‹ Poésies choisiesChapitre 2 sur 38 · ANDRE VAN HASSELT · texte numérisé non relu

ANDRE VAN HASSELT

PARIS (VI6 ARKOM.')

LIBRAIRIE F1SCHBAÏ ÏÎER

33, Rue de Seine, 33

ÎÇUI

Tous droits réservés.

Introduction

aux Poésies choisies d'André van Hasselt

par

Georges Harrae

Poésies choisies d' André van Hasselt

par

Georges Barral.

L'œuvre du grand poète français de Belgique, dont nous offrons au public une sélection étudiée, est très abondante. André van Hasselt était doué d'une puissance de travail considérable, et il mettait dans tous les actes de sa vie une méthode rigoureuse pour assurera la facilité de son génie une production régulière. Il s'est dépensé aussi bien dans la poésie que dans la prose. Il a composé plus de cinquante mille vers sur les sujets les plus divers, sans compter les traductions rythmées des Mélodies de Schubert et d'opéras célèbres, (i) Il a touché à tous les genres : l'ode, la satire l'élégie, la ballade, le sonnet, la romance, le poème épique. Mais il est avant tout un poète lyrique, comme Hugo, dont il représente assez bien dans les Frances littéraires du dehors le type fécond et varié.

(/) Don Juan, La Flûte enchantée, Les Noces de Fis/aro (Mozart) ; Freichscliiitz, Oberon, Euryanthe, Preciosa (Weber) ; Fide/io (Beethoven); Le Barbier de SéniUe (Rossini): Norma (Bellini).

/;/ traduction

Depuis l'âge de quinze ans jusqu'à sa fin, (survenue dans sa soixante-huitième année), il n'a pas cesse de composer. Dans la prose, il s'est consacré à l'histoire, àlérudition, à la biographie, à la critique d'art, à la pédagogie, etc. C'est lui qui a fait même pour la joie des enfants la meilleure traduction des amusantes Aventures du Baron de Munchhausen que la maison Hachette réédite fréquemment.

Il était donc assez difficile d'extraire de la partie poétique de cette œuvre totale, comme la tfeur ou la quintessence. Dans le choix de plus de quatre mille vers qu'on trouvera dans ce volume, nous avons été aidé au début par M. Jules Guilliaume, écrivain et auteur dramatique d'un goût sûr et qui, durant de longues années, fut le compagnon et l'ami d'André van Hasselt. Mais la mort, inlassable faucheuse, est venue nous enlever ce précieux collaborateur au bout de quelques mois, en lui laissant le loisir toutefois d'écrire l'éloquente biographie et la savante étude sur les poésies rythmiques, qu'on trouvera plus hiin. (i)

i i ) M. Jules Guilliaume est né à Bruxelles en 1S25. Il est mort à Ixelles, faubourg de la capitale belge, le 10 novembre 1000. Voici la notice que lui avait consacrée le Petit D'eu (de Bruxelles) le 15 janvier 18Ç.5, dans 1 un de ses Hommes du Jour.

« ... Il a touché à tout: jardinier d'enfants, disciple de Frœbel, et avec sa femme devenue inspectrice de nos kindergarten bruxellois, fondateur du premier établissement de ce genre qui se soit acclimaté en Belgique; homme d école -et pédagogue, professeur d école normale, s intéressant à tout ce qui est enseignement : prenant une part active au Congrès international de 1880 qui reste une date dans l'histoire du mouvement scolaire; se risquant au concours ouvert parla Ligue libérale pour la réforme de la loi de 1S84. et s'il n obtint pas le prix, non décerné, moralement couronné par le rapporteur pour l'originalité de sa conception: lançant l'idée des « places de jeux » qui fait long feu, bien malgré lui ; — et pourtant l'école appliquée à la rue semble d actualité ; mais le cyclisme est incompatible avec une organisation méthodique de 1 éducation physique en plein air; — polyglotte, versé surtout dans la langue allemande, et se plaisant aux traductions — il a traduit toute \ Histoire universelle de Georges V\"eber «pour les gens du monde », douze ou treize volumes : Le Judaïsme dans la Musique, de Richard Wagner: et c'est sa traduction de Rienci qui, adaptée par Xuitter, révéla cet opéra aux Parisiens : — Wagnerien, comme bien vous pensez, en correspon-

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J'ai donc été obligé de terminer seul le travail de la présentation des poésies. Pour la pureté du texte, j'ai eu recours à l'édition en huit volumes des œuvres d'André van Hasselt, publiée de 1876 à 1878 sous les auspices du Gouvernement belge, à Bruxelles à la maison Bruylant-Christophe, par les soins de Louis Alvin, de Charles Hen, aujourd'hui décédés, et de M. Ernest van Elewvck, toujours vivant. Pour imprimer à ce recueil un caractère de fidélité et de pénétration indiscutables, nous avons eu recours sans cesse aux souvenirs et à l'admirable piété filiale de Mme Ernestine van Hasselt, fille unique et troisième enfant de notre poète. C'est ataviquement un écrivain subtil et une rare intelligence. Après avoir étudié avec son père la plupart des langues étrangères, elle a publié toute une série de livres qui sont des modèles d'érudition enjouée, tels les Pages roses et blanches, la Gerbe a" Histoires, Pizzicato, Scherzo, et VAnatomie des Instruments de Musique, récemment paru. Musicienne exécutante, habile et

dance avec le Maître, longtemps avant la vogue de son art : poète et dramaturge en vers et en prose, cultivant tour à tour le tragique, le comique, le drame historique et le modernisme ibsénien ; depuis prés de 2? ans, secrétaire-trésorier du Conservatoire de musique et de déclamation de Bruxelles, où il est le bras droit de Gevaert, non pas seulement pour la besogne administrative, mais aussi pour le ménage librettiste des concerts ; et à nos premiers pas dans le journalisme, nous l'avons connu poignettiste à la Chambre, et de première force en ce métier qu'il comprenait en artiste consciencieux, menant son analytique avec une loyauté impeccable, visant moins à faire long que substantiel et physionomique. N est pas né d hier et sera longtemps de demain. Sa longévité nous est garantie par celle de sa mère, une centenaire de l'avenir. Un philosophe et un curieux de toutes les choses de 1 intelligence et de l'art, de la musique surtout. Un poète et un rêveur, et un piocheur doux et forcené, étudiant toujours, avec une sérénité que rien ne trouble, et avec un sourire mêlé de bonhomie et d'humour. A son exemple, toute sa famille travaille aussi avec une régularité tranquille et souriante, et rien n est plus aimable que ce Jardin d'enfants. » A ses titres littéraires ajoutons ses fortes publications sur le Vers français, les Prosodies modernes et la Théorie des Vers rythmique s. Les heures que nous avons passées avec ce charmant esprit qui aima particulièrement la France, resteront parmi les plus agréables de notre vie. G. B.

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passionnée-, femme d'esprit, causeuse précieuse et riche en souvenirs durs ;i la France et à l'histoire des lettres, elle s'enorgueillit à bon droit d'avoir été élevée sur les genoux des grands proscrits de décembre 185 1 et bercée dans les bras glorieux de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas père. C'est elle qui nous a fourni la correspondance et les documents exceptionnels qui feront du présent volume un livre unique en son genre pour l'histoire littéraire du xixe siècle et l'étude complétive et curieuse du caractère extraordinairement multiple d'Hugo, ("est grâce à elle que nous pouvons faire ici une légitime restitution à la mémoire d'André van Hasselt. On trouvera dans la notice de M.Jules (iuilliaume le récit des relations qui unirent les deux poètes à Bruxelles, dès l'arrivée d'Hugo, en décembre 1851, après le coup d'état du prince Louis Napoléon Bonaparte. Lorsque le poète proscrit dut quitter Bruxelles, après sept mois et demi de séjour, le Ier août 1852, non pas qu'il fut expulsé (1) par une loi qui n'existait pas encore, mais parce qu'il sentait qu'il commençait à devenir gênant, les deux amis se firent des adieux très tendres André van Hasselt adressa à Hugo la belle pièce qu'on peut lire à la page 105. Victor Hugo vint chez André van Hasselt pour le remercier, et afin de mieux exprimer sa gratitude, il écrivit sur son album les vers suivants, dont voici la reproduction autographique :

(1) Voir à ce sujet un article édifiant sur la Légende de la Loi Faider, dû à la sagace érudition de M. A. Boghaert -Vaché, dans le Périt Bleu, de Bruxelles, en date du 10 septembre 1901.

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Introduction

Ces strophes remarquables ont été comprises dans les Contemplations (livre V, pièce II) parues en 1856, mais avec les modifications que voici :

Au Fils d'un Poète.

Enfant, laisse aux mers inquiètes Le naufragé, tribun ou roi ; Laisse s'en aller les poètes !

La poésie est près de toi.

Elle t'èchateffe, elle t'inspire, O cher enfant, doux alcyon, Car ta mère en est le sourire, Et ton père en est le rayon.

Les yeux en pleurs, tu me demandes Oit je vais et pourquoi je pars.

Je n'en sais rien ; les mers sont grandes L'exil s'ouvre de toutes parts.

Ce que Dieu nous donne, il nous l'aie ! Adieu Patrie! Adieu Sionl Le proscrit 71 est pas même un hôte, Enfant, c'est une vision.

Il entre, il s'assied, puis se lève, Reprend son bâton, puis s'en va.

Sa vie erre de grève en grève Sous le souffle de Jèhovah.

Il fuit sur les vagues profondes, Sans repos, toujours en avant. Qu'importe ce qu'en font les ondes !

Qu'importe ce qu'en fait le vent !

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Garde, enfant, dans ta jeune trie Ce souvenir mystérieux; Tu l'as vu dans une tempête Passer connue l'éclair des cieux.

Son âme aux chocs habituée Traversait l'orage et le bruit.

D'où sortait-il f De la nuée.

Où s' enfonçait-Ut Dans la nuit.

Pour rayer le nom d'André van Hasselt et pour aboutir à une volte-face aussi complète, que s'était-il donc passé entre les deux poètes ? Dans l'intervalle, le gouvernement de Napoléon III, à l'instigation d'Alexandre Dumas père, avait placé l'Etoile de la Légion d'honneur sur la poitrine de l'auteur des Quatre Incarnations du Christ. Hugo, d'un caractère intransigeant et un peu rancunier, ne voulait pas admettre qu'on put recevoir, quoi que ce soit, du prince qui l'avait exilé De là, cette petite leçon qu'il tenta d'infliger à un ami cher et fidèle. Le cœur d'André van Hasselt en fut meurtri, et je sais qu'Hugo s'en repentit. Il me le confia dans une visite que je lui fis à Paris, en août 1882, en apportant un de mes livres qui venait de paraître. (1)

La lecture comparative de ces deux versions est instructive, non seulement au point de vue de la psychologie intime d'Hugo, mais encore en ce qui se rapporte à son procédé de travail. Dans sa fameuse préface de Cromuell, nous voyons Hugo se vanter de corriger rarement (trop rarement, dit-il), ses travaux. Il ajoute qu' « Il lui répugne de revenir sur une œuvre refroidie. Voici encore une contravention aux lois de Despréaux. Ce n'est point sa faute, s'il ne se soumet pas aux articles : Vingt fois sur le métier..., etc. Polissez-le sans cesse..., etc. Nul n'est responsable de ses infirmités ou de ses impuis-

(1) L'Amcur expérimental.

In traduction

sances. Du reste, il sera toujours un des premiers à rendre hommage à ce Nicolas Boileau, à ce rare et excellent esprit, à ce janséniste de notre poésie Ce n'est pas sa faute à lui non plus, si les professeurs de rhétorique l'ont affublé du sobriquet ridicule de législateur'du Parnasse. Il n'en peut mais.»(i)

Hugo devait changer bien vite d'avis et de méthode. Après CrorHwell, tous ses manuscrits témoignent, par leurs nombreuses ratures et modifications, qu'il devint un laborieux ouvrier, auquel il répugnait de s'en tenir au premier jet — comme Lamartine et MUiC Sand, — et qu'il fut soucieux d'adoucir les aspérités, les violences, les redondances, de rehausser les platitudes ou les prosaïsmes de l'inspiration. (2) Il s'abandonnait tout entier au feu de la composition, pour reprendre, après, le travail nécessaire de l'épuration et de l'élimination. Il me montra, à portée du pupitre élevé, sur lequel il écrivait debout, le dictionnaire de Bescherelle, une vieille grammaire de Noël et Chapsal, et chose très curieuse et à peine connue, un exemplaire tout usé des œuvres poétiques de l'abbé Delille, me disant : « Quand une rime ou un adjectif viennent à me manquer, je n'ai qu'à feuilleter au hasard le traducteur des Gèorgiqucs, et je suis immédiatement fourni. »

A l'appui de la véritable amitié qui avait lié très vite Victor Hugo et André van Hasselt. à Bruxelles, voici la photogravure d'un daguerréotype exécuté par François-Victor Hugo, et représentant le grand poète et son fils aîné Charles. Ces deux portraits faits tout exprès à l'intention du destinataire, à la date du 10 mai 1853, à Jersey, étaient accompagnés de la

(1) Cromicell. Notes sur la Préface, p. 117. Tome V. Edition Jules Rouff. Paris. 1901.

(2) Voir à ce sujet Le Manuscrit autographe d'IJernani, par Paul et Victor Glachant (1 vol. chez Armand Colin, éditeur à Paris), ainsi qu'un article de M. A. -Henri Becker dans Le Siècle du 12 février 1901. On y verra que Victor Hugo dés sa jeunesse se corrigeait volontiers et sévèrement, s infligeait des leçons « de bon goût » à rendre jaloux un Baour-Lormian, et qu il s'était trop avancé dans sa préface de Cromwell.

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Victor Hugo et Charles Hugo, à Jersey, le 10 mai 1853.

« Je vous envoie mon portrait et le portrait de Charles, faits par mon autre fils Victor. La porte qui est derrière nous, c'est la petite porte de notre petite maison. Vous avez dans ces trois pouces carrés la ca.bane et le proscrit. »

Victor Hugo.

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lettre si affectueuse, insérée tout entière à la page 16 de ce livre. Elle se terminait par un baiser pour X'cnfant hospitalier de van Hasselt, le titulaire que nous remettons en possession pour la postérité, des strophes des Contemplations. Cette épître si attendrie contenait les lignes que nous répétons, en légende, au bas du cliché.

