ROI DE POLOGNE, GRAND-DUC DE LITHUANIE
SiRB,
J ai reçu des mains de M. Mazzéi la médaille dont Votre Majesté m'a destiné ■'honorable présent. Il m'a fait connaître aussi avec quelle indulgence elle s'est exprimée sur mon compte, on jugeant digne d'une traduction en langue polonaise VAvis aux Français que j'ai publie depuis quelques mois.
Ma surprise a égalé ma respectueuse reconnaissance ; mais, attentif depuis tongtemps ù tout ce qui se fait sur la terre pour le rétablissement de la raison et l'amélioration de l'espèce humaine, je n'étais pas assez étranger aux affaires de la Pologne pour ne pas connaître le caractère de Votre Majesté, et le prix dont un pareil suffrage doit être aux yeux d un honnête homme : aussi dois-jc avouer que l'inscription de la médaille ne peut manquer de m'enorgueillir un peu, car elle me rappelle que c'est uniquement la pureté de principes que j'ai essayé de développer, et le désir ardent que j'ai eu d'être utile, qui m'ont valu l'honneur que je reçois, et qui vous ont fait chercher dans la foule un inconnu pour le prévenir par des marques aussi flatteuses de votre approbation. Vous avez. Sire, applaudi aux souhaits et compati aux chagrins d'un homme pour qui il ne sera pas de bonheur s'il ne voit point la France libre et sage ; qui soupire après l'instant où tous les hommes connaîtront toute l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs ; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction, les droits les plus légitimes défendus par des moyens injustes etvioleats, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable.
Si l'ouvrage, quel qu'il soit, que j'ai publié dans ces intentions, survit aux circonstances qui l'ont fait naître (et il n'est pas impossible que le souvenir des distinctions dont Votre Majesté l'a honoré lui assure cet avantage), ce sera, je n'en doute pas, un des traits dont on se servira pour caractériser notre siècle et l'époque où nous vivons, qu'un pareil écrit ait été une recommandation auprès d'une tète couronnée. Mais cette particularité sera à peine remarquable dans l'histoire d'un homme-roi, dont la vie entière, animée du même esprit, n'aura été qu'un enchaînement d'efforts pour rappeler les hommes, ses concitoyens, à des institutions saines, et les élever à la hauteur de la liberté: et qui, dans le dessein de poser ou d'affermir dans sa patrie les fondements d'une constitution équitable et forte, aura mis en œuvre autant de soins, de ressources et d'activité que les rois en auraient employé jusqu'ici à outrager la nature humaine, et à éterniser son esclavage et sa honte. Les fables nous racontaient de semblables choses d'un Thésée; et si les historiens antiques y joignent les noms d'un ou deux rois, à qui elles attribuaient aussi cette divine pensée de rendre les peupies heureux par la liberté, et de circonscrire eux-mêmes volontairement leur pouvoir dans les justes limites de la loi et de la félicité publique, le spectacle de ce qui s'était passé dans notre Europe nous faisait rejeter ces histoires parmi les fables. Cette incrédulité ne sera plus permise à ceux qui de nos jours tourneront les yeux vers la Pologne.
Je rcronnaitrais mal la bienveillance honorable que Votre Majesté m'a témoignée, si je l'embarrassais ici par des louanges que ceux qui les méritent n'aiment pas ù recevoir en face. Je crois d'ailleurs que les princes capables de
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concevoir et d'exécuter de si belles entreprises goûtent dans leur conscjenc, une satisfa'^tion trop au-dessus des louanges. Après ce témoignage intérieure quel autre plaisir pourrait vous toucher, si ce n'est la réussite complète de ces vues humaines et bienfaisantes, et la douceur de sentir un jour et d'entendre tous les Polonais avouer que leur bonheur est votre ouvrage ? Et il ne manquerait rien sans doute à la récompense qui vous est due, si ce noble exemple fructiflait à vos yeux dans tous les empires, et pouvait être imité par tous les rois. Puisse ce dernier succès vous être aussi assuré que les bénédictions de vos contemporains et de la postérité !
Agréez avec bonté, Sire, l'expression de mon respect et de ma reconnaissante, et les vœux ardents que je fais pour votre prospérité, que vous avez inséparablement attachée à celle de votre brave nation.
Paris, 18 octubrc 1700.
Comme André Chénier le laisse entendre dans cette lettre, il était attentif à tous les événements qui intéressaient la grande révolution qui commençait. Toutefois ce furent les circonstances qui seules le forcèrent à sortir du rôle d'observateur qu'il s'était proposé de garder. Il n'entendait nullement exercer le métier de publiciste. Les quelques lettres qu'il adressa au Moniteur pendant l'année 1791, et les quelques brochures qu'il fit paraître, entre autres l'écrit important sur ï Esprit de parti, furent des actes spontanés, une sorte de contribution patriotique de ses idées, à laquelle il se sentait oblip.c comme Français vis-ii-vis de ses concitoyens.
