‹ Poésies choisiesChapitre 12 sur 38 · EXPLICATION · texte numérisé non relu

EXPLICATION

On peut établir ainsi la lignée des principaux poèmes épiques qui étincellent, comme étoiles de première grandeur, dans le domaine intellectuel de l'humanité. Ils ont été enfantés par le génie de sept nations de tempéraments variés et tranchés. Ce sont : Ulliadc et l'Odyssée d'Homère; — l'Enéide de Virgile ; — la Pharsale de Lucain ; — la Divine Comédie du Dante Alighieri ; — le Roland furieux de l'Arioste ; — les Lusiades de Camoè'ns ; — la Jérusalem délivrée du Tasse ; — le Paradis perdre de Milton ; — la Henriade de Voltaire ; — la Messiade de Klopstock ; — le Pèlerinage de Child Harold de Lord Byron ; — la Légende des Siècles de Victor Hugo ; — les Quatre I?icar?iatio?is du Christ d'André van Hasselt. Peut-être devrions-nous intercaler : le Renard de Gœthe, la Divine Epopée d'Alexandre Soumet, le Napoléon d'Edgar Ouinet et récemment Y Epopée humaine de Strada.

La Grèce, Rome, l'Italie, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, la France et la Belgique ont contribué à ce brillant effort cérébral. Sur ces dix-sept chefs-d'œuvre, trois ont été composés en langue française. Ils sont d'inégale puissance. Le moins beau n'est pas celui dont nous présentons des extraits ici-même : mais c'est le moins connu pareequ'il a vu le jour dans un tout petit territoire, et qu'il n'a pas encore été introduit en France. Toutefois les lettrés ne l'ignorent pas. Hugo l'admirait particulièrement et le mettait au rang que je lui assigne. Je souhaite de pouvoir le faire entrer intégralement en un volume spécial dans la Collection des Poètes français de l'Etranger.

André van Hasselt publia une première édition de ce poème en 1867, une seconde en 1872. Une troisième parut dans les œuvres complètes après la mort du poète, en 1877. Mais toutes les trois confinées en Belgique, n'ont point pénétré jusqu'ici dans le grand public.

La première édition du poème des Quatre Incarnations du Christ était précédée de ces lignes d'André van Hassdt :

126 PutsàB choisies d'André van Hasselt

« Cet ouvrage qui n'est que le développement de quelques versets d'Esaïe(chap. XI, V. 7 8,9)(i)est un simple exposé des phases successives de la Genèse sociale, déterminée par la manifestation de l'esprit chrétien dans les grands événements de l'histoire jusqu'à la complète réalisation de la parole du Sauveur sur la terre. Le premier chant est consacré au récit de la vie terrestre du Christ et à l'exposé de sa doctrine. Le deuxième chant se rapporte à la chute de l'Empire romain, c'est-à-dire à l'extinction du lover du paganisme antique en Europe, et au mouvement des peuples barbares, c'est-à-dire à la diffusion de la doctrine chrétienne sur notre continent. Le troisième chant nous conduit aux Croisades, première manifestation d'Une idée commune à tous les peuples de cette partie du monde, ou premier événement européen, comme dit avec raison M. Guizot. Enfin le quatrième chant nous introduit dans l'avenir, dans cet air de plénitude sociale que rêvent tous les poètes et qu'entrevoient tous les penseurs : tableaux divers dont chacun est le corollaire développé de celui qui le précède, et dont le lien commun est le Juif Errant, symbole de l'homme qui souffre et de l'humanité qui ne mourra qu'à la fin des temps. »

Après ces mots explicatifs, suffisants pour faire comprendre l'idée-mère qui a inspiré ce magnifique poème de pitié humaine et de rédemption sociale, André van Hasselt réclamait modestement l'indulgence du lecteur pour cet essai épique. La postérité, plus généreuse et plus juste que l'auteur, rendra à cette composition son sous-titre bien mérité de poème épique et la Belgique par cela même se trouvera placée à la suite des grandes nations intellectuelles : La Grèce, Rome, l'Allemagne, l'Angleterre, la France.

Georges Barral.