Derrière ce beau daguerréotype, très bien conservé, se trouve la dédicace signée et datée de Victor Hugo et contresignée de Charles Hugo et dont voici la reproduction autographique.

Cette écriture gigantesque et empâtée de Victor Hugo est bien la représentation de son caractère dominateur et de son génie opulent. Pas de délies. Rien que de gros traits. La signature de Charles Hugo, avec une h minuscule, est le signe d'un esprit plus modéré.

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Pendant son séjour à Bruxelles, Hugo avait passé bien des soirées aimables chez André van Hasselt, dans sa maison de la rue Saint-Lazare, 33, à Saint-Josse-ten-Noode. ("est dans une de ces longues heures de l'exil, qu'Hugo très enjoué dans l'intimité, pratiquant parfois les à-peu-près. le calembour même, avait fait remarquer à madame van Hasselt, qu'elle portait comme lui, un nom prédestiné aux majuscules fatidiques. Et de sa main volontaire et puissante, il avait tracé sur une feuille de papier, à l'encre très noire, ces deux lettres, initiales de leurs noms :

Dissertant sur les signes, les hiéroglyphes, il avait cherché à démontrer que le caractère de l'homme se trouvait dans les formes des lettres. V, c'est le vase (le vase d'élection) et signifie. élé%Fation, envolée. H, c'est l'édifice, le monument, c'est la façade occidentale de Notre Dame de Paris avec ses deux tours, harmonieuses et rigides, reliées transversalement par la galerie des portails. Et puis continuant, il avait passé en revue tout l'alphabet, disant : « Il y a bien longtemps. au reste, que j'en ai entretenu ma femme. » ( 1 ) André van Has-

(1) En effet daDS une lettre d'Hugo, adressée à M™ Adèle Hugo à la date du 24 septembre 1859, et publiée beaucoup plus tard, dans Alpes et Pi/ren-'ef, on lit : -v La société humaine, le monde, l'homme tout entier est dans 1 alphabet... A c est le toit, le pignon avec sa traverse, 1 arche, arx, ou c est 1 accolade de deux amis qui s'embrassent et qui se serrent la main ; B, c est le dos sur le dos, la bosse: C, c'est le croissant, c est la lune; />, c est le dos, sans bosse; E, c est le soubassement, le pied droit, la console et l'etrave ; F, c'est la potence, la fourche, fnrca: G, c'est le cor; 7/, c'est la façade de l'édifice avec ses deux tours; /. c e*t la machine de guerre lançant le projectile ; ./, c'est le soc et c'est la corne d'abondance ; K. c est l'angle de réflexion égal à l'angle d incidence : T., c'est la jambe et le pied : M, c'est la montagne ; TV, c est la porte fermée avec sa barre diagonale ; O, c'est le soleil: l', c est le portefait- debout avec sa charge sur le dos ; Q, c'est la croupe avec la queue; 7?, c'est le repos; S, c'est le serpent ; T, c'est le marteau; t", c'estl'urne; V, c'estlevase; )', c'est 1 arbre, l'embranchement de deux routes, le confluent de deux rivières: A', ce sont les épées croisées; Z, c'est l'éclair, c'est Dieu!

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selt, d'un esprit fin, et toujours prêt à la riposte, avait répliqué en cherchant de son côté à donner une image ou une figure vivante aux chiffres. C'est là l'origine de sa Parabole sur le Zéro insérée à la page 151. En lisant cette pièce et la note du bas de la page, on en constatera la proche parenté .

Madame Ernestine van Hasselt a conservé un souvenir très vivant et très ému de ces soirées littéraires où se rencontraient Hugo, Bancel, Challemel-Lacour, Emile Deschanel, Alexandre Dumas, et combien d'autres ! Il faut l'entendre en parler !

« Oh ! ces soirées de mon enfance, notamment celles de Dumas père, dans sa double maison du boulevard de Waterloo, où j'étais l'hôte de ces illustrations ! On m'y amenait dans un paquet de châles, et on m'y couchait dans l'immense lit de l'auteur de Monte-Cristo. Ou bien je me roulais sur la bèb'ete, l'énorme peau de lion qui s'étendait pompeusement au milieu du salon J'étais une petite fille, très vive, très mince, très nerveuse (déjà !), très éveillée, ayant la conscience de l'élite, du milieu supérieur où mes parents m'apportaient. Dumas me faisait goûter à son Champagne et me complimentait, comme si j'étais une grande demoiselle !

» Ce fut lors d'une de ces délicieuses fêtes données par Dumas à l'aristocratie intellectuelle de notre capitale, le soir de Noël 1854. qu'il dit tout d'un coup à ma mère: — Savezvous garder un secret, madame van Hasselt ? — Cela dépend ! Peut-être, si c'est un secret d'Etat ! — C'est tout au moins un secret d'Etat pour vous ! Je vais vous le confier. Jurez-moi de ne rien en dévoiler ici, à votre mari. Lisez ce billet chez vous, avant de vous coucher et je vous promets des rêves d'azur. Ma mère, en robe de bal, ne savait où placer le précieux papier, parfumé et satiné, plié en quatre, que lui tendait la prodigue main de Dumas. — Eh bien, mettez-le là, — là, dans votre corsage. C'est l'endroit où les jolies femmes enfouissent les billets doux.

» Rentrée à la maison, émue et impatiente, ma mère se hâta de prendre connaissance, à l'écart, an poulet remis par Dumas.

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it la réponse de la grande princesse Mathilde, au roman-

lui annonçant k- bon accueil réservé ii sa requête pour

faire entrer André van Hasselt dans l'ordre de la Légion

d'honneur. Ma mère garda-t-elle le secret jusqu'au jour ? La

chose est peu probable. Les rêves étoiles promis par Dumas furent partagé^, vraisemblablement, par deux personnes. Et

voilà comment votre France, si noble dans ses sentiments m généreuse dans ses actes, décora un poète belge, avant la que, son propre pays Oh ! oui, de Dumas père, j'ai conserve le souvenir le plus vivant, le plus attendri. Il était plus charmeur, plus aimable, moins olympien qu'Hugo. Tenez, voici de sa main, un autographe inédit et curieux, écrit sur l'album de mon père. C'est une traduction en vers français du Chant de Mignon, extrait du WUhem Mcislcr, de Gcethe, qu'il improvisa un soir chez nous, séance tenante, au fur et à mesure qu'André van Hasselt lui faisait la translation en français, du texte allemand. Regardez comme l'écriture de ce grand homme, grand de toutes les façons, par la stature et l'intelligence, est menue, déliée, facile, coquette ! »

Avant de faire prendre une photogravure tvpographique de ce document, précieux pour l'histoire des lettres fran- -. j'ai voulu le montrer à mon vieil et éminent ami Paul Laur, l'auteur de ce livre si profond Le Roman de l'Humanité, et graphologue convaincu, (i) Après avoir longue- Ci) Les poètes de cette Collection, et la poésie tout entière (je vais dire pourquoi) sont redevables envers mon ancien et excellent ami Paul Laur, d'un sentiment de gratitude plus fort qu'ils le pensent peut-être. En ce qui me concerne, je me réjouis de pouvoir acquitter ici, en partie et publiquement, cette dette du cœur Depuis nos débuts, il n'a cessé de prôner partout, par la parole et par la plume, nos recueils, au fur et à mesure de leur apparition. C'est lui et M. Jules Claretie, auquel je suis fier aussi d'exprimer en passant ma particulière et profonde reconnaissance, qui ont, tout de suite, le mieux senti et proclamé la nécessité de rattacher à la mére-patrie tous les auteurs français de 1 étranger. Voilà pour les poètes. Voici pour la poésie. M. Paul Laur (dans les lettres), mais qui n est autre que M. Alfred Coquentin dans l'enseignement, a occupé pendant près de vingt ans et depuis sa création, la chaire de pratique et d histoire du commerce à l'Institut commercial de la Ville de Paris. C'est lui qui a introduit cette

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ment admire ci- joli spécimen de l'écriture d'Alexandre Dumas père, aux lettres ornées, parées, comme une toilette féminine, il médit: « La graphologie est pour moi pleine de révélations d'une signification inouie. Vous verrez que grâce à des procédés perfectionnés de reproduction photographique, les livres de l'avenir seront formes des feuillets mêmes que l'auteur écrivit. Et comme tout le monde bientôt sera graphologue, chacun de nous pourra lire, en même temps que ce que l'auteur aura bien voulu dire, ce qu'il aurait voulu cacher de lui-même. Quelles découvertes on ferait! Seulement, il y a un hic. Ces diables de penseurs, de poètes de romanciers ont une écriture souvent si illisible! Peu importe! on débuterait par un écrivain ayant une belle main, comme la plupart de vos poètes de Belgique D'ailleurs, bonne ou mauvaise, l'écriture laisse passer l'âme vivante et la révèle toute. Essayez donc un beau volume de vers écrit de cette façon, manuellement et psyrhiquement , par le poète lui-même. »

Certes, c'est là une idée ingénieuse. Nous la tenterons dans la Collection Ses Poètes français Je l'Etranger. Et peut-être

notion, nouvelle et juste, de la grandeur, de la noblesse, de l'utilité du commerce, disant, répétant à ses nombreux élèves : « Lisez, étudiez beaucoup, voyagez, observez, ouvrez-vous l'esprit, en réservant toujours une part à la lecture des poètes. C est la poésie qui embellit l'esprit, qui lui donne l'habitude des idées •jenérales, indispensables pour réussir dans la carrière commerciale. » C'est M. Alfred Coquentin qu'on peut considérer comme le père intellectuel de ces grands négociants, lesquels préparent actuellement pour notre pays le développement qui a risqué de lui faire défaut. Dans les très remarquables études que publia dans Le Journal, M. Gabriel Hanotaux, j'ai lu récemment les lignes suivantes et je les applique à la double et généreuse personnalité de M. Paul Laur : « De là, cette réhabilitation, si frappante et aujourd' hui accomplie, des professions qui jadis passaient pour inférieures. Personne ne déroge plus en se consacrant au négoce... Le commerçant, de nos jours est un créateur et un excitateur. Il est le mathématicien qui combine des calculs à longue portée, le géographe, le savant qui s'empare des dernières découvertes pour en escompter les applications pratiques, l'artiste qui arrache l'œuvre à l'indolence du génie, qui lui ajoute la grâce et la séduction de la mode, qui la multiplie, la répand dans les masses, et fait du beau, réservé jadis à quelques-uns, l'exquise pâture de la foule. » G. B.

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même avec un poète très illustre d'outre-Manche. Son nom excite le bec de ma plume Réflexion faile, pour l'instant, je préfère me taire. On verra. Cela serait une documentaire et glorieuse surprise, si je réussissais à obtenir le manuscrit convoité.

Si les papiers d'André van Hasselt avaient été conservés, ils auraient pu nous servir très utilement pour cette innovation de librairie. Elle eut été poursuivie alors dans des conditions excellentes, car l'écriture de l'auteur des Etudes rythmiques est magnifique. On peut en juger par le spécimen que nous donnons avec le portrait fait en 1864, au début de ce recueil. Son examen graphologique indique bien le caractère de l'homme et de son œuvre : élévation, sensibilité, élégance, ordre, clarté. Elle dénote exactement les tendances que nous souhaitons voir posséder par les écrivains français de l'extérieur. André van Hasselt, comme nous l'avons déjà fait remarquer, avait l'esprit germanique, complété par la culture française 11 a donc pu joindre à la profondeur dont il était doué naturellement, la grâce et la netteté de la forme. C'est cela qui constitue surtout son originalité, et qui en fait un maître et un ancêtre.

De son temps, André van Hasselt a eu la douleur de se voir presque méconnu dans son propre pays. On a commencé à le lire et à lui rendre justice, seulement quelques années après sa mort. Un premier acte réparateur est accompli en 1876 dans ce sens par le Gouvernement, qui fait réunir et publier en dix volumes, devenus introuvables aujourd'hui, la presque totalité de son œuvre, en prose et en vers. Puis peu à peu, comme cela arrive chez tous les peuples en formation, à la suite de la prospérité matérielle, naît en Belgique le désir de lire. La réparation continue. En 1880, la Revue des Gens de Lettres belges, sous la direction d'un homme d'initiative, de persévérance et d'un mérite rare (j'ai nomme M. le Dr Emile Valentin), ouvre le feu et entreprend une campagne pour convaincre ses compatriotes qu'ils ont dans le passé un poète puissant dont ils peuvent s'enorgueillir.

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A cette époque, le mouvement littéraire, si remarquable h l'heure actuelle, était presque nul. Cependant trois grands noms étaient dignes de dominer. C'étaient ceux de Charles De Coster, d'Octave Pirmez et d'André van Hasselt. A la

suite de cette trinite, et à cet instant précis, survient Camille Lemonnier qui a grandi si prodigieusement depuis et qui sert de transition Alors naît cette admirable Jeune Belgique (i) qui groupe autour d'elle les jeunes écrivains, tout frémissants de produire, de s'élever, de combattre, et dont la sève robuste et l'action de Longue haleine, ont été si salutaires à l'émancipation intellectuelle de leur pays. Ce sont eux qui ont délivre la Belgique du fatal servage cérébral qui l'opprimait. Le 30 novembre 1884, (c'est une date à retenir) voulant proclamer hautement qu'ils considèrent André van Hasselt, comme le libérateur et le Père véritable des poètes belges contemporains, ils décrètent une manifestation solennelle en son honneur, et organisent sa première Fête commémorative. En voici le récit emprunté à la revue même de la 'Jeune Belgique, page 129 de son volume de 1884-1885.

« Cent personnes se sont réunies, le dimanche 30 novembre 1884, à trois heures, au cimetière de Laeken pour assister à la remise par les Jeune- Belgique d'une palme sur la tombe d'André van Hasselt. Xous avons remarqué parmi les personnes présentes : MM. Edmond Picard, Ruelens, conservateur à la Bibliothèque royale, Braun, le successeur d'André van Hasselt, comme inspecteur général des Ecoles normales;

(1) Voici au hasard de la plume, les noms des principaux jeunes hommes qui ont contribué successivement pendant pres de vingt ans à l'éclat de cette publication : Iwan Gilkin, Albert Giraud, Max Waller, Georges Rodenbach, Maurice Maeterlinck, Valere Gille, Emile Verhaeren, Fernand Séverm, Henry Maubel, Octave Maus, Théo Hannon, Georges Eekhoud, Jules Destrée, Lucien Solvay, Emile van Arenbergh, Grégoire Le Roy, André Fontainas, Charles van Lerberghe, Auguste Vierset, Francis Nautet, Eddy Levis, Maurice Sulzberger. James van Drunen, Fritz Rotiers, Francis de Croisset, Franz Ansel, Robert Sand, Maurice de Waleffe, etc. La plupart sont parvenus à la réputation, quelques-uns à la gloire.