André Chénier était ce qu'on appelait alors un modéré, ami do l'ordre et des lois. Élevé au milieu du mouvement philosophique qui survécut à Voltaire, partageant les sentiments des nobles défenseurs de l'insurrection d'Amérique, il salua avec enthousiasme l'ère nouvelle de liberté qu'il avait appelée de tous ses vœux ; mais il entrevit bientôt la portée des événements qui s'accomplissaient. «La révolution, écrivait-il, est grosse des destinées du monde. » La liberté, telle qu'André la concevait, devait être large et sans restrictions. Il voulait « la liberté de penser ce que l'on veut et d'écrire ce que l'on pense ; » en fait de religion, pour tout citoyen, « la liberté de suivre et d'inventer celle qu'il lui plaira. » C'est un idéal auquel nous ne sommes point encore parvenus, et qui est peut-être l'idéal d'un esprit philosophique, plus que d'un esprit politique.
André, par cela même qu'il connaissait l'antiquité, ne rêvait pas une république semblable à celles de l\ome et d'Ailiènes, car il savait qu'elles étaient basées sur l'esclavage et gouvernées par l'esprii de caste. Il voulait la même liberté pour tous, l'égalité des droits et) des devoirs, mais non pas une influence égale de la part de tous [ les citoyens. «La bourgeoisie, écrit-il, fait la masse du vrai peuple.» En cela le suffrage universel, tel que nous le praiiciuons aujourd'hui, a depasr«é de beaucoup ses vœux. Quant au gouvernement, il le veut constitutionnel, c'est-à-dire basé sur une constitution qu'une assemblée, représentant réellement le pays, puisse modilier et mettre
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ainsi toujours d'accord avec les besoins nouveaux, de façon que « rinsun-cclinn devienne illégitime contre la loi qu'un peut réformer légalement. »
Dans les quelques articles qu'il publia on 1791 on ne pouvait qu'à peine entrevoir l'éloquent orateur du club des Feuillants, et l'écrivain inspiré du Journal de Paris. C'est l'année 1702 qui le vit se développer dans ce double rôle avec la fougue d"un tempérament ardent et d'un homme opiniâtre dans ses idées. Mallieurensemcnt le club des Feuillants n'avait point, comme celui des Jacobins, un journal rédigé par ses soins et qui rendît compte de ses séances. Tons les discours qu'y prononça André Chénier sont perdus pour les lettres ; toutefois, nous avons quelques lignes précieuses d'un témoin de cette époque de sa vie, qui fut à la fois son admirateur et son ami, et qui, pendant l'année 1792, collabora avec lui au Journal de Paris. Ce témoin, c'est Lacrotelle, qui, cinquante ans plus tard, avait encore conservé vivante en lui l'image d'André Chénier h la tribune des Feuillants. Ce fut là qu'il le vit pour la première fois; il en reçut une impression inelTaçable. «Un homme, dit-il, y attira fortement mon attention, par la double annonce d'un grand talent et d'un grand caractère: c'était André Chénier. Frère d'un poète dont la muse tragique avait voulu traduire sur la scène les principes de la révolution, et qui déjà s'engageait trop dans les voies républicaines, il n'avait point voulu sacrifier à l'amitié la plus sincère des principes plus nobles, mieux médités, qui pouvaient conserver ou plutôt rendre à la révolution un caractère plus digne à la fois de la liberté antique et de la philosophie du dix-liuitième siècle. L'avis le plus en' rgique et le plus éloquemment exprimé partait toujours de sa bouche. Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané, ses j'eux ardents fortifiaient, illuminaient sa parole. ..Démosthènes n'avait pas été moins que Pindare l'objet de ses études. .. Chacun de nous regrettait que ce talent, plein de force et d'éclat, échauffé par une âme intrépide, ne fût pas encore appelé à la tribune. Lui seul eût pu dispuier ou ravir la palme de l'éloquence à Vergniaud. »
Si tous les discours qu'il prononça aux Feuillants sont perdus pour nous, il nous reste ses articles du Joiiriial de Paris, qui peuvent nous en donner une idée, car tous furent en quelque sorte impi-ovisés, écrits de verve et d'abondance ; ils ont le début brusque et rapide, le style sobre, la simplicité et parfois la familiarité de termes d'un discours prononcé à une tribune. C'est d'ailleurs en l'entendant dans les réunions bientôt proscrites du club des Feuillants, c'est sous le feu de son regard et de sa parole que ses amis conçurent la pensée d'employer à la défense des principes constitutionnels, dans un journal quotidien, cette irrésistible éloquence et cette indomptable énergie. Suard prit la direction du Journal de Paris, et un petit groupe d'hommes de cœur, parmi lesquels on remarquait r»e«