(1) Voici ces versets : 7. La génisse paîtra avec l'ourse: leurs petits gîteront ensemble, et le lion mangera du fourrage comme le bœuf. — 8. L'enfant qu'on allaite s'ébattra prés du trou de laspic, et l'enfant sevré étendra la main sur le trou de la vipère. — 9. On ne fera pas de mal, et on ne détruira pas surtout ma montagne sainte; car la terre sera remplie de la connaissance de l'Eternel, comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent. G. B.

La Rencontre des deux Remords.

Extrait du premier chant.

Dans son lit de cailloux le lourd Cédron sanglote. Et la brise nocturne, où pleure la hulotte, Semble un gémissement de deuil. — En ce moment La porte de Ghennat s'entr' ouvre lentement, Et du côté du mont, témoin du grand mystère, On voit marcher obscurs dans la nuit solitaire Deux hommes. Où vont-ils, fantômes ténébreux, Mornes et n'osant pas se regarder entre eux ? Enveloppés du noir manteau que tisse l'ombre, On dirait deux esprits sortis d'un rêve sombre. Seuls les astres du ciel éclairent leur chemin. L'un tremble, quoique ayant un bâton à la main, Et l'autre par instants frémit, sinistre et blême, Comme s'il contemplait quelque spectre en lui-même. Etranges voyageurs, qui sait où vont leurs pas ? Les échos aux rochers le demandent tout bas. Et la brise, en passant par les rameaux des palmes, Murmure : — « Je l'ignore» aux arbres verts et calmes. Sont-ce des messagers de la mort qui s'en vont Voir comment un Dieu dort dans son cercueil profond, Ou >i tous les gardiens apostés sur sa pierre

i 28 Poésies choisies

Sous l'aile du sommeil ont fermé leur paupière? Qui sait? Les sentiers même où cheminent leurs pas Vous diraient, s'ils parlaient : — «Nous ne le savons pas.* Au pied du Golgotha, tous deux font halte ensemble. L'un ayant un instant regardé l'autre, il semble Que le même frisson les secoue à la fois, Et leur rende la vue et leur rende la voix. — «Ahasvérus! » dit l'un. — «Judas !»lui répond l'autre.

JUDAS

Salut au Juif-Errant !

AHASVÉRUS

Salut au faux apôtre !

JUDAS

Hélas! marqués tous deux du même signe au front. AHASVÉRUS.

L'épouvante et l'effroi des races qui viendront.

JUDAS

Frère, comme ta main tremble en ma main glacée. Et comme de terreur ta chair est hérissée !

AHASVÉRUS

Frère, et toi tu frémis comme un arbre des monts Qui tressaille dans l'ombre au souffle des démons.

JUDAS

Aussi, vois-tu, depuis la porte du prétoire, J'ai refait, cette nuit, la route expiatoire,

d 'André van Hassclt 129

Et suivi pas à pas tout le chemin sanglant Que le Christ arpenta de son pied chancelant. Pèlerinage affreux ! Car, sur toutes les pierres Et sur tous les cailloux semés dans les ornières, Ayant peur de moi-même et d'horreur frémissant, J'ai cherché, j'ai trouvé les traces de son sang. Le long du noir sentier j'en ai compté les gouttes ; De mes lèvres j'aurais voulu les baiser toutes, Et, dans l'obscurité, je les ai par moments, Cru voir étinceler comme des diamants.

Et maintenant autour de moi tout semble rouge. Du rocher immobile au nuage qui bouge, Tout prend cette couleur, ton lugubre et profond. Tout est rouge partout où mes prunelles vont. Tout est rouge. On dirait que les étoiles mornes Sont des taches de sang dans l'espace sans bornes ; Et, quand je rentre en moi, je vois dans mon esprit Ruisseler à grands flots le sang de Jésus-Christ. Hélas ! fut-il jamais de vision pareille ? J'ai son sang dans les yeux !...