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le capitaine Girard, neveu de van Hasselt et Mme Girard ; Léon Lecointe, professeur de mathématiques supérieures à Anvers; les peintres Knopff, délégué de la Société des XX, Mellery, Slingeneyer, Jean Verhas; les musiciens Auguste Dupont, François Riga, Léon Jouret, tout le groupe de la Jeune Belgique; Fernand Brouez et Arthur James, représentant la Société Nouvelle ; le groupe des rédacteurs de la Basoche, parmi lesquels MM. de Tombeur et Luc Malpertuis; beaucoup de dames, parmi lesquelles : Mlle Jeanne Tordeus. M"'e van Hasselt, la veuve du poète, et Mlle Ernestine van Hasselt sa fille, avaient envoyé le matin une corbeille de primevères, touchant souvenir pour ceux qui savent que le premier volume de van Hasselt publié à l'époque de ses fiançailles porte le nom de ces fleurs. La veuve est entrée au bras de M. Louis Alvin, conservateur en chef de la Bibliothèque royale et l'historiographe du poète. Georges Rodenbach s'est alors avancé et a prononcé le vibrant discours que voici :

« Messieurs et Mesdames, il y a aujourd'hui dix ans qu'on a couché, ici, dans la terre, le plus grand de nos anciens poètes. Nous avons pensé que c'était chose touchante et glorieuse de venir en ce jour attacher sur son monument funèbre une palme de souvenir. Quoi qu'on en ait dit, nous avons eu toujours pour première tâche de glorifier nos initiateurs et nos aînés. Car, si nous tenons un drapeau de guerre, nous savons aussi le voiler d'un crêpe et l'incliner sur les tombes. C'est ainsi qu'après avoir bataillé pour la gloire vivante de Camille Lemonnier, nous venons maintenant fleurir la gloire morte d'André van Hasselt.

» Vous qui l'avez lu, aimé ou connu, vous savez combien c'était un vrai artiste. Quelle flamme dans ses Odes, dans ses Quatre Incarnations du Ckristl Quelle harmonie, quelles fortes images allumant de leurs fanaux rouges les lignes parallèles de ses belles strophes lyriques ! Tous les meilleurs écrivains du romantisme : Sainte-Beuve, Emile Deschamps,

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Alexandre Dumas père, le grand Hugo lui-même, l'appré: ii. m nt et correspondaient familièrement avec lui.

» Ici, au contraire, André van Hasselt qui travaillait seul, fut toute sa vie attaqué, critiqué, nié, méconnu, presque obscur. Notre pays n'a pas l'enthousiasme de ses arti Mais lui s'en consolait sans doute, car il dit quelque part :

Tous les raillants soldats savent que les drapeaux Déchirés par le fer — sont aussi les />/ils peaux/

-- Et puis il avait foi dans l'avenir — et voici qu'après dix ans, la Jeune Belgique, qui ne l'a pas connu, arrive tout debout, toute spontanée, le saluer comme un de ses maîtres, et, cette fois, c'est pour lui la justice, la revanche, l'apothéose !

» Oh ! quelle joie pour cette grande âme disparue si, dans l'au-delà de la tombe, elle peut encore frissonner et sourire ;i l'hommage des vivants ! Quels regrets cependant de ne pouvoir lui décerner que des glorifications posthumes et des honneurs expiatoires. Mais cela, c'est l'histoire éternelle des poètes. On les croit quelque chose que quand ils ne sont plus rien. Et le symbole en transparaît dans la fable d'Orphée, mis en pièces par les Bacchantes, mais dont la Ivre émerge, sur la fuite des eaux, toujours fleurie, et toujours chantante !

» Elle subsiste, elle aussi, la lyre de van Hasselt. Regardez-la — elle est' là qui surgit, qui surnage sur des neuves d'oubli. — Elle vibre encore et vous l'allez entendre, car nous avons pensé qu'au lieu de disperser ici de longues paroles vaines dans le vent, il était plus digne du grand poète de lire devant vous, sur sa tombe, quelques-uns de ses durables vers. »

» Georges Rodenbach donne alors lecture d'une des plus belles pièces de van Hasselt, la Cathédrale de Cologne, écoutée dans un religieux silence. Georges Eekhoud dépose ensuite sur la pierre tombale l'objet d'art en fer battu formé de trois

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branches de buis, de chêne et de laurier réunies par un ruban portant à ses extrémités les mots : André van Hasselt, la. Jeune Belgique. Ce bouquet est l'œuvre de M. Wuyst, un artiste anversois, soutenant avec honneur la succession artistique de Quentin Metsys. »

Pour arriver à la troisième réparation et à la deuxième Fête commémorative d'André van Hasselt, il faut attendre seize années et la fin du dix-neuvième siècle. Durant cette période de trois lustres passés, le nom et l'œuvre d'André van Hasselt n'avant fait que croître dans l'admiration générale, les Belges ont pense qu'il était temps de songer à un nouvel hommage, non pas plus éclatant, mais plus solennel. C'est alors qu'un Comité s'est formé pour élever un monument public à la mémoire du poète entrée décidément dans la postérité (i). Une souscription a été ouverte. Elle a

(i) Le Comité du Monument d'André van Hasselt qui a eu des variations diverses et qui a subi des modifications successives, était composé de la façon suivante depuis 1897 : le Dr Emile Valentin, préfet des études à "l'Athénée royal d'Ixelles, directeur de la Reçue des Gens de Lettres belQes ; Emile Greyson, directeur général honoraire au Ministère de l'intérieur et de l'instruction publique ; Jules Guillîaume, secrétaire-trésorier honoraire du Conservatoire royal de Déclamation et de Musique de Bruxelles ; Frédéric Descamps, professeur à l'Athénée royal d'Ixelles : Léon Le Grand-Nellen, homme de lettres à Bruxelles; Valére Gille, bibliothécaire à la Bibliothèque royale de Belgique, à Bruxelles; Georges Barrai, homme de lettres, à Paris ; et M"" Ernestine van Hasselt, trésoriere du Comité. La cheville ouvrière a été constamment cette dernière, à laquelle on doit reporter le mérite du but atteint. En publiant la liste des souscripteurs dans la livraison de décembre 1899 (pages 191 et suivantes) de la Revue des Gens de Lettres belges, M. le Dr Emile Valentin a dit avec raison : « Xous aurions voulu mieux sans doute. Mais ce n'en est pas moins une victoire dont nous nous réjouissons avec tous les amis de la justice et des lettres, avec la vaillante fille du poète dont on connaît les démarches répétées depuis vingt-cinq ans. y Ajoutons que ce premier résultat acquis pourra en amener un autre plus considérable, dans quel ques années, si l'on sait entretenir le l'eu sacré et trouver quelques combinaisons agréables et fructueuses comme nous aimons le faire à Paris. On pourrait alor* aboutir à l'érection d'un grand monument digne de Bruxelles, de la Belgique. d'André van Hassel et des glorieux po. tes de l'heure actuelle. La pubiica'ion du présent recueil y aidera certainement. Une telle entreprise honorerait tout le monde. Georges Barral.

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luit environ 1500 francs dont une moitié a été employée à l'érection du beau médaillon de bronze, dû au sculpteur Arthur Craco, et placé par les soins de l'aimable et importante commune de Saint-Josse-ten-Ncode, sur l'extérieur de la maison, portant le numéro 13, de la rue baptisée par le Conseil communal du nom même du poète. Le surplus de cette somme a été employée à la publication des plus belles pièces prise- dans l'œuvre poétique d'André \\\\\ Hasselt et constituant le présent volume.

Ce médaillon commémoratif dont une reproduction réduite orne la couverture de ce livre, a été inauguré par une belle matinée ensoleillée du dimanche 21 janvier 1900, en présence de la famille, d'un nombreux public d'amis et d'admirateurs, par le Conseil communal de Saint- Josse-ten-Noode, avant à sa tête en costume d'apparat, son éminent bourgmestreactuel, M. Henri Frick, l'un des plus éloquents avocats du barreau de- Bruxelles, et l'un des esprits les plus éminents de Belgique. Voici le discours prononcé par ce dernier, au nom de l'administration et des autorités de ce grand faubourg autonome de Bruxelles où le poète vécut de longues années et rendit le dernier soupir.

Mesdames, Messieurs,

La modeste cérémonie à laquelle vous êtes conviés n'a point l'ampleur d'une apothéose : c'est un premier devoir de justice, rendu à un poète qui n'a pas reçu de ses contemporains une juste part de gloire et de reconnaissance.

La commune de Sain t-Jossé-ten-Noode est heureuse d'avoir pu donner, par son concours officiel, à quelques admirateurs du talent, aidés de la collaboration d'un excellent artiste. M. Arthur Crac >, ( 1) le moyen d'être les premiers à honorer

(1) M. Arthur Craco, né à Saint-Josse-ten-Noode, le 31 mai 1860, est un des artistes les plus distingués de la nouvelle école, si remarquable, de sculpture belge. Son talent original et vigoureux s'est prodigué plus spécialement sur des œuvres polychromes d'une réelle saveur. Il a débuté en 1893 au Salon triennal des

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André van Hasselt par un témoignage public de souvenir et de gratitude .

N'accusons point cependant la seule indifférence des hommes du retard subi par ce commencement de réparation publique au mérite méconnu. André van Hasselt est arrivé dans un moment peu favorable à l'éclosion de la poésie. Né à Maestricnt, le 4 juin 1806, il débuta en 1826, dans le dernier Almanach belge qui ait été publié. En 1834, il lançait son premier volume, les Primevères, inspiré, dit Eugène Van Bemmel, des tendances de l'école romantique française. Mais les préoccupations politiques de notre jeune nationalité encore chancelante absorbaient les esprits.

Le poète est peu écouté, lorsqu'il chante le printemps et l'amour, à l'heure où le sol tremble sous le poids des canons, et que les appels guerriers du tambour ont apeuré les oiselets du bocage. Galatée — n'eût pas manqué de dire un classique — ne fuit plus vers les saules avec le désir d'être vue et rejointe par Tircis : c'est Mars qui la poursuit, et le chœur des nymphes cède la place au sanglant cortège de Bellone.

Mais, comme le constate son biographe, que nous venons de citer, van Hasselt était un laborieux et un persévérant. Il croyait à la possibilité d'une littérature, d'une poésie belge ; il avait le patriotisme et la foi ! Ses œuvres, écrites en un style impeccablement français, étaient empreintes d'un

Beaux-Arts, à Bruxelles, avec un projet de maître-autel et une décoration complète d'église, peinture et sculpture, qui rirent sensation et le mirent en vedette. Il a participé ensuite aux expositions de la Libre-Esthétique et d'un grand nombre de Cercles d'art, en Belgique et à l'étranger. Ses principales œuvres sont : Les :nse décorative, : 1 1 Montée Ou Ûaloaire* (vitrail) ; la Vision (ivoire et bronze) ; Ilam/ef et OphéUe (ivoire et bronze) : 1 Orchidée (ivoire et bronze) appartenant au Musée île Tervueren ; le Lierre (bronze) appartenant à l'Etat belge, et placé dons le Jardin botanique de Bruxelles : l'Annonciation (groupe en ivoire et bronze): Roméo et -lulielte (bas-relie! en céramique) : le Médaillon d'André van Hasselt (bronze); le Grand Araane (bas-relief monumental en céramique). En outre, Arthur Craco a exécuté un nombre considérable de - . portraits, gravures à l'eau-forte, disséminés dans les collections particulières de son pays et du dehors. G. Ij.

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esprit profondément national. En les lisant, on sent que la Belgique n'est pas uni- simple division géographique, tracée sur la carte d'Europe à la pointe du sabre ou delà plume : c'est une entité ; c'est une intelligence servie par un corps robuste et sain.

Van Hasselt fut bien de cette race belge, à la fois gauloise et germanique, enthousiaste de la forme et admiratrice de l'idée. En étudiant ses cents, il semble parfois qu'on v découvre la pensée de Goethe sertie dans le verbe d'or de Victor I lugo. Dans le grand nombre de ses œuvres, arrêtons-nous un instant à sa dernière,* Les quatre Incarnations du Christ ( [872), » qui fut celle où il s'est le plus élevé. La forme atteint, chez » van Hasselt, presque à la perfection: les secrets les plus » délicats du rythme lui sont connus, et sa poésie est une » musique. On se laisse bercer par l'harmonie du vers à tel » point qu'on oublie parfois de se préoccuper du fond. Aussi » a-t-il triomphé dans ses Etudes rythmiques et dans ses tra- >^ ductions d'opéras, qui sont des chefs-d'œuvre de difficulté » vaincue. »

Mais laissons aux poètes le soin de louer, comme il le mérite, un des plus brillants de leur pléiade.

Il appartient au magistrat communal de dire par quels liens plus intimes se rattache le poète aujourd'hui glorifié à notre cher Saint-J( >sse-ten-Noode.

Nos registres de population, où se succèdent, dans une démocratique égalité les noms inconnus et les noms glorieux, nous apprennent qu'André-Henri van Hasselt, inspecteur général des écoles normales, époux de dame Joséphine-Pau line-Maria Héris, citoyen naturalisé, né le 4 juin 1806. vint se fixer à Sàint-Josse, venant de Bruxelles, le 5 février 1856. Xos concitoyens se rappellent avec quelle activité il se mêlait à nos œuvres locales. La Société des Hospitaliers, cette ancêtre de la belle institution de la Croix-Rouge, n'eût point de membre plus assidu. C'est ainsi que van Hasselt acquit chez nous droit de bourgeoisie. Nous le perdîmes le Ier décembre

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Il fallut bien des années pour qu'un premier témoignage d'admiration lui fut officiellement rendu : son nom fut donné à une de nos voies nouvelles. C'est le 28 juillet 1897 que, pour la première fois, l'idée de la manifestation d'aujourd'hui fut soumise au Conseil communal, et accueillie avec empressement Et maintenant, pour achever cet exposé trop rapide et — je le crains — trop administratif, des titres de notre glorieux concitoyen à la reconnaissance publique, rappelons ce qu'il disait lui-même des génies trop longtemps oubliés. S'adressant à Gérard de Saint-Trond, le sublime architecte, un Belge encore, qui attend sa glorification, van Hasselt s'écriait :

C'est ta patrie aussi qzie le sol où nous sommes,

Viens/ nous t'avons fait place auprès de nos grands hommes,

Empereurs et savatits, artistes et guerriers.

Sous le dais lumineux où leur splendeur rayonne,

O Gérard de Saint-Trond, viens chercher ta couronne

Et ton socle de bronze et ta part de lauriers!

Grossis les noms vivants de leurs légions mortes,

Viens! la Belgique t'ouvre à deux battants ses portes,

Et, fier des souvenirs que j'évoque à ses pieds,

Je dépose ces vers sur l'autel de ta gloire,

Moi, qui glane partout dans les champs de l'histoire

Ma gerbe aux épis d'or des grands noms oubliés.

Immédiatement après ces paroles longuement applaudies, AI. Léopold Rosy, au nom de la rédaction du journal littéraire et artistique Le Thyrse, (1) a prononcé le discours suivant:

(1 ) Le Thi/rse est le titre de la revue littéraire qui a pris la succession île la Jeune Helr/i<jne, dont les collaborateurs, parvenus à la maturité, ont cesse la publication, pour se livrer à des œuvres de longue haleine. Cette revue a groupé autour d'elle toute une nouvelle génération de jeunes hommes, pleins de talent et

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Mesdames, Messieurs,

Notre camarade Julien Roman, qui devait représenter Le Thyrse à cette cérémonie, s'étant trouvé subitement indispose, il m'est celui l'honneur de prononcer au nom de notre jeune phalange quelques paroles à la mémoire du beau poète que fut van 1 lusselt

Qu'on veuille m'excuser, si, mal peut-être, avec trop peu de force, je vais traduire nos sentiments d'admiration grande et de franche reconnaissance; mais je ne m'attendais pas à pareille tâche, et je ne m'y suis pas préparé.

Pour parler d'un p ète de l'envergure de van Hasselt, il eut fallu au préalable avoir relu son oeuvre, afin de se remémorer toutes ses qualités, nombreuses, et toutes ses beautés D'autres voix, plus autorisées que la mienne, ont fait et feront encore l'éL >ge de l'eerivain des Etudes rythmiques ; mais il nous appartenait à nous, les jeunes de la littérature, de venir à cette occasion, apporter à van Hasselt l'hommage de notre gratitude — au protagoniste du Romantisme en Belgique, Romantisme dont nous sommes nés

Qu'on me permette donc de répéter ce que j'écrivais dernièrement dans Le Thyrse, lorsqu'il fut question d'ériger un monument :

« Van Hasselt vécut à cette époque dont l'évocation éblouit no re imagination, à cette époque où Victor Hugo, fustigeant la Doctrine, révolutionnait l'Art et en donnait une formule

de tn re volonté. Leur esprit est moins combatif, mais ils semblent tout aussi irt, de beauté et de poésie, que leurs aînés. Ils procèdent parla publication de vers, d'études de critique, de philosophie et de mœurs. Ils ont ajouté à leur mue des séries de conférences publiques avec audition de musique et de poésie. Fondé le z'v mai 1899, le Ttti/rse a déclaré aussitôt qu'il n'était pas créé dans le but de devenir la revue d'une école, ni celle d'une secte intransigeante et pontifiante. Son programme de libre arbitre laisse à chacun la plus entière latitude. Son comité de rédaction est ainsi composé à l'heure présente : André Bâillon, Léon Ery, Georges Lebacq, Emile Le Jeune, Gaston-Denys Périer, Léopold Rosy, Pol Stiévenart, Charles Viane.

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nouvelle. C'était le temps des fougueux enthousiasmes, des juvéniles ardeurs pour des idées neuves, ce temps que nous regrettons sans le pouvoir ressusciter, hélas! Xous sommes veules, sans énergie; le Romantisme nous aveugle de sa lumière éclatante encore, et nous ne trouvons pas dans nos veines, même le courage nécessaire pour donner à L'heure actuelle un soupçon de brillant, un semblant de poli. Le public admire encore les auteurs médiocres et les feuilletonistes infâmes, qui ne se font pas faute de profiter de cet état d'esprit, et les vrais, les beaux poètes restent dans l'ombre.

» Si, par hasard, on tente d'en faire sortir l'un d'eux, fut-il van Hasselt, d'étroites et injustifiables hostilités font échouer les projets. Mais .. passons.

» Dans la noble pléiade dont le Romantisme s'honore, van Hasselt est un des poètes les plus beaux, et cette appréciation élogieuse, ce n'est pas nous qui l'émettons — par chauvinisme... D'autres l'ont placé au premier rang des écrivains du siècle. Les débuts de ce doux rêveur datent de 1834, quand il donna : Pritnevères. Ses Poésies furent publiées en 1852. Jusque-là. ses œuvres se ressentent de l'exagération des formules romantiques, tout en possédant de solides qualités. Ce ne fut, cependant, que dans ses Etudes rythmiques qu'il affirma nettement sa personnalité. La banalité des livrets d'opéra, la médiocrité des vers mis en musique l'avaient frappé et il conçut le projet d'approprier aux sons musicaux les ressources de sonorité de la langue. C'était une entreprise hardie que Castil Blaze avait préconisée et dont van Hasselt sortit vainqueur. Si l'on examine la monotonie de la langue française, où l'accent tonique est si peu marqué, on conviendra que notre poète eut plus d'une difficulté à vaincre, et, si l'essai qu'il tenta n'a plus été repris dans la suite, la conclusion à tirer de ce fait est tout à l'avantage de van Hasselt : il réussit là où d'autres n'osèrent pas s'aventurer.

» Le poème : Lt> quatre Incarnations du Christ, quoique étant le chef-d'œuvre de van Hasselt, n'est pas son ouvrage le plus connu. Il suffirait, pourtant, à la renommée de son

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autrur. « ( "est la haute philosophie religieuse — disait Emile Deschamps — revêtue des charmes de la prosodie savante et ciselée. » ("est une œuvre bien personnelle dont notre pays peut s'enorgueillir et qui s'écarte par le fond et par le métier de toutes celles de nos voisins du sud.

» Van 1 lasselt possède au plus haut point le don du rythme auquel il joint celui d'une imagination variée et d'un style soutenu. »

...Et c'est pour saluer et- noble poète, qui vécut à une époque où la Belgique était encore plongée dans l'obscurantisme des idées de l'Empire et de la Restauration, que nous avons tenu à nous associer à cette manifestation sympathique.

Pour humble que puisse être notre participation, elle n'en est pas moins de toute sincérité et d'enthousiasme, car nous sommes fiers d'avoir un ancêtre littéraire de la taille du poète des Quatre Incarnations du Christ, — et nous sommes heureux de pouvoir l'affirmer publiquement!

A la suite de cette belle évocation de la jeunesse, M. Jules Guilliaume, l'un des derniers amis survivants d'André van Hasselt et compagnon de sa vie, a pris la parole dans les termes suivants :

Mesdames, Messieurs,

La famille du grand poète André van Hasselt et quelques uns de ceux qui s'honorent comme moi d'avoir été parmi les témoins de sa vie, ont bien voulu me confier la mission de remercier le Conseil communal de Saint-Josse-ten-Xoode de ce qu'il a fait et de ce qu'il compte faire encore pour perpétuer et populariser le souvenir de l'une de nos illustrations nationales, et de féliciter les promoteurs de la cérémonie qui nous rassemble dans une même communion d'idées, d'avoir accompli.un acte de justice et de réparation.

Vous savez, en effet, que van Hasselt a été un méconnu pendant toute sa longue carrière. Il n'a pas eu seulement à lutter contre l'indifférence de la « majorité compacte », il partageait

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en cela le sort commun à tous ses confrères ; car la foule qui ne lit pas de vers acclame volontiers nos musiciens, s'intéresse à nos peintres et à nos sculpteurs, mais elle ignore jusqu'aux noms des ciseleurs de la pensée. Il a été méconnu par l'élite de la société, à tel point que, dans un cercle voué spécialement à l'art et à la littérature, un conférencier français fit un jour applaudir, deux heures durant, des vers d'un anonyme, et surprit fort la plupart de ses auditeurs en leur révélant que cet anonvme était l'un de leurs compatriotes. Il a été méconnu moins innocemment par les jurys des concours quinquennaux qui s'ingénièrent, pendant vingt-cinq ans, à trouver les moyens de ne pas décerner le prix de littérature française à l'auteur des Quatre Incarnations du Christ et des Etudes rythmiques, deux chefs-d'œuvre qui, partout ailleurs, auraient suffi à eux seuls pour immortaliser leur créateur et auraient semblé dignes des plus glorieuses récompenses. Il a été méconnu par le Gouvernement qui, non content de l'exclure de la classe des lettres de l'Académie où sa place était marquée, ne se décida à lui conférer l'Ordre de Léopold que trois ans après sa nomination dans la Légion d'honneur dont il ne fut autorisé à porter les insignes qu'au bout de plusieurs mois d'attente, sous prétexte qu'il n'y avait pas eu accord préalable entre les cabinets de Paris et de Bruxelles.

Sans doute, cette méconnaissance générale ne fut pas aussi complète que celle d'un grand journal bruxellois qui lui consacra un article nécrologique de deux lignes, ainsi conçu : « Le défunt s'occupait de poésie et de littérature. » Mais devant la dépouille mortelle du poète que tenaient en si haute estime Victor Hugo, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Emile Deschamps, Théodore de Banville, pour ne citer que les plus illustres, le peintre De Keyser, alors président de l'Académie, avait raison d'affirmer que van Hasselt a été mieux connu et mieux apprécié des meilleurs juges de l'étranger que de ses propres concitoyens. « Je le répète souvent, lui écrivait un jour l'ancien directeur du Conservatoire de Bruxelles, François Fétis, la Belgique ne sait pas assez

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combien vous l'honorez par vos travaux. » Et le savant M. Del bœuf L'appelait un poète- dont sa patrie n'était pis assez lie re.

Pour la bonne renommée du pays, il y avait donc un devoir à remplir, une dette à acquitter. Ignore ou méconnu pendantsa vie, le maître disparu ne pouvait rester enseveli à tout jamais dans le linceul de l'oubli. Trois ans après sa mort, des mains pieuses prirent soin de recueillir ses œuvres complètes et de les livrer à la publicité. Deux ans plus tard, une cérémonie touchante réunissait, un soir d'été, dans le cimetière de I.aeken, un cercle d'amis et d'admirateurs : des artistes peintres ou musiciens, quelques rares écrivains, s'inclinaient devant le tombeau élevé par la tendresse conjugale à la mémoire de l'époux et du père, afin qu'il y reposât côte à côte avec les deux fils qui lui avaient été enlevés prématurément. Un poète — c'était encore un étranger — s'étonna qu'une statue n'eût pas été érigée en l'honneur d'un écrivain d'une si haute valeur et demanda que la rue Saint-Lazare où il avait passe les vingt dernières années de son existence reçut le nom de rue André van Hasselt. Le double vœu de Ludwig Wihl ne fut pas entendu alors, peut-être parce qu'il avait été formulé en allemand; mais la voix étouflée par les larmes ne resta pas tout à fait sans écho, du moins au-delà de nos frontières : le Conseil communal de Maestricht donna à l'unanimité et par acclamation le nom de Quai van Hasselt à la rue où il était né et où il avait grandi.

Le dixième anniversaire de sa mort fut célébré d'une manière moins intime que ne l'avait été l'inauguration de son tombeau. Une manifestation fut organisée par le groupe des écrivains qui s'intitulaient la Jeune Belgique parce que pour eux notre passé littéraire ne remontait pas au-delà de l'an de grâce 1S80. Malgré l'anachronisme, ils avaient consenti à ouvrir exceptionnellement les portes de leur Panthéon au plus grand de nos anciens poètes, à l'auteur du premier recueil de poésies imprimé en Belgique après la révolution de 1830. et à rendre un hommage solennel à l'un de leurs ancêtres préhistoriques.

Introdnctioji

Il y a dix ans seulement que l'un des vœux exprimés par Ludvrig Wihl fut en partie exaucé : le nom d'André van Hasselt fut donné à une rue nouvelle de Saint- Josse-ten- Noode. C'était un commencement de consécration officielle. Le Conseil communal ne s'en tint pas là : dans sa séance du 2 août 1897, il admit le principe de l'érection d'un monument à la mémoire du poète, comme la commune d'Ixelles avait élevé un monument à l'auteur de la Légende d'Uylcnspiegel, et baptisé l'une de ses rues du nom de Charles De Coster. En attendant que ce projet reçoive son exécution, le Conseil a accueilli favorablement la requête de Mma Ernestine van Hasselt dont la piété filiale a fait de la glorification de son père l'une des tâches principales de sa vie, et il a voté le crédit nécessaire pour qu'une plaque commémorative fût placée dans la rue qui porte le nom du poète.

Un autre monument, moins pompeux, mais tout aussi durable que le marbre ou le bronze, sera dédié à la mémoire d'André van Hasselt; car on annonce la prochaine publication d'un volume de ses œuvres choisies dans la Collection des Poètes français de l'Étranger, éditée à Paris sous l'intelligente direction de M. Georges Banal.

Après un quart de siècle, l'heure de la justice est enfin venue. La Commune a donné l'impulsion et l'élan. Le Gouvernement et le public tiendront sans doute à honneur de suivre l'exemple, sans attendre que de nouvelles leçons de patriotisme nous viennent du dehors: par un symbole qui parle aux veux de la foule, ils montreront que si nos grands hommes sont parfois méconnus, ils ne sont pas oubliés, et que la Belgique sait, comme la mère des Gracques, être hère de ses enfants.

De longs applaudissements soulignent ces beaux éloges, et décèlent dans la foule attentive, cette sensation, qui doit être retenue, qu'elle saisit fort bien l'importance et la valeur de cette manifestation consacrée uniquement à la gloire d'un simple écrivain.

Sur les instances de M,uc Ernestine van Hasselt et de ses

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deux enfants, M. Francis et M"e Andrée, nous avions préparele matin même, pour remplacer à l'occasion un des orateurs annoncés, et qui aurait pu manquer au dernier moment, l'allocution suivante. Nous n'avons pas eu besoin de la prononcer, chacun ayant été exact à l'appel Toutefois, nous l'ajoutons ici aux discours précédents pour compléter l'hommage, et parce qu'il est tout naturel que la France qui a été la première à honorer van I lasselt, de son vivant, ne soit pas absente à l'heure solennelle delà glorification posthume.

Mesdames, Messieurs,

Après les éloquentes paroles que vous venez d'entendre et d'applaudir, permettez à la voix modeste d'un étranger de s'élever pour adresser son salut à celui que vous exaltez si noblement. Ce salut d'ailleurs est celui de la France. File réclame un peu André van Hasselt, comme sien, car il a manié magnifiquement sa langue, et elle l'en a récompensé en lui donnant l'étoile de la Légion d'honneur. Vous savez avec quel soin jaloux nous honorons nos poètes, depuis les inoubliables funérailles d'Hugo. A Paris, on voit se dresser partout, dans nos jardins ombreux, dans n >s squares fleuris, sur nos quais et nos boulevards verdovants, au milieu de nos places publiques, les bustes ou les statues de ceux que la mort à pris. Vivants, ils illustrent nos Académies, et on les porte aux plus hautes fonctions, on les introduit dans les grands Conseils du Gouvernement, au même rang que les hommes politiques et les généraux les plus fameux. C'est que le monde, de tout temps, a été inspiré, subjugué par la poésie, avant et depuis Homère jusqu'à André van Hasselt et Hugo. Permettez-moi de vous citer un exemple récent et typique. Il v a quelques mois, à Paris, au vieux Collège de France, M. Izoulet, professeur de philosophie sociale, ouvrait son cours en présence d'une assistance nombreuse. En parlant des civilisations, il émit ce jugement : « Les poètes éveillent et déterminent les états d'âme d'où naissent les mœurs et les lois. Comme le nid

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se profile dans le rêve, avant de se construire dans la ramée, ainsi la cité s'ébauche dans la méditation des poètes philosophes avant de se parachever dans l'histoire. » A ces mots les bravos éclatèrent de toutes parts. Sullv-Prudhomme était présent On se le désigna, et tous les auditeurs, hommes et femmes — se levèrent et lui rirent une longue ovation.

Je constate avec joie qu'en Belgique, vous suivez notre exemple. Vous savez aussi glorifier chez vous ces grands inspirateurs de la pensée humaine. La Commune de Saint-Josseten-Noode qui déjà a édifié une fontaine monumentale à la mémoire du poète Hauwaert, s'honore une seconde fois en érigeant dans la rue même qu'elle a dénommée André Tan Hasselt, une durable effigie de bronze au chantre immortel des Quatre Incarnations du Christ. Ce haut poète méritait doublement de vous cet hommage tardif, mais éclatant, car dans ses odes, il a exailé les Belges et la Belgique dans des strophes admirables. Vous les connaissez toutes. En voici deux devenues classiques :

Au milieu des campagnes vertes, S'épanouissent //os CitèSj Comme Je grandes fleurs ouvertes, Resplendissantes Je clartés :

Les unes au flot des rivières Baignent leurs tours hospitalières, Les autres au flot Je la mer :

Toutes mit Jes cloches joyeuses, Dont les urnes harmonieuses Versent leur musique Jans l'air.

Xos villes, à l'étroit dans leurs vastes murailles, Mères fécondes , font Je l'or Jans leurs entrai/les. Xos Jils ont la vigueur, nos filles la /haute. Et tous ont ce trésor, le /Jus dur qui le monde

.-lit reçu Je ta main profonde.

Toi Je qui tout notes vient, Seigneur, — la liberté.'

Introduction

Mesdames et Messieurs, en écoutant ces beau S vers, imaginez-VUUS que par ma bouche, c'est la voix elle-même de voire glorieux compatriote, André van Hasselt, que vous avez entendue, pour vous célébrer et vous remercier !

( rEORGES BARRAL.

La vie et l'œuvre

DAXDRE VAX HASSELT

LA VIE ET L'ŒUVRE d'André van Hasselt

par

Jules Guhxiaume (i)

André-Marie van Hasselt a été l'initiateur du mouvement littéraire qui suivit en Belgique la Révolution politique de

Né à Maestricht le 5 janvier 1806, il eut le hollandais pour langue maternelle, et n'apprit que tardivement à lire le français. Il appartenait ainsi à la race germanique par sa naissance et aux races latines par son éducation. Il résumait ainsi en lui la nature complexe d'un peuple placé, comme il l'écrivait lui-même dans l'une de ses préfaces « entre les trois grands foyers éclairant le monde, c'est-à-dire l'Allemagne qui engendre et enfante les idées, la France qui les façonne et les polit, l'Angleterre qui les met en pratique et les répand sur le globe ».

Après avoir terminé ses humanités dans sa ville natale, il suivit les cours de l'Université de Liège ; mais à la suite d'une mutinerie d'étudiants, il prit ses inscriptions à la faculté de droit de l'Université de Gand. L'enthousiasme de Byron pour l'affranchissement de la Grèce passionnait alors l'Europe entière : toutes les lyres résonnaient de Messèniennes. Le jeune bachelier débuta par un chant hellénique en l'honneur de Canaris qui fut suivi d'une dizaine d'autres, sans préjudice d'odes, de ballades et de romances dans le style pseudo-clas-

(1). — D'après l'étude abondamment documentée : André van Hasselt, sa vie et ses travaux, par Louis Al vin, conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Belgique, (i vol. in-80, 392 pp. Bruxelles, 1877), — et d'après les communications de M°" Ernestine Van Hasselt et de M. Jules Van Hasselt, membre du Conseil communal de Maestricht, la fille et le neveu d'André van Hasselt (janvier 1901).

La vit et faeuvre

siquede l'époque. Presque tous ces premiers-nés ont été condamnés, trop sévèrement peut-être par l'auteur, à l'oubli dans les limbes de la presse quotidienne

Une fois en possession de son diplôme de docteur en droit, André van Hasselt revint immédiatement à Liège pour y prêter serment devant la Cour d'appel. 11 eut pour parrain le fameux avocat Teste qui depuis... Mais rien ne lui plaisait moins que la carrière du barreau, si ce n'est celle de l'enseignement, l'une et l'autre trop fatigantes d'ailleurs pour sa constitution débile. Incertain quant au choix d'une profession, il continua à se livrera des études historiques et littéraires. Sous l'influence des Odes et Ballades et des Orientales, dont il salue l'apparition dans sa pièce Vascode Gaina ( i) dédiée à Victor Hugo, il abandonna en 1829 les alexandrins «en corset * et pratiqua le vers brise. Le futur auteur des Etudes rythmiques considérait alors le déplacement de la césure et l'enjambement comme l'alpha et l'oméga de toute réforme prosodique.

11 s'était proposé d'écrire, dans la manière de Walter Scott, une série de romans sur l'histoire de sa patrie. Le premier était presque achevé, les autres auraient été successivement publiés. Un drame tiré des annales de la Révolution des Pays- Bas au XVIe siècle était destiné à un théâtre de Bruxelles. Avant tout, son recueil de poésies — Odes, Romances, Ballades — aurait dû paraître en novembre 1830. De brillantes perspectives s'ouvraient devant lui. Le gouvernement lui avait offert, par l'organe du gouverneur du Limbourg, le choix d'une division au ministère de l'intérieur pour s'y livrer à une occupation en rapport avec ses goûts. Son choix fait, il se rend à Paris, en mai 1830, pour y voir, avant de se lier définitivement, Victor Hugo, Charles Nodier, Saintelieuve, et quelques autres écrivains illustres avec lesquels il

(1). — Toutes les pièces de poésies citées dans cette notice sont reproduites dans le présent recueil. Pour les trouver aisément, il suffit de se reportera la pagination de la table des matières et à leur titre réciproque.

d'André Tan Hasselt

était entré en relation. Ce voyage achève sa conversion à l'école romantique dont sa personnalité ne parvient à se dégager complètement que dans les ouvrages de sa pleine maturité.

Sur ces entrefaites, les événements politiques s'étaient précipités. La Belgique avait suivi l'impulsion de la Révolution française de juillet. Par suite du démembrement du rovaume des Pays-Bas, André van Hasseltse trouve enfermédans sa ville de Maestrichtj bloquée par les volontaires belges et mise en état de siège par la garnison hollandaise. Il avait espéré que les Belges ne renonceraient pas à leurs droits sur sa ville natale. Mais le traité de novembre 1831, en enlevant à la Belgique une partie du Limbourg et du Luxembourg, le déclara du même coup sujet hollandais. Ses sympathies ouvertes pour la Révolution l'exposaient aux insultes d'officiers qui menaçaient de le cravacher en pleine rue. Il resta trois mois sans sortir de chez lui autrement que la nuit.

C'était l'écroulement de tous ses projets d'avenir. Dans ce « trou anti-littéraire » il fut obligé de renoncer à écrire en français, sous peine d'être taxé de gallomanie. A partir de ce mois de novembre 1S31, il cessa tout travail. Dans un accès de découragement, il jeta au feu son drame inachevé et son roman dont il ne garda que les deux premiers et les trois derniers chapitres Plus tard seulement il se reprit et fit de nombreuses corrections à son recueil de poésies. Beaucoup de pièces nouvelles sur les événements politiques dont l'Europe avait été le théâtre depuis vingt mois prirent place dans le manuscrit. « Mais le recueil ne pourra pas paraître à cause de cela même, parce que j'aurais moins de regret à anéantir le volume entier qu'à retrancher les pièces politiques que je regarde comme ce que j'ai fait de moins mauvais jusqu'à ce jour. De cette manière, tout avenir littéraire est désormais fermé ici pour moi. »

parents possédaient une fortune qui, à Maestricht, lui assurait une position indépendante: mais dans une capitale, elle ne lui aurait pas permis de se livrer à >;a vocation. Son frère lui proposait de fonder en commun une savonnerie

La rie et fœuvrt

dont le succès paraissait assuré. Ce- projet l'engage à se remettre à l'étude de la langue hollandaise qu'il négligeait depuis six ans. 11 traduit dans cet idiome le Fiesquc de Schiller et une assez grande quantité de poésies.

Un de ses amis le met en rapport avec un éditeur de La Haye pour l'impression de son recueil, un volume d'environ 325 pages, à des conditions assez avantageuses. Seulement le libraire veut qu'il élimine ou change en po helléniques les pièces politiques composées dans le cours des dernières années. « Bien que, pour ce qui concerne mes intérêts personnels, je suis li >in d'avoir à me louer de la Révolution belge, c'est là un travail que je n'aborderais qu'avec une extrême répugnance. » Le mois suivant, il rompt les négociations. « .Mon homme devenait si exigeant et manifestait si ouvertement l'intention de m 'exploiter, (pie je l'ai envoyé planter ses choux. Croyez-vous qu'il lui fallait des vers sur la fameuse campagne des dix jours? »

André van Hasselt entrevoit alors la possibilité de se faire imprimer à Bruxelles où il aura au moins l'avantage de pouvoir laisser dans son recueil tout ce qu'il a écrit sur la Pologne et notamment son ode enllammée Aux Polonais. •~ Ce sont les pièces les moins mauvaises de mon livre. Quant aux morceaux inspirés par la Révolution belge, je les ai retranchés de moi-même, parce qu'il m'a paru que, même dans la position où je me trouve, ce serait une impardonnable ingratitude de ma part de mettre au jour ces ïambes pleins de colère contre le roi Guillaume. Guillaume ne m'a pas fait de mal: au contraire, il me voulait du bien, et s'il ne m'en a pas fait, c'est que les événements de 1830 l'en ont empêché. »

Un autre motif encore l'attirait à Bruxelles. Pour cultiver les deux genres de littérature qui avaient ses préférences, le roman historique et le drame, il aurait dû avoir à sa disposition de grandes Bibliothèques comme on n'en rencontre que dans les capitales. Faute de documents, il s'était arrêté court au milieu de son drame fiarneveld. Pour celui-ci, comme

d 'André van Hassclt

pour son Philippe-Egalité, il aurait dû feuilleter de vieux livres, lire des pamphlets, fouiller cette double mine historique de 1618 et de 1789. Son intention était d'écrire ses deux drames en hollandais et en .français. « Ce sera, dit-il, une chose curieuse de laisser deviner à la critique dans quelle langue ces ouvrages ont été conçus. » Voilà quelles raisons l'engageaient à invoquer le bénéfice du traité des vingt -quatre articles reconnaissant comme citoyens belges tous les habitants de la partie cédée du Limbourg, et à s'établir dans le nouveau royaume s'il y trouvait une position touchant par quelque côté à la littérature, ou qui l'attachât au département de l'instruction publique ou à l'inspection des études. Depuis longtemps il serait venu visiter Bruxelles, s'il avait pu obtenir l'autorisation de quitter Alaestricht. Mais il n'était permis à personne de sortir de la ville pour plus d'un jour. Encore fallait-il être bien noté de la police militaire. Quoiqu'il fût, pour ainsi dire, gardé à vue, il fit demander cette faveur par un confrère en Apollon, auquel il avait rendu le service de corriger de méchants vers et qui était le factotum du général en chef. Au bout de six semaines de réflexion, le lieutenant général lui fit répondre « qu'il était fâché de devoir refuser, mais qu'il y avait des raisons plus que suffisantes pour l'empêcher, non pas de sortir de la ville, mais d'v rentrer. »

11 resta ainsi plus de deux ans muré dans sa « grande cage de pierre », n'ayant d'autre alternative que d'abandonner la carrière littéraire ou de s'expatrier. Cette question de lo bc or not to bc reçut heureusement une solution conforme à ses désirs.

