‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 1 sur 78 · ET LES ŒUVRES DE P.-J. BERNARD · texte numérisé non relu

ET LES ŒUVRES DE P.-J. BERNARD

E u (fauteurs, principalement parmi nos aimables petits poètes du xvill« siè- 4^ de, ont été juges aussi diversement Vi 9^^ ^^ Gentil-Bernard, Tour à tour portées aux nues, ou rejetèes aux derniers ratigs de notre littérature, ses œuvres ont éprouvé toutes les vicissitudes que peuvent subir les productions d'esprit, suivant les variations du goût, les caprices de la mode, les préventions littéraires et les inexorables sévérités du temps : admirations excessives, critiques acerbes, longs oublis, rien ne- leur a manqué, rien ne leur a été épargné. Au milieu de ces contradictions, cepejidani un fait subsiste qui

II Notice sur la vie

dm£ éire reknit, c£$i qui', mimf de nos jour s^ où une cfiHque phi& sûne €t moins puss/onnée a rendu bonne jusiii:ê aux écrivains du passé, h nom de Bernard jouit encore, du moi^s parmi ks le //ri s, d'une popularité cer^ laine. Qmile cause a donc pu vaiMr à notre auteur une favitir si peu c&^tmune qn^ n'ont pu obtenir maints mires krivains, pfi4l-4ire plus r/jnarquables que lui? Comment sm souvenir a^t-ii pu parvenir jusqu'à nous et ÊurtdPfe à des engoueminîs irréfléchis, bientôt suivis de dédains mst*rèmeni Ir^p affectés? — C'est ce que nous apprendrons sans doute en jetant un rapide coup d'œil sur la vie et sur les ouvrages de ce gracieux écrivain,

La biographie de Bernard est aisée à faire : sa vie fut si simple, si dépourvue d'incidents vraiment remarquables, qu'on pourrait résumer d'un mot toute son histoire, en disant que ce fut surtout un homme heureux.

Pierre - Joseph Bernard naquit à Grenoble , le 26 août 1708 ^ dans un rang très modeste ; son père, Guillaume Bernard, qui avait épousé une femme de sa condition, Marie Bertet, exerçait la profession de sculpteur et appartenait à la petite bourgeoisie. Désireux sùm doute, comme ce fut toujours l'usage de tout bon bourgeois, d'assurer à leur fils une position supérieure à la leur, ses parents l'envoyèrent faire ses humanités au collège des jésuites de Lyon. Le jeune Bernard profita assez bien

I. Et non en 1710, comme l'ont répété à tort tous les dictionnaires biographiques. C'est une erreur définitivement réfutée par M. de Marescot, qui a publié, in extenso, l'extrait baptistaire de notre auteur.

et les œuvres de P,-J. Bernard. m

de ieurs leçons ei mantra vraisemèlablemeni (tinUrês-^ * sanUs di^>osiUons, car les jésuites, qui se connaissent en sujets, firent de nombreux efforts pour le retenir parmi eux et r enrôler dans leur compagnie»

Mais le futur chantre de V « A^t d* aimer >, ne goûr tant que médiocrement le genre de vie des ions pères, s'empressa de retourner dans sa famille, qui le fit partit pour Paris, oie il fut placé, comme clerc, chez un procureur. Quelle destinée pour un jeune homme de vingt-deux ans, a^m de la gaieté, du plaisir^ des fêtes joyeuses, et, pardessus tout cela, déjà possédé de la fureur de rimer/ Quiconque, de nos jours,, a. travaillé dans une étude d'avoué sait à merveille que cette profession n'est pas des plus récréatives et ne se prête guère aux fantaisies dune imagination poétique j mais nul hasochien d'aujourd'hui ne peut se rendre con^pte de ce qu'était, au siècle dernier, l'officine d'un procureur : installation sordide, nourriture problématique, paperasses nauséabondes, style judiciaire absurde, pratique répugnante, patron bourru, grossier, avaricieux, et le plus souvent doublé d'un fripon ,* tel est, fort abrégé, le tableau charmant qu'offraient au néophyte ces boutiques de la chicane, qu'on appelait si pompeusement alors l'antichambre du sanctuaire des lois. Qu'on juge si Bernard dut se plaire dans un semblable milieu. Par bonheur, la jeunesse ne perd jamais ses droits, et faisant bonne contenance, il sut ruser à son tour et charmer ses ennuis en faisant, en cachette-, quelques-uns de ces jolis vers qui devaient le mener plus tarda la fortune.

C'est, en effet, à cette époque qii il composa deux de ses plus charmantes pièces : l'Épître à Claudine et THymne de

VI Notice sur la vie

rèchal ne plaisantait guère avec quiconque transgressait ses ordres. Bernard, dont la fortune n était pas faite encore, se soumit donc et obéit, du moins en apparence. Pendant quelques années, il lui fallut, comme jadis chez le procureur, rimer en secret et ne livrer qu*à des amis sûrs la primeur de ses inspirations. Mais peu à peu, satinait de la docilité, de la complaisance et du dévouement réel de son secrétaire, le maréchal dut se relâcher beaucoup de sa sévérité première. Tout au moins fit-il bien la sourde oreille, le 24 août 1737, jour oii fut représentée pour la première fois, avec le plus bruyant succès, la tragédie lyrique de Castor et PoUux, si souvent jouée depuis. Si Von ajoute que Voltaire, dans plusieurs de ses lettres datées de ly ^6, parlait de Bernard comme d'un jeune poète fort répandu et très connu, on sera forcé de convenir que la rigueur de M, de Coigny a été singulièrement exagérée, surtout en ce qui touche la fameuse défense défaire des vers. Tout cela n'est peut-être pas plus fondé que cette allégation de divers biographes qui représentent le marécJial, à son lit de mort, recomtnandant Bernard à la bienveillance de son fils, le comte de Coigny, Or il est bien établi que le maréchal duc de Coigny n'est mort que le 17 décembre 175g, près de onze ans après son fils , qui fut tué le ^ mars 1748. Le comte n'eut donc pas à réparer, comme on l'a dit et répété, les torts de son père. Ce qui est bien certain, c'est que le comte de Coigny, devenu colonel-général des dragons, emploi que lui avait cédé son père, fit accorder à Bernard, en 1740^ la charge de secrétaire général de ce corps. Cette place, fort lucrative, valait au moins 1 2^000 livres de revenu^ et Jusqu'à 20^000 suivant La Harpe et Grimm,

et les œuvres de P.-J, Bernard, vu

La fortune de Bernard est maintenant assurée; il a trente-deux ans à peine et va désormais pouvoir se livrer sans inquiétude à son goût pour la poésie. Voltaire, qui ne perdait jamais l'occasion défaire un compliment, ne manqua pas de lui écrire pour le féliciter de sa nomination/ il faut citer en entier cette épