PREMIERE PARTIE
Pièces et Odes composées antérieurement à l'année 1834,
et publiées dans les Primevères,
premier recueil poétique imprimé en Belgique
après la Révolution de iSjo.
La Fleur cueillie.
Premiers vers, composés à dix-sept ans.
Tendre fleur, quelle main cruelle T'arrache, si jeune et si belle, Aux baisers des zéphyrs jaloux ?
Par degrés ton carmin s'efface, Dans un instant la beauté passe...
Chère Lise, le voyez-vous ?
Pauvre fleur ! Ce matin encore, Glissaient les rayons de l'aurore Sur ton calice aérien ; Et le souffle de la tempête Frappe déjà ta jeune tète...
O Lise, remarquez-le bien !
Pauvre fleur! des zéphyrs aimée,
Dans ta retraite parfumée,
Tu leur prodiguais tes appas,
Et quand l'autan détruit tes charmes,
Nul zéphyr ne verse des larmes, —
O Lise, ne l'oubliez pas !
t,2 Poésies choisies
Pauvre fleur à jamais flétrie !
Sur le sable tu dors sans vie, Plus d'amants pour toi désormais ; Plus de parfum qui les invite...
Ah ! qu'une fleur se Fane vite !
Lise, ne l'oubliez jamais !
Février 1823.
Vasco de Gama.
A Vie toi- Hugo.
Steure, muthiger Segler.
Schiller.
« Eh quoi ! raser toujours ce timide rivage ? » Toujours aux mêmes bords lier mon esclavage ? » Je veux la haute mer aux rapides courants, » La haute mer avec ses tournoyantes plaines, » Avec ses aquilons fatiguant leurs haleines » A remuer les flots errant^ !
» A l'étroit ici je respire.
» Captive lasse en sa prison,
» Il faut à mon àme l'empire,
» L'empire d'un large horizon,
» Un ciel plus pur où son vol plonge,
» Des grèves plus vastes que longe
» Mon navire aux libres anneaux,
» Des vagues où trouvent mes voiles
» Des météores pour étoiles,
» Les feux de l'éclair pour fanaux !
d'André van Hassclt 33
» Au lieu de cette Europe aux rives profanées, » De ses échos éteints, de ses roses fanées, » L'Orient, l'Orient où monte le soleil ! » Qu'un souffle quel qu'il soit, l'aquilon ou la brise, » Sous mes mâts inclinés soulève la mer grise, — » L'Orient, l'Orient vermeil ! »
Déployant ses voiles fleuries,
Il part, le vaisseau de Gaina.
Salut aux molles Canaries
Où se découvre au loin Palma !
Salut aux îles embaumées,
A l'entour du Cap-Vert semées,
Qui, dans l'ombre tiède des soirs,
Apparaissent comme des troupes
De cygnes qui nagent par groupes
Vers la Guinée aux hommes noirs!
Salut à Sainte-Hélène où descend une nue! Où, plus tard, enchaîné sur une roche nue, Loin d'une épouse veuve et d'un fils orphelin, Un soldat, dont les pas feront trembler la terre, Aura pour lit de mort un granit solitaire, Avec le râle d'Ugolin !
Plus loin, comme un géant se dresse Un rocher sombre sur les flots, Où jamais un cri d'allégresse Ne fit bondir les matelots.
Comme un roi superbe, il regarde L'Océan qui lui sert de garde, Le ciel rouge où la foudre a lui
Va, dans chaque onde qui se broie, Quel grand débris ou quelle proie L'orage traîne devant lui.
Sur sa tête, l'éclair brille en livides flammes ; Les vagues, àl'entour, en écumantes lames S'acharnent, tournoyant sous le vent qui les bat; Les unes à grand bruit sur les autres s'écroulent, Puis en gouffres béants se déchirent, et roulent Avec la clameur d'un combat.
Mais le navire marche et passe; Il marche et longe tour à tour Madagascar qui dans l'espace Aiguise un pic comme une tour, Les côtes d'Oman où Cambaie Comme un port découpe sa baie, Le Cap où blanchit Comorin, Ceylan où des monts de Candie S'élance la cime agrandie, — Puis l'Orient au ciel serein.