A la suite des démarches de quelques écrivains, le ministre de l'intérieur Charles Rogier qui aurait écrit lui-même à André van Hasselt sans la crainte de le compromettre, chargea l'ami le plus intime du poète de l'engager à se fixer

La vie it Yœuvre

à Bruxelles. Il y trouverait en arrivant un emploi qui lui donnerait presque pas de besogne, plutôt un simulacre d'emploi lui procurant douze à quinze cents francs jusqu'à ce que, avec l'aide du ( gouvernement belge, il eût publié son recueil ; aussitôt après une pension d'encouragement lui serait accordée. — « Qu'il vienne tout de suite, avait ajouté le ministre. Je lui assure une place, dussé-je le rétribuer sur mes appointements en l'attachant à mon Cabinet, c'est-à-dire en lui laissant tout loisir d'écrire à son aise. »

I levant une invitation aussi pressante, André van Hasselt n'hésita pas un instant à brûler ses vaisseaux et à renoncer à la fabrication de savons mous et durs. Le ministre l'accueillit de façon charmante. Mais ce fut seulement trois mois plus tard (pie ses promesses séduisantes reçurent un commencement d'exécution. André van Hasselt fut adjoint sans traitement au Conservateur de la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, pour former le catalogue provisoire de cette riche collection. 11 s'établit alors dans un petit appartement de la rue des Douze-Apôtres, loué en commun avec Louis Alvin, son fidèle Achate et le sculpteur Louis Jéhotte, retour de Rome. Ce fut bientôt un centre où se réunissaient des écrivains et des artistes, Philippe Lesbroussart, leur aîné, le critique Eugène Robin, les peintres Eugène Verboeckhoven, Gustave Wappers, Henry Leys, une demoiselle Poulet, prosatrice de talent, le musicien Albert Grisar dont la romance La Folle venait de faire son tour d'Europe, beaucoup d'autres encore qui ont laissé des traces moins brillantes. En riant, ils appelaient cela leur Cénacle.

Un an après son arrivée dans la capitale de ses rêves, André van Hasselt obtint une indemnité qui pouvait s'élever annuellement à quinze cents francs, à charge de rechercher dans les archives du royaume et dans les manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne les documents intéressant les lettres, les sciences et les arts, et d'en faire chaque trimestre un rapport au ministre de l'intérieur. En dehors de ces attributions officielles, il collaborait activement aux revues qui

d'André van Hasselt

essayaient dès lors de combattre l'indifférence du public pour la littérature nationale. Il leur envoyait des contes et des nouvelles, des traductions de ballades allemandes, des poésies qui préparaient la publication de son recueil. Un subside lui ayant été accordé pour couvrir les frais d'impression, le manuscrit ballotté entre Paris et La Haye finit par voir le jour à Bruxelles. Dans une courte préface, l'auteur annonçait la composition d'un volume de satires sous le titre de : Hommes politiques et Hommes littéraires en Belgique. Il n'en est resté d'autre vestige que l'ode frémissante : Sur un recueil de satires politiques qu'il publia douze ans plus tard.

L'apparition des PrimcvèreSj le premier recueil de poésies qui voyait le jour dans la Belgique indépendante, ne fut pas sans être remarqué par les quelques personnes qui formaient alors le public littéraire. La critique accueillit l'ouvrage avec une faveur mitigée. Les classiques qui étaient en majorité lui reprochaient son romantisme et les romantiques accusaient l'auteur d'imiter insuffisamment Victor Hugo: trop hardi pour les uns il ne l'était pas assez pour les autres. La vérité, c'est qu'il possédai: une personnalité bien tranchée.

Les années qui suivirent n'apportèrent aucun changement dans la situation matérielle d'André van Hasselt. En 1837, à la veille de se marier, il se rendit à Maestricht pour y chercher le consentement de ses parents et les autres papiers requis. L'état de siège durait toujours et ne fut levé que deux ans après. Les dispositions martiales des autorités ne s'étaient pas modifiées non plus; on pouvait encore sortir à la condition de ne pas rentrer André van Hasselt avait outrepassé la consigne; il reçut l'ordre de quitter la ville endéans les vingt-quatre heures. Il se réfugia aux environs, dans la première auberge située sur le territoire belge: il v resta une quinzaine de jours bloqué par les neiges qui le séparaient des restes du monde. C'est à son retour qu'en se rappelant ses souvenirs de jeunesse, il composa dans l'effusion de son cœur la belle pièce intitulée A ma Mère :

10 La vie et l'œuvre

Enfin, je t'ai revue, <"> ma mère, ô ma mère! Je t'ai revue après quatre ans d'absence arrière, Après quatre ans si longs et maintenant si courts...

Le 15 décembre de la même année, l'Académie des sciences et des lettres de Bruxelles, l'élut membre correspondant. L'année suivante, elle couronna son Essai sur l'histoire de la poésie française en Belgique où il revendiquait pour son l'honneur d'avoir créé les premiers monuments de la littérature française. Ses recherches à la Bibliothèque de Bourgogne lui fournirent également des matériaux pour l'élaboration d'anciennes chroniques et d'articles d'art et d'archéologie adressés à la Revue de Bruxelles et à la Revue belge qui paraissait à Liège. Devenu rédacteur en chef de la Renaissance illustrée } il v inséra de nombreuses études et des fragments de sa grande épopée encore inédite: Les quatre incarnations du Christ. Les fêtes organisée; à Anvers à l'occasion du deuxième centenaire de la mort de Rubens lui servirent de prétexte à la publication de l'histoire du grand maître flamand suivie du catalogue général et raisonné de ses tableaux, esquisses, dessins, vignettes, avec l'indication des artistes qui les ont gravés. C'étaient des pages détachées d'un ouvrage considérable sur l'histoire de l'art dont il avait déjà livré au public, sous forme de lettres, les premières études sur la peinture au xve siècle, complétées plus-tard par ses recherches biographiques sur les trois peintres Van der We}den. Il collaborait en même temps à la Belgique monumentale et il envovait à la collection des Belges illustres six notices, celle entr'autres de Gérard de Saint-Trond, l'architecte de la Cathédrale de Cologne, qu'il célébra sous ce titre dans l'une de ses odes les plus grandioses. Après la fondation de la Bibliothèque nationale, encyclopédie populaire publiée par la Société pour l'émancipation intellectuelle, il écrivit pour la série historique deux volumes : Les Belges aux Croisades et deux volumes de l'Histoire des Belges depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Gaules par Jules César.

d'André van Hasselt

A ia suite du vote de la loi du 23 septembre 1842, André van Hasselt fut nommé inspecteur des Ecoles primaires à Anvers, l'année suivante inspecteur provincial, puis enfin inspecteur des écoles normales, poste qu'il occupa jusqu'à son dernier jour.

Lorsque l'Académie des sciences et des lettres de Bruxelles fut réorganisée au mois de septembre 1845, et complétée par l'adjonction d'une classe des beaux-arts, il fut désigné pour faire partie de celle-ci. Quoique les nouveaux statuts permissent au même titulaire de devenir membre de plusieurs classes à la fois, un arrêté interprétatif déclara qu'il y avait incompatibilité entre la qualité de membre effectif d'une classe et celle de correspondant d'une autre. André vit une personnalité blessante dans son exclusion d'une classe à laquelle il appartenait depuis huit ans à si juste titre. Sa participation aux travaux académiques se borna dès lors à fournir son contingent à la Biographie Nationale, des discours nécrologiques et des notices sur des confrères décédés, des rapports, soit sur les concours, soit sur des propositions ou des mémoires soumis à sa section. Elu en 1866 directeur de la classe des beaux-arts, il montra qu'il n'était pourtant pas devenu étranger aux lettres, en lisant à la séance publique annuelle la remarquable poésie intitulée La mission de l'artiste. Nommé président de l'Académie l'année suivante, il prononça à la réunion solennelle des trois classes un autre discours en vers sur Le but de l'art. La docte compagnie n'eut pas trop sujet de s'en plaindre.

L'institution des Prix quinquennaux d'une valeur de cinq mille francs avait marché de pair avec l'organisation de l'Académie. Pour la littérature française, la première période expirait avec l'année 1852. André van Hasselt se mit en mesure de prendre part au concours. Il réunit sous le titre de Poésies un certain nombre de morceaux qui avaient paru dans les Primevères, c'est-à-dire longtemps avant la création du prix. 11 y joignit des œuvres de plus longue haleine, La Belgique, dont la lecture au moment où il venait de la ter-

La vie et l'œuvre

miner, lui avait valu une chaleureuse ovation dix ans auparavant, lors de l'inauguration de la statue de ( rrétry.à Liège, La cathédrale Je ( 'ologne et La mort Je la première reine des Helges, trois odes d'une superbe envolée, puis d'autres mon encore, de moindre envergure, et deux fragments de son épopée humaine Les quatre incarnations Ju Christ, au sujet desquels il exprimait la crainte qu'on ne se méprît sur le sens et le but du poème, << simple exposé, disait-il, des phases successives de la genèse sociale, déterminées par la manifestation de l'esprit chrétien dans les grands événements historiques, jusqu'au jour de la complète réalisation de la parole du Sauveur sur la terre. » Une fibre nouvelle tressaillit dans ses Cinq branches de cyprès qui mettaient à nu la plaie toujours béante depuis la perte de son deuxième enfant, tandis qu'une ballade II [faut prier pour les mort- était dédiée à son premier fils Francis, (i)

Le jury du concours estima que beaucoup de ces morceaux étaient tout à fait irréprochables, que jamais peut-être la patrie n'avait été plus dignement célébrée que dans les stances sur La Belgique, que La cathédrale Je Cologne était une ode, plutôt un dithyrambe d'une grande beauté... Et il partagea le prix entre deux prosateurs et un poète de Maestricht qui n'était p.is (ô ironie) André van Hasselt!

i i I André van Hasselt. marie en 1837, à Bruxelles, avec MIle Héris, fille d'un expert en tableaux, très connu en Allemagne, en Belgique et en France, a eu trois enfants: i° Francis, né en septembre [843, mort en 1S54, à peine âgé de vingt et un ans, des atteintes d une tuberculose-pulmonaire. C'est L enfant hospitalier de Victor Hugo, le titulaire de la pièce Aujils d'un poète, insérée dans les 'ions. — 20 Charles, né en 1S45, mort d'une méningite

tuberculeuse, âgé de cinq ans, en 1850. Il ressemblait beaucoup à son père physiquement et intellectuellement. C'est lui qui a inspiré les vers célèbres des Cinq branches de cyprès. — 30 Ernestine, née en novembre 1849, et dont nous parlons en détails dans lavant-propos. M1*0 André van Hasselt, née le 6 janvier 1813, morte à Bruxelles, le 31 décembre 1893, était une femme d'un rare esprit et d'une fine élégance. Victor Hugo et Alexandre Dumas père lui ont prodigué les hommages durant leur séjour en Belgique. G. B.

d'André van Hasselt 13

Dans la préface de 1852 des Poésies, l'auteur disait qu'une artie des morceaux de son recueil lui avait donné plus qu'il 'était en droit d'en attendre, en lui conciliant quelques autes et bienveillantes amitiés dont la sympathie le reniait fier. Peu favorisé dans son pays d'adoption, André van Hasselt continua à trouver de larges compensations dans sa atrie littéraire. Nous avons nommé la France. Le coup d'état du 2 décembre 1851 avait amené en Belgique jn certain nombre d'illustrations françaises. Ces épaves de la politique, Victor Hugo, en tête, répandirent parmi les gens du monde le goût de la littérature; il y eut là toute une fflorescence d'art classique. Tandis que Bancel prononçait ses Harangues Je F Exil i\ l'Université de Bruxelles, Madier de Montjau et Challemel-Lacour donnaient à Anvers des conférences très suivies ; Emile Deschanel relevait dans les principales villes de Belgique la chaire dont le jeune professeur du Lycée Louis-le-Grand et de l'Ecole normale supérieure avait été dépossédé. Un jour, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, le spirituel causeur annonça que sa leçon aurait pour sujet : un poète inconnu. Durant toute la soirée, il tint son auditoire, très sympathique d'ailleurs, sous le charme de sa parole et l'intrigua fortement en lui lisant des vers qui furent vivement applaudis. Puis, comme le régisseur parlant au public à la lin d'une première représentation : « Mesdames et Messieurs, dit-il, l'auteur des pièces que je viens d'avoir l'honneur de vous lire est M. André van Hasselt, votre compatriote. » Ce fut là sans contredit une de ses meilleures leçons.

Les anciens rapports du poète inconnu avec Victor Hugo prirent alors un caractère plus intime. Le proscrit était descendu à l'Hôtel de la Porte Verte où il faisait une dépense de trois francs cinq sous par jour, tout compris. Dès son arrivée, il alla voir le ministre Rogiér qui avait été reçu autrefois chez lui. — « Je viens, dit-il, vous rendre votre

14 La vie et Pauvre

visite. » L'entrevue fut des plus cordiales. Victor Hugo le jugea « un bon et honnête homme. » « Nous nous sommes quittés bons amis, écrit-il ; il m'a offert des chemises. J'en ai besoin en effet. Je suis sans vêtements et sans linge » Le 5 janvier 1852, il s'installe dans une halle immense avec trois fenêtres qui ont vue sur cette magnifique place de l'Hôtel de Ville. «J'ai loue presque pour rien les meubles indispensables, un lit, une table, etc., et un bon poêle. Si je rencontre un vieux tapis pour quinze francs, je serai parfaitement heureux. » — Trois jours plus tard, il ajoute : « Ma halle ne désemplit pas : il y a quelquefois trente personnes, et je n'ai que deux chaises. » André van Hasselt contribua pour sa part à l'installation de l'Outlaw qui l'en remercia par le billet suivant :

« Bruxelles, 16 janvier 1852, » Vous me comblez, Monsieur et cher confrère ; je devrais même dire : vous me meublez. Vous m'envoyez un canapé à Bruxelles, à moi qui ne pourrais même pas vous donner un fauteuil à Paris. Je le regrette pour nous autres infortunés Quarante. L'Académie française serait un peu moins velche, si elle prenait quelques Belges comme vous. Pour le moment, plaignons-la. Cette pauvre Académie est triste, penaude là-bas: trois proscrits (1). Depuis i8i5,ellene s'était pas vue à pareille fête. Dans ce temps-là, c'était Louis XVIII qui chas-

(1) Ces trois proscrits, membres de l'Académie française, étaient Victor Hugo, Thiers et le comte de Rémusat, tous les trois, — chose curieuse et ironie des événements ! — ayant travaillé de longue date et inconsciemment à la préparation des événements dont Us devenaient les victimes. Victor Hugo, par son évolution napoléonienne et ses magnifiques compositions poétiques sur l'Empereur: — le comte de Rémusat, en prenant la parole, dans un éloquent Rapport, comme Ministre de l'intérieur, le 12 mai 1840, à la Chambre des Députés pour faire voter le projet de loi sur la translation des restes mortels de Napoléon : — M. Thiers, par la publication éclatante de son Histoire du Consulat et de l'Empire. Victor Hugo et Thiers, au reste, allaient continuer par leurs livres à exalter le génie du grand vaincu de Waterloo, pour essayer de diminuer l'influence de son neveu Napoléon IH, leur irréductible adversaire politique à tous les deux.