AHASVÉRUS

Moi, sa voix dans l'oreille Lorsque Pilate, aux yeux des Juifs et des Romains, Eut cru laver sa honte en se lavant les mains, P^t, dans la lâcheté cherchant une complice, Eut livré le Sauveur des hommes au supplice, Tout le peuple cria : — « Mort au Nazaréen ! » Le Christ restait muet et ne répondait rien. Cependant ses bourreaux l'entraînent, et la foule Le suit en l'outrageant et le frappe et le foule. Lui, marche résigné dans l'insulte et l'affront. La couronne d'épine ensanglante son front.

Le manteau dérisoire ouvert sur ses épaule-,

Il fléchit par moments sous les fouets et les gaules,

Traînant le lourd fardeau de sa croix et celui

Des péchés des humains qu'il a pris tous sur lui.

Oh ! je le vois encor sur le seuil de ma porte

S'arrêter, succombant sous l'arbre entier qu'il porte.

Comme il est là, je crie, inspiré par Satan :

— « Ne souille pas le seuil de ma maison. Va-t'en !

Marche et suis ton chemin ! » Et tristement il lève

Vers moi ses yeux sereins et calmes, comme un rêve

De ceux à qui le ciel montre ses visions.

J'y cherche des éclairs et j'y vois des rayons!

Un seul instant, son doux regard sur moi se pose,

Et lui, pâle, s'appuie au seuil et se repose.

Mais l'esprit du démon ressaisit mon esprit,

Et je répète : — « Marche et va-t-en, Jésus-Christ ? »

Alors, se relevant de la pierre sanglante,

Où vient de s'affaisser sa force chancelante,

Il reprend le fardeau de sa croix et me dit :

— « Homme au cœur sans pitié, que ton seuil soit maudit!

Mes pieds et mes genoux achèveront la route

Que mon sang doit marquer en coulant goutte à goutte,

Pour que tout l'avenir retrouve au Golgotha

La colline où le Fils de l'Homme s'arrêta.

Mais, toi, tu marcheras, cœur impie et sévère,

Jusqu'à la fin des temps, sans trouver ton Calvaire

Et vers ton Golgotha des siècles tout entiers

Verront tes pieds user les cailloux des sentiers ! »

Puis il passe. — Et je vois, dans ce moment suprême,

O terreur! ma maison se fermer d'elle-même!...

Je vois crouler mon seuil!... De ma porte aux ais roux

J'entends l'éternité fermer les lourds verrous!...

Les siècles vont remplir de toiles d'araignées

d'André 7 'au Hassclt 131

Mes fenêtres toujours d'un doux soleil baignées.

La cigogne, en allant visiter les déserts,

Ne regardera plus mon toit du haut des airs,

Et l'escalier de ma terrasse au nord bâtie

N'y verra plus monter que la ronce et l'ortie.

Car j'éprouve un affreux besoin de vivre, puis

Je ne sais quelle horreur de rester où je suis.

Où que j'aille, une force invincible m'entraîne.

Si tranquille que soit la nuit et si sereine,

Son silence lui-même a des cris et des voix,

Oui m'assaillent de tous les côtés à la fois.

— « Marche ! » me dit sans cesse une langue inconnue.

— «Marche !» me dit le vent. — «Marche !» me dit la nue.

Les arbres, les buissons, jusqu'au torrent fuyant,

Tous semblent des échos de ce mot effrayant.

Et je vais...

JUDAS

Où mes pieds ne voudraient pas te suivre.

AHASVÉRUS

Où donc vas-tu !

JUDAS

Je vais mourir.

AHASVÉRUS

Et je vais vivre !

La Chute de l'Empire romain.

Extrait du deuxième c/iant.

... Or le Christ fatigué, selon la force humaine, S'endort. — Bientôt la mer commence à s'agiter,

La tempête à bruire, et les flots à monter.

Leur tumulte fiévreux à chaque instant augmente.

Le fouet de l'ouragan les bat et les tourmente.

Le lac semble mugir de l'un à l'autre bout.

Kt l'on dirait un grand cuvier qui fume et bout.

Un cirque où, secouant leurs crinières d'écume,

Tous les monstres de l'eau s'acharnent dans la brume

Et se cabrent les uns sur les autres. Dans l'air,

Se brisent par moments les angles d'un éclair.