Là, Bénarès, avec sa pagode où domine Sonnerat aux dix mains, qu'adore le bramine ; Pégu riche en saphirs; la riante Lahor; Golconde d'où, le soir, le dos des dromadaires Porte au fleuve sacré les brunes bayadères ; Jaggrenat aux coupoles d'or;
Nellom qui s'allonge en navire, Et rit dans ses verts boulingrins ; Albad aux autels de porphyre,
d'André van Hassclt 35
Où se pressent les pèlerins ;
Bahar fière de ses vestales
Qui dansent, au son des crotales,
Avec leurs longs cheveux flottants ; '
Arrakan aux tours en aiguilles,
Oui pare le sein de ses filles
Des fleurs d'un éternel printemps ;
Madras dont les récits, histoires merveilleuses, Aux rayons de la lune amusent les veilleuses ; Calcutta qui rougit sous le cercle enflammé Du Cancer; Bellasore où les jeunes sultanes, Assises en sérail, chantent sous les platanes, Les sourires du bien aimé.
Chaddaba qui tresse l'acanthe En couronnes pour ses guerriers; Prome aux kiosques bleus ; Calicanthe Oui dort sur un lit de lauriers ; Lauriane où fume la myrrhe; Patna dont chaque toit se mire Dans le Gange qui vient d'Agra; Et sur le fleuve, dont s'épanche L'onde à grand bruit, Ougly qui penche Et regarde au loin Sumatra.
Ses pics, écueils du ciel, où vont, dans leurs voyages, Vaisseaux aériens, se briser les nuages ; Et ses grands monts, debout à l'œil des matelots, Oui soufflent des volcans de leurs gueules béantes, Et se dressent, tout fiers de leurs têtes géantes, Comme des phares sur les flots ;
Ses ilcs, riantes corbeilles,
Pleines de roses et de lis,
De myrrhe qu'aiment les abeilles,
De lotus chers aux bengalis ;
Et ses collines d'émeraude,
Où la péri descend et rôde
Parmi les fleurs jusqu'au matin;
Et ses larges mers azurées
Où bercent les jonques pourprées
Leurs banderoles de satin. —
Les voilà, les voilà, ces rives enchantées Ou'ci ses vers immortels Camoëns a chantées ! Camoëns, Camoëns dont le luth s'embauma Des parfums que respire en ses sérails l'Asie, Et qu'enfant, une muse allaita d'ambroisie En son berceau ! — Mais, ô Gama !
O Gama, ce fut ton génie Qui rêva, par delà les mers, Ce monde, en tes nuits d'insomnie, En tes jours si longtemps amers.
Pour toucher ce sol des merveilles Si souvent nommé dans tes veilles, Et mettre un siècle à ton niveau, Tu passas par plus d'un orage; — Mais qu'importe même un naufrage A qui trouve un monde nouveau ?
Envoi.
Poète, las enfin, avec tes chants de flammes,
De chercher dans l'Europe un écho pour ton âme,
tî André van Hasselt 37
Tu ne t'endormis point dans un lâche sommeil ; Mais, ainsi que Gama, quittant nos grèves nues, Tu cherchas, loin de nous, des routes inconnues Vers les rivages du soleil.
Comme lui, vingt fois sous l'orage Tu sentis ta quille ployer, Et, vingt fois, sortir du naufrage Et des flots prêts à la broyer ; Comme lui, sans courber la tête, Tu naviguas par la tempête, Bravant l'éclair d'un œil riant ; Et, Vasco de la poésie, Tu conquis le ciel de l'Asie Et les trésors de l'Orient !
Septembre 182c.
Liège.
Hère the dwelt For many a cheerful day.
Bruxelles, notre capitale,
Etale Ses palais, ses palais royaux ; Louvain a sa clef féodale Qu'il compte parmi ses joyaux.
Namur, de nuit, crie à sa garde :
« Prends garde ! »
Dans ses tombeaux gris et caducs,
Bruges, la ville noble, garde La poussière de ses vieux ducs.
Garni mêle en dédale ses rues
Courues ; Mons est fier de ses bastions ; Anvers soulève avec sL-> grues Les vaisseaux de vingt nations.
Mais toi ^eule (Dieu te protège, O Liège!)
Fais bondir mon cœur chaque fois Que, dans la brume qui t'assiège, Aux mois d'automne, je revois.