Georges Barrai..

d'André van Hasseli 15

sait l'autre Napoléon, — le Grand — de l'Académie des sciences. Quant à moi, je m'étends voluptueusement sur votre excellent canapé et j'y lis vos beaux et bons livres. O ingratitude humaine ! je commence à regarder avec dédain ma malle que j'avais élevée à la dignité de sopha et que vous avez destituée. C'est fini; de Spartiate, je me fais sybarite. Bientôt, j'irai me mettre aux pieds de Madame van Hasselt et vous serrer la main. — Victor Hugo. »

Xon content de l'envoi du sopha, André van Hasselt lui adressa le même mois, à la date du 28, un So?z>ict qui trouva place dans son recueil non couronné. Avant de quitter la Belgique, le «roi des poètes» écrivit de son côté sur l'album de Madame van Hasselt, les stances qui après quelques remaniements ont été introduites dans les Contemplations* sous le titre : Au fils d'un poète. Le jour de l'embarquement de l'exilé à Anvers qui eut lieu le 14 juillet 1852, André van Hasselt adressa une ode à Victor Hugo partant pour l'île de Jersey. Cette séparation ne fit point cesser une intimité fondée sur une estime mutuelle. A peine dans son île, le proscrit écrivit ex i>no corde :

« Jersey, 15 août 1852.

» Me voici en pleine poésie, cher poète, au milieu des rochers, des pierres, des roses, des nuées et de la mer, et tout naturellement je pense à vous. Si vous étiez ici quels beaux vers vous feriez ! Nous parlons de vous en famille ; ma femme et ma fille lisent vos volumes que je leur ai apportés. Charles et moi nous leur racontons nos courses à Louvain, à Hal, en votre compagnie. Nous vous regrettons, nous vous désirons. Il y a, à cinq ou six lieues en mer, un rocher énorme qu'on appelle Sark. C'est une espèce de château de fées plein de merveilles... Je voudrais avoir une île comme cela et la donner à Madame van Hasselt. Elle serait bien forcée d'y venir. Xous aurions — poète et moi — nos douces causeries. Ce serait encore moi qui serais le plus riche. Charles vous embrasse. Je vous serre la main, et je mets tous mes plus

i'» /,./ vie et l'œuvre

tendres hommages aux pieds de voire gracieuse et charmante femme. — Vi :tor Hugo. — Kmbraw/ pour moi votre cher enfant... Ci-joint une première page pour votre exemplaire de Napoléon le petit. Mon adresse: St. Lukes, 3, Marine Terrace. Jersey. »

Lafdernière lettre de cette intéressante correspondais datée du n mai 1853. « 11 y aura demain un an, cher poète, vous vous en souvenez, et je ne l'oublie pas, nous allions nble à Hal. Il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris, et nous ne sentions pas h1 vent froid en vous entendant causer. Nous visitions ensemble ces merveilles du vieil art; nous achetions les bimbeloteries catholiques et les miracles de la pute, et nous vous scandalisions un peu, Charles et moi, en souriant des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j'ai réussi comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre que la Vierge noire a reçus dans son tablier... Aujourd'hui je suis bien loin; je ne vois plus d'autres miracles que la durée du règne hideux dû crime et de la peur. Je n'ai plus près de moi la belle église et le charmant poète, mais je songe à vous, et à travers l'espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je vous envoie ma pensée. Je vous envoie aussi mon portrait et le portrait de Charles fait par mon autre fils Victor. La porte qui est derrière nous, c'est la petite porte de notre petite maison. Vous avez, dans ces trois pouces carrés, la cabane et le proscrit. Ce que vous n'avez pas, ce qui ne tiendrait pas sur un si petit espace, ce que je ne puis vous envover, car les mots manquent aux sentiments, c'est ma tendre et profonde amitié pour vous. J'en ai fait deux parts, et j'en mets une aux pieds de votre charmante femme. — Victor Hugo. — J'embrasse le cher enfant hospitalier. Comme je vais fermer cette lettre, on m'apporte la vôtre. Qu'elle est bonne et qu'elle vous ressemble ! J'y retrouve votre cordial et doux sourire et comme l'écho affectueux de votre voix. V. H. — »

Un incident imprévu vint brusquement mettre un terme à ces excellentes relations entre les deux poètes.

d'André ra?i Hasselt 17

Quoiqu'il fut loin d'être proscrit, Alexandre Dumas père était arrivé à Bruxelles peu après les victimes du coup d'Etat. Le fécond romancier qui se vantait d'avoir écrit en une année de séjour plus de quarante volumes, a raconté lui-même avec sa verve exubérante, comment il fit la connaissance d'André van Hasselt par l'entremise de Charles Hen (1) « qui avait eu cette patriotique idée de doter son pays d'une littérature nationale jusqu'alors absente. » On lira avec plaisir le récit plein d'humour qu'il adressa à la Revice de Paris sur cette première entrevue.

« J'avais dans l'esprit mon sujet de Conscience qui approchait de sa maturité. J'avais fait, ou à peu près fait, le plan de mon livre: seulement il n'avait pas encore de nom. Hen vint me voir. Je lui racontai mon plan. — Ah? me dit-il, nous avons un auteur flamand qui a fait sur le même sujet un charmant roman intitulé Le Conscrit. — Bon ! demandai-je, ce roman est-il traduit en français? — Xon: mais je puis prier un de mes amis de vous en traduire deux ou trois chapitres. — Priez, cher. — Je ne refuse jamais d'accepter un service, toujours prêt que je suis à rendre ceux qu'on me demande. Le surlendemain, Hen revint avec les trois chapitres traduits. Ils étaient si séduisants que j'écrivis à l'auteur flamand Henri Conscience, pour le prier de me permettre de m'approprier quelques détails de son livre. Il me répondit que l'auteur et son livre étaient tout à mon service. J'essayai de le remercier de cette gracieuseté, en appelant mon roman Conscience.

» Trois jours après, j'avais besoin pour haac Laquedem, d'une traduction allemande. Hen vint me voir. — Ah ! cher ami, lui dis-je, auriez-vous par hasard un ami qui parlât le

(1 ) Charles Hen devint plus tard le collaborateur d'André van Hasselt, pour la publication des ouvrages qui furent signés du double pseudonyme Charles André, formé de leurs deux prénoms. (Cours de littérature française; L'ecrin de* parabole» : < "ontt s /«.«r les tiifant?,)

La tic et l'œuvre

germain, comme vous aviez un ami qui parlait Le flamand? — J'ai un ami qui parle le germain, me répondit Hen. Et il emporta la ballade du Tremble dont il me rapporta la traduction deux jours après. — Sacredieu, mon cher, vous êtes un homme précieux, lui dis-je. Maintenant auriez-vous par hasard un autre ami qui parlât grec? — J'ai un ami qui parle grec, répondit Hen. — Priez-le donc de me mettre en grec ces cinq mots français : Ici gît l'âme du monde. J'avais besoin de cette étrange épitaphe. Hen emporta les cinq mots français et le même soir me rapporta les cinq mots grecs. Il me trouva occupé à déchiffrer une lettre espagnole. — Que lisez-vous là, me demanda Hen. — Demandez-moi ce que je ne lis pas, et je vous répondrai. — Eh bien ! que ne lisez-vous pas? — Une lettre espagnole parfaitement indéchiffrable. - Donnez-la moi, j'ai un ami qui vous la déchiffrera. — Vous avez un ami qui parle espagnol ? — Comme le Cid. — Prenez la lettre, mon cher, et si vous avez par hasard aussi .. Mais non, ce serait trop vous demander. — Dites toujours. — Si vous aviez un ami qui parlât la Scandinave? — J'ai un ami qui a traduit deux volumes de poésies perses, finlandaises, suédoises, gaéliques. — Eh bien, j'ai besoin de ce fragment du poème de Frithiof de Tegner. — Demain, vous aurez votre traduction espagnole et votre traduction suédoise. — j Mon cher, rien ne m'étonne plus de votre part, ni de celle de vos amis. Allez et recevez ma bénédiction. Je suis à bout de remerciements, et je ne sais plus que vous offrir.

» Le lendemain, Hen revint avec ses deux ou plutôt avec mes deux traductions. Il tenait en outre à la main un de ces volumes à couverture beurre frais qui donne envie de lire ce qu'elle cache. Je le remerciai de ses deux traductions, mais le volume me tirait l'œil. — Qu'est-ce que ce volume? demandai-je à Hen. — Un recueil de poésies que je vous offre ce matin et dont je vous demande la permission de vous présenter l'auteur ce soir. — C'est charmant ! Comme vous avez besoin d'une permission, vous! — Pourquoi pas? — Estce bien ce volume, là, entre nous, toute nationalité à part ? —

d'André van Hasselt 19

Vous verrez. Il a d'ailleurs ceci de particulier, que c'est le premier volume de poésies imprimé en Belgique. — L'auteur est Belge ? — Non, il est Hollandais, mais naturalisé Belge. — Eh bien, dites donc, Hen? — Après? — Puisque vous venez ce soir avec l'auteur du volume, amenez-moi donc en même temps ces messieurs qui ont eu l'obligeance de me faire mes traductions. — Ah ! pour cela, volontiers. — Nous prendrons une tasse de thé et nous parlerons littérature universelle. — Très bien ! — Alors, je vous attends tous les sept. — Comment cela? — Dame! les cinq traducteurs, l'auteur des poésies et vous. — Ah! c'est juste. A ce soir, à huit heures. Hen prit son chapeau et sortit. Resté seul, je jetai les yeux sur le livre. Il était intitulé Poésies d'André van Hasselt.

» A huit heures précises, Hen et M. van Hasselt entrèrent. J'étais assez humilié de n'avoir encore rien à dire à M. van Hasselt sur son volume de poésies ; mais il ne tarda pas à me mettre tout à fait à mon aise. Au bout d'une heure de causerie, il m'avait, en traductions charmantes, raconté avec une précision parfaite et une poésie constante fourni la matière de dix volumes. C'était tout bonnement une mine d'or que me présentait Hen. Aussi, je ne craignais rien tant que l'arrivée de nos autres convives. A chaque pas que j'entendais dans l'escalier, à chaque frôlement qui s'éveillait dans le corridor, je tremblais que ce ne fût quelque importun qui m'empêchât de tirer de mon poète chroniqueur toute cette substance qu'il m'abandonnait du reste, avec la prodigalité d'un homme qui se sent inépuisable. De temps en temps, cependant, par politesse, je demandais à Hen des nouvelles de ses traducteurs, et Hen répondait : Probablement vont-ils venir. Mais les traducteurs ne venaient pas. Et moi, pendant ce temps-là, je continuais de fouiller dans les souvenirs démon poète et d'en tirer de quoi bâtir une pyramide de volumes. Minuit sonna. Je ne voulais point lâcher prise: mais M. van Hasselt demeurait fort loin. Hen l'arracha de mes mains. Seul, il ne s'en fût jamais tiré.

La vie et F œuvre

» Je restai seul avec son livre: mais, chose singulière, l'homme avait fait tort au livre. Comment un archéologue, un antiquaire, un helléniste, né ;i Maestricht, ayant parlé le hollandais jusqu'à quinze ans, ayant débuté dans sa langue maternelle, pouvait-il faire de bons vers français, c'està-dire dans une langue apprise? Je pris le livre avec une certaine défiance; il était resté ouvert à la pièce : Oit va toute chose. Je lus, et j'étais déjà, comme on comprend bien, plus qu'à moitié rassuré. Je tournai deux ou trois pages, et je tombai sur une autre pièce intitulée Première neige. Je fus rassuré tout à fait.

» Le lendemain en m'éveillant, je reçus une lettre de Hen Il me priait de ne pas garder rancune à son ami le Flamand, à son ami le Germain, à son ami Y Espagnol, à son ami le Scandinave, à son ami le Grec, de n'être pas venu la veille, les cinq traducteurs et l'auteur des poèmes ne formant à eux six qu'une seule et même personne, qui se résumait dans André van Hasselt. Je m'en étais un peu douté la veille, et je me contentais de répéter ce que j'avais déjà dit quand je le croyais bien moins savant encore. Comment un homme si savant fait-il de si beaux vers? »

La connaissance ainsi liée fut poussée plus avant. Alexandre Dumas transcrivit une traduction inédite de la Chanson de Mignon dans l'album de Madame van Hasselt, à la page qui suivait les vers de Victor Hugo au fils du poète. Là ne se borna pas le témoignage de gratitude. Il ménageait à son collaborateur d'occasion une bien autre surprise. Le surlendemain de son retour à Paris, il envoya à la princesse Mathilde une épitre, quelque peu mousquetaire, dans laquelle il disait : « Chère Altesse, vous m'avez ordonné de vous écrire et je vous prouve, en vous écrivant le surlendemain de mon arrivée combien l'ordre me plaît à exécuter. Je ne sais quel souvenir, chère Princesse, vous avez gardé de cette soirée un peu triste pour vous, peut-être à cause des nuages amassés par moi sur les Tuileries. Mais je la tiens pour une de mes bonnes soirées, puisque mon cœur qui vous aime tant, a eu

d'André 7<an Hassc/t

la joie de rester deux heures à vos genoux. Vous êtes une véritable Napoléon, chère Altesse. Beauté, grâce, intelligence ardente, cœur tendre et ferme à la fois, vous avez tout ce que Dieu donne. Pourquoi ne vivons-nous pas dans un pays où, comme en Angleterre, en Suède ou en Espagne, les femmes régnent. Quel grand et charmant roi vous nous feriez, et comme Brutus lui-même mettrait son poignard à vos pieds. Maintenant, arrivons à l'objet de cette lettre. Vous m'avez demandé la fin de ma phrase. Eh bien, chère Princesse, la voici. — Pouvez- vous, impérial génie, faire accorder Y Etoile de la Légion d'honneur à M. André van Hasselt, inspecteur des Ecoles normales en Belgique. Ci-joint ses titres. Je vous fais remettre en même temps que cette lettre, chère Altesse aux belles mains, — laissez-moi vous donner les epithètes qu'Homère donne à ses déesses, — je vous fais remettre un volume de poésies que M. van Hasselt a publiées, il y a un an Trois pièces qu'il renferme — je les ai marquées toutes trois — ont été inspirées par le vrai Napoléon. Lisezles, Princesse, et vous verrez qu'elles pourraient être signées de nos noms les plus illustres. Aidez-moi, chère Altesse, à acquitter une de ces dettes de reconnaissance que l'on ne paie point avec de simples paroles. M. André van Hasselt sait le flamand, l'allemand, les idiomes slaves; il met cette science à ma disposition et, de toute cette terre étrangère, me tire des blocs d'or avec lesquels, pauvre orfèvre littéraire que je suis, je fais des colliers, des bracelets et des boucles d'oreilles. Au revoir, chère Princesse. Chargez l'abbé Coquereau de vous dire combien je vous aime. Il n'y a que lui qui le sache et je le relève du secret de la confession. A vos pieds. Alexandre Dumas. » (i)