Tout le ciel est rempli de bruits et de huées.

Le tourbillon des vents tord les sombres nuées,

Comme une main tordrait une éponge. — Pourtant

Le Maître continue à dormir, n'écoutant

Ni les rumeurs que font les tonnerres dans l'ombre,

Ni les rugissements du lac bruyant et sombre.

Pendant ce temps la barque, errante au gré des flots,

Refuse d'obéir aux bras des matelots.

Elle est comme un aveugle et marche à l'aventure,

Et chaque coup de vent fait craquer sa mâture.

Les flots amoncelés, qui hurlent à l'entour,

L'assaillent comme font les béliers une tour.

Du gouvernail rompu la force est épuisée.

Comme une aile d'oiseau qu'une flèche a brisée,

La voile est en lambeaux, et l'on voit par moment,

Une lame envahir le pont en écumant

Et rouler sa fureur de la poupe à la proue.

Le navire parfois tourne comme une roue

Dans un tourbillon noir, ou plonge au plus profond

Du gouffre obscur des eaux dont nul ne sait le fond.

Cependant l'épouvante a saisi les apôtres.

Tremblants et se serrant les uns contre les autres,

Ils éveillent le Christ qui dort, qui dort toujours.

— « O Maître, nous allons périr sans ton secours. »

d'André van Hasselt 133

— « Hommes de peu de foi, » leur répond le doux Maître, « La crainte, aucun de vous ne devrait la connaître. » Puis, levant les deux mains, il gourmande les vents, Et les flots ameutés et leurs gouffres mouvants, Et les éclairs, ces fouets flamboyants des orages, Qu'agitent dans les cieux les chasseurs des nuages. Et la tempête cesse, et, comme elle, dompté, Le lac reprend son calme et sa sérénité.

Une tempête encor plus effrayante et pire

Soulève, en ce moment, l'océan de l'Empire,

Et le vaisseau romain, battu de toutes parts,

Sent trembler, sous l'assaut des vagues, ses remparts.

Sans chef ni gouvernail, sans voile ni pilote,

Comme une algue marine, au gré de l'onde il flotte.

Le hasard seul le mène et lui fait son chemin,

Sans savoir quel écueil il heurtera demain.

Comme on voit quelquefois, dans le cirque, un quadrige

Qui bondit, n'ayant plus de main qui le dirige.

Et va rompre, emporté par des coursiers sans frein.

Aux bornes ses essieux et son timon d'airain.

Le flot des nations, plein de rumeurs sauvages.

Grossit toujours et monte à fleur de ses rivages ;

Et, d'instant en instant, plus obscur, l'horizon

Voit les foudres tracer sur sa vaste cloison

Leurs énigmes de flamme, effrayants caractères

Dont les Daniels seuls comprendraient les mystères.

De tous les points du ciel, lugubre et plein de bruit.

Un souffle d'ouragan gronde à travers la nuit ;

Car il est, ô Romains, fait de toutes les haines

Des peuples réveillés qui vont briser leurs chaînes,

Et fait, le savez-vous? des malédictions

Que vous lance la voix des générations.

Mais vous n'entendez pas ces cris ni ces insultes,

Ni Ils vagues battant, comme des catapultes,

Les flancs du vieux navire où vous êtes montés.

Et vous ne voyez pas vos mâts décapités,

Ni l'abîme hurlant et sinistre qui râle,

Comme pour vous chanter son ode sépulcrale,

Ni, dans l'obscurité du ciel toujours plus noir,

S'éteindre par degrés tous les astres du soir.

Ni votre nef, qui sent l'eau sourdre en ses entrailles,

Livrer à chaque lame un pan de ses murailles,

Si bien que l'univers sur l'océan romain

Ne verra plus flotter qu'une épave demain.

Et rien ne vous émeut, aveugles que vous êtes !

Et vous demeurez sourds au grand cri des tempêtes !

Vous dormez par le cœur, vous dormez par l'esprit !

Pourtant qui d'entre vous s'appelle Jésus-Christ ?

L'Appel aux Armes des Nations.

Extrait du troisième chant.

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