Au haut d'un mont, ta citadelle
Fidèle Qui, se hérissant de canons, Jaune comme un nid d'hirondelle Regarde la ville aux deux noms ;
Tes noires maisons que la houille
Barbouille, Tes toits coupés en escaliers, Tes églises que l'âge rouille Et qui rampent sur leurs piliers,
Tes forges qui trempent leurs lames
Aux flammes, Et surtout, surtout les beaux quais Où tu répands tes jeunes femmes En groupes, comme des bouquets,
d'Andrc van Hasselt 39
Tes femmes dont on suit les traces,
Tes grâces Dont j'aime avoir, dès le matin, Le long de tes fraîches terrasses, Fleurir les tailles de satin.
Car j'en connais, j'en connais une,
Si brune, Et si blanche tout à la fois.
On dirait, au clair de la lune, Qu'un ange parle par sa voix.
Le Sultan lui dirait : « Sultane !
» Sultane, » Sois la reine de mon sérail ! »
Et c'est moi sous le vert platane, Qu'endort sa bouche de corail.
Aussi tu fais (Dieu te protège
O Liège!) Bondir mon cœur toutes les fois Que, dans la brume qui t'assiège, En automne, je te revois !
Octobre 182g.
Les Larmes.
Corne to my bosom, weeping fair And I will bid your weeping cease.
Thomas Moore.
Enfant, ne pleure pas ; ne pleure pas, ma belle ! Si la douleur te cherche et te suit en rebelle,
4<d Poésies choisies
11 est (les chants si doux qu'ils -auront l'apaiser; Ma Musc séchera tes pleurs avec son aile, Et moi par un baiser.
( )ue veux-tu, que veux-tu que ma lyre te chante? De Padilla del Flor l'aventure touchante, Ou celle d'Eloa qu'entraîne Lucifer, En se nommant tout haut à l'ange qu'il enchante, Dans les feux de l'Enfer?
L'histoire de Florinde, ou celle du roi maure Dont brillait le turban dans les murs de Zamore, Et dont la main cachait, tant il était jaloux, Aux rendez-vous d'amour sous l'ombreux sycomore, Un poignard andalous?
Les langueurs de Werther, les maux de Desdémone, Le violon sculpté d'Amati de Crémone, Les transes d'Ourika qui mourut d'un regard, Ou la fille aux yeux bleus, chaste et frêle anémone, Oui plaisait à Sbogar ?
La Juana d'Owado que Paëz assassine, Portia que Dalti, le manteau noir, fascine ; Hernani qui se sent dans sa haine à l'étroit; Ou Morgane dont luit le palais sur Messine Et son flottant détroit ?
Roi^iéo soupirant d'une voix inquiète :
« Voici, voici le jour qui vient, ô Juliette ! » Ou les pleurs d'Aurélie, assise à ses vitraux, Regardant fuir René, toute pâle et muette, A travers les barreaux ?
cT André van Hassclt 41
Les magiques refrains que le cercle des fées Murmure, au clair de lune, autour de ses trophées ; Les rires de Smarra qui dort dans un tombeau, Ou Trilby prolongeant ses plaintes étouffées Sur les eaux du lac Beau ?
Le voyage sans fin du vaisseau Naglefare, Qui cingle sur les flots en évitant le phare, Comme un cheval de mer qui nage et va sans frein Cependant que le vent crie en rauque fanfare Dans les voiles d'airain ;
Et tous ces longs tissus d'histoires merveilleuses Qu'autour du loyer chaud racontent les veilleuses A voix basse, plaignant quelque destin fatal Quand pâlit par degrés la clarté des veilleuses Aux globes de cristal ?
Ou, — si des vieilles fleurs de la mythologie Te plaît le vieux parfum ou la vieille magie, — Veux-tu voir dans mes vers, sous ses myrtes flétris, S'asseoir près de Vénus, édentée et rougie, L'Amour en cheveux gris ?
L'Amour ! — Qu'il soit pour nous toujours jeune et
[fidèle !
Quand printemps à printemps s'envole à tire d'aile, Quand roses ni bonheur ne peuvent demeurer, Crois au bonheur ainsi qu'aux roses, ô ma belle, Et cesse de pleurer !
Mars 1830.
Aux Polonais.
Quorum virtus maxinia.