(i) J'ai prié M. Jules Guilliaume de reproduire in extenso la présente lettre d'Alexandre Dumas, d'abord parce qu'elle est charmante, qu'elle fournit un modèle de style épistolaire, et surtout parce qu'elle constitue un véritable document sur l'esprit français de l'époque et sur l'ancienne galanterie française, actuellement en déclin. D'ailleurs, cette lettre fait autant d honneur à van Hasselt, qu'à Dumas et à la princesse Mathilde. Cette dernière vit encore,

J.ii vie 1 1 F œuvre

La princesse Mathilde pava sans marchander la dette du romancier. Ce fut le prétexte d'un scandale qui prit bientôt les proportions d'une affaire d'état. Tout en applaudissant à la distinction accordée à un écrivain èminent, un journal bruxellois exprima le regret de voir l'étranger prendre l'initiative d'une récompense que le gouvernement belge eût dû accorder depuis longtemps ; un autre ne voulait pas faire ii van Hasselt l'injure de croire qu'il fût homme à se venger par un acte de mauvais citoyen de l'injure à l'auteur de belles pages poétiques.; le cœur d'un écrivain aux inspirations patriotiques devait se soulever violemment à l'idée d'être fait chevalier de la Légion d'honneur par la main qui avait proscrit Victor Hugo. On parvint ainsi — quinze jours après l'envoi de la lettre si affectueuse de Marine Tenace — à rompre une amitié de vingt ans entre les deux poètes. Depuis ce moment, leurs relations cessèrent complètement. Il faut dire toutefois que le proscrit du 2 décembre 1851 ne garda pas ran- • cune au chevalier de la Légion d'honneur. Dans une lettre adressée à une amie commune et datée du 8 mai 1854, il écrit : « Parlez de moi à notre charmant Kmile Deschanel, à mon toujours aimé poète van Hasselt. *

Mais l'affaire même n'en resta pas là. Une dépuration d'écrivains se rendit au domicile du nouveau chevalier pour l'engager à ne pas accepter la décoration. On s'efforça de démontrer au gouvernement qu'il y avait là une insulte à la Belgique à qui l'étranger, redresseur de torts, se permettait de faire la leçon. On lui rappela l'arrêté royal du 20 mai 1845 qui défendait aux Belges de porter des décorations étrangères à moins d'une entente préalable entre les Gouvernements, formalité qui n'avait pas été remplie. Le ministre des affaires

aimant toujours les arts, les lettres, la poésie, s'entourant de savants, d'écrivains, d artistes, d hommes aux intelligences libres, ayant conservé, bien qu'octogénaire, malgré les événements, la jeunesse intellectuelle et physique de quatre fois vingt ans. Je connais plusieurs poètes de Belgique qui mériteraient bien de trouver aujourd hui leur Alexandre Dumas et leur princesse Mathilde auprès du gouvernement de la République française. — Georges Barrai.

d'André van Hasselt 23

étrangères jugea à propos d'exhumer cette disposition tombée en désuétude et d'inviter les diverses légations de Belgique à v rendre attentifs les Gouvernements auprès desquels elles étaient accréditées. André van Hasselt attendit six mois avant de solliciter l'autorisation requise. On en mit autant à la lui accorder. 11 ne fallut pas moins de trois années et un changement de ministère pour décider le Gouvernement belge à suivre l'exemple du Cabinet des Tuileries et à lui conférer à son tour la croix de l'Ordre de Léopold (1).

La deuxième période des prix quinquennaux se terminait en 1857. André van Hasselt fit paraître son volume de Nouvelles poésies, précédées d'une préface où il se livrait à une captatio benevolentia a. rebrousse poils, en signalant « l'influence délétère qu'exercent sur l'art d'écrire les jurys auxquels sont périodiquement confiés les intérêts de notre littérature, et qui doivent nécessairement, en plus d'une circonstance, faire fléchir ces intérêts sous des intérêts de personne ou de parti, outre que, par la majorité des membres dont ils se composent, ils sont radicalement incapables de juger une question d'art ou de forme littéraire. »

L'ouvrage comprenait une cinquantaine d'odes, ballades et paraboles, presque toutes écrites dans le courant du dernier lustre. Parmi les plus récentes, deux odelettes avaient été inspirées au poète par le court séjour qu'il avait fait au mois de mai dans sa ville natale. Ses souvenirs d'enfance lui étaient remontés au cœur, et les regrets de la séparation aussi intenses que vingt ans auparavant, s'étaient traduits dans les vers à ses amis avec leur chute mélancolique et dans les strophes à sa mère La Cloche qui tinte, au rythme si pénétrant. L'auteur y avait joint le début du premier chant

(1) Nommé chevalier de la Légion d'honneur, par décret impérial en date du 10 juillet 1S52, c'est en juillet 1855, qu'André van Hasselt obtint seulement du Gouvernement belge l'autorisation de porte l'étoile ! — G. B.

24 La vu i( P œuvre

des Quatre incarnations du Christ, le deuxième acte d'un poème dramatique : Les /tarons des Orcades, où il retraçait la lutte du paganisme et du christianisme dans le nord de l'Ecosse, et la première série des Études rythmiques qui furent la préoccupation de toute sa vie.

Le jury, cette fois, se trouva en présence de trois poètes entre lesquels les voix se partagèrent. André van Hasselt obtint quatre suffrages sur sept. Pour sortir d'indivision, on proposa au Ministre de dédoubler la somme de cinq mille fra-lCS, d'en attribuer lt première moitié à M. André van Hasselt et de partager la seconde entre ses deux compétiteurs. Le gouvernement jugea cette proposition contraire à l'arrêté organique. Il aurait pu consentira doubler le prix s'il s'était agi de couronner deux ouvrages en les mettant absolument sur la même ligne; mais il ne pouvait décerner un premier prix à un seul concurrent et un deuxième prix partagé. Le ministre invita, en conséquence, le jury à reprendre ses délibérations, et, comme chaque membre persistait dans sa première opinion, on se vit dans l'impossibilité de prendre une résolution, si bien qu'au lieu de trois, il n'v eut plus un seul des concurrents qui parût digne du prix. On laissa donc au jury du concours suivant le soin d'examiner tous les ouvrages qui auraient été publiés dans la période décennale de 1852-1862, et l'on fit disparaître du règlement l'article qui autorisait la division du prix.

Une heureuse circonstance fournit bientôt à André van Hasselt l'occasion de prendre une revanche éclatante. Un généreux Mécène chargea la classe des lettres de l'Académie d'ouvrir un concours de poésie pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire delà promulgation de la loi qui décrétait la création des chemins de fer en Belgique. Selon l'usage, les envois devaient être anonymes. La porte était ainsi fermée « aux intérêts de personne et de parti ». Vingt poèmes furent adressés à l'Académie. André van Hasselt remporta le prix à l'unanimité, quoique le rapporteur ne fût pas sans joindre à ses éloges des réserves quant à l'idéal chrétien du poète, tan-

d'André Tan Hassclt

dis que ses deux collègues, en se plaçant au point de vue de l'orthodoxie catholique, faisaient à leur tour des réserves tant sur le jugement du rapporteur que sur l'œuvre du lauréat. L'ode couronnée par l'Académie prit place à la tête du volume : Poèmes, paraboles, odes et études rythmiques, avec lequel André van Hasselt tenta pour la quatrième fois la chance des concours quinquennaux. « Pris à partie, disait-il dans sa préface, par quelques traînards d'une école philosophique surannée pour avoir manifesté dans ses aspirations sociales, ce qu'ils ont bien voulu qualifier de mysticisme chrétien, l'auteur a tenu à exprimer, d'une manière plus nette et plus précise encore, ses convictions selon lesquelles la marche des peuples et des races tend de plus en plus à converger vers l'unité universelle, le mot nation étant un mot barbare dont le vrai sens est humanité, et l'humanité ne se comprenant pas sans le christianisme. » De nouveaux fragments des Quatre Incarnations consista.it en extraits, de chacun des quatre chants (L'œuvre du Christ terminée par la magnifique scène de la rencontre de Judas et d'Ahasvérus, — La chute de l'empire romain — Les croisades — La paix utiiycrsclle) permettaient d'entrevoir l'ensemble de la vaste composition. Le volume comprenait en outre les deux discours en vers qui avaient été lus dans les séances annuelles de l'Académie, le Poème des Roses, et parmi beaucoup d'autres morceaux, quarante-cinq nouvelles études rythmiques, au sujet desquelles le rapporteur formule cette opinion peu compromettante : « 11 est permis de ne pas suivre l'auteur dans ses théories exclusives sur le rythme et l'accentuation ; mais il faut reconnaître que ces difficultés nouvelles, créées à plaisir, loin de nuire à l'inspiration, peuvent lui donner plus d'élan. » Pour le reste, le juge rééditant l'un des reproches que l'on avait adressés aux Orientales d'Hugo, jugea opportun de faire des réserves à l'égard du fond, de l'idée, qui lui paraissaient trop souvent sacrifiés à la beauté de la forme. La tache au soleil était découverte. Le poète dut se contenter d'une simple mention honorable.

26 La vie et F œuvre

A l'expiration de la quatrième période, il voulut frapper un grand coup. Son chef-d'œuvre était achevé, complet. Il y

ajouta soixante-sept nouvelles études rythmiques : « Qui peut dire maintenant, se demanda le rapporteur, si de cette guerre à la vieille prosodie, il ne restera pas quelque nouveauté utile et durable ? A tout prendre, il est naturel qu'un poète appartenant à cette race flamande toujours douée d'initiative musicale cherche à terminer le long divorce entre la musique et la poésie. Peut-être même y a-t-il lieu d'espérer de ces efforts ingénieux et persévérants quelque source nouvelle d'originalité nationale. » Le jury s'étonna qu'il n'eût pas été « séduit par la tentation de traduire Horace, lui qui, depuis trente ans, travaillait ;i renouveler le vers lyrique », et il le renvoya les mains vides après l'avoir enguirlandé, selon la coutume, de Heurs de rhétorique.

Le parti-pris se montra plus ouvertement, lors du dernier concours auquel André van Hasselt fut appelé à participer. Il avait fait paraître, dans l'intervalle, deux nouveaux recueils de poésies, le Livre des Ballades et le Livre des Paraboles, et publie une seconde édition de ses (Juatre Lncarnations, suivie de plusieurs poèmes inédits et de quarante-deux nouvelles études rythmiques. Celles-ci consistaient pour la plupart en chansons populaires allemandes, hongroises et tchèques. Il les avait cueillies sur place dans un voyage qu'il avait fait au printemps de 1869, et les avait traduites dans leur forme particulière et avec leur accentuation originale. C'était là un contingent assez respectable pour mériter quelque considération. Mais, dans l'une de ses préfaces, il avait pris la liberté grande d'apprécier le résultat du concours précédent, en rappelant que « deux académiciens et une demi-douzaine de professeurs d'université avaient eu la grotesque idée de le condamner aux carrières, à moins qu'il ne produisit une traduction rythmée des Odes d'Horace, comme si un pareil travail pouvait être autre chose qu'un travail de pure curiosité. L'incorrigible préfacier des Nouvelles Poésies se mettait ainsi en état de récidive. On lui répondit par la mort sans phrase.

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Dès le début de ses opérations, le jury décida que, la poésie ayant obtenu le prix dans les deux périodes précédentes, :'était le tour de la prose, et le même rapporteur qui avait 'ait dix ans auparavant la trouvaille de la forme sans fond, se borna à constater en acquit de conscience que dans le Livre des Paraboles et dans le Livre des Ballades, « le vers français s'allie de la façon la plus habile et la plus heureuse à la poésie du Xord de l'Europe. » Comme on le voit, le peintre de Keyser, dans le discours nécrologique qu'il prononça deux ans plus tard au nom de l'Académie royale de Belgique, dont il était alors le président, constatait avec raison que « van Hasselt a été mieux connu et mieux apprécié des meilleurs juges de l'étranger que de ses propres concitoyens. »

Tel fut encore le cas, lorsqu'il eut été envoyé comme commissaire du Gouvernement belge à l'Exposition universelle de Vienne en 1873, et adjoint au groupe de l'enseignement. Sa réputation l'avait précédé dans la ville impériale. Les savants, les écrivains et les artistes lui firent le meilleur accueil. L'éminent poète Mosenthal, secrétaire de son groupe, lui sauta au cou en s'écriant : « Enfin ! Voilà vingt ans que je vous lis et que je brûle de vous embrasser ! » Les deux écrivains fraternisèrent par l'échange de leurs œuvres. Mosenthal avait écrit sur la première page des siennes : « Au célèbre poète du Livre des Ballades. A mon illustre ami. » André van Hasselt accepta le titre d'ami, mais il repoussa la qualification d'illustre dans une épître mordante où il use de représailles envers ses détracteurs.

Les fatigues du voyage et du séjour à Vienne avaient porté un coup mortel à van Hasselt. Après une longue et cruelle

28 La vit et l'œuvre d'André van Ilassclt

maladie il expira le Ier décembre 1874, rue Saint-Lazare, n° 29, (aujourd'hui août 1901, n" 33), à Saint-Josse-ten-Noode, faubourg de Bruxelles. Il avait gardé jusqu'au dernier moment toute sa lucidité d'esprit. L'une de ses dernières paroles fut : « Je laisse tant à faire ! »

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