bras de liens.

Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus Oui me connaissaient tous avant l'affreux message,

Mais qui ne me connaissent plus.

Eli bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise augu-'îlo.

De mâle constance et d'honneur.

Quels exemples sacrés doux à l'àme du juste,

Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle ïhémis terrible aux télés criminelles.

Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,

Quels beaux échan^res d'amitié, Font digne de regrets l'habitacle des hommes?

La peur blême et louche est leur dieu, Le désespoir, la honte. Ah! lâches que nous somm?s!

Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.

Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre!. ..

Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux! — Non, non, puissé-je vis're 1

Ma vie importe à la vertu.

Car l'honnêle homme enfin, victime de l'outrage,

Dans les cachots, près du cercueil,

Relève plus altiers son front et son langage,

Brillant d'un généreux orgueil.

S'il est écrit aux cieux que jamais une épée

N'étincellera dans mes mains ; Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée

Peut encor servir les humains.

Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,

Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou, plus atroce injure.

L'encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure,

Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de loi!

Ces vers cadavéreux de la France asservie,

Égorgée ! ô mon cher trésor, 0 ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !

Par vous seuls je respire encor :

Comme la poix brûlante agitée en ses veines

Ressuscite un flambeau mourant.

Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines

D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison Uvide

L'invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide

Les succès, le sceptre d'airain.

Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi.

Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine

Dirigé mon poignard. Mais quoi!

Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire

Sur tant de justes massacrés !

Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire 1

ïambes. m

Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressenriblancc,

Pour descendre jusqu'aux enCers Nouer le triple fouet, le i'ouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers !

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !....

Allons, étouffe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.

Toi, vertu, pleure si je meurs.

5o^n^Z,ar'»;•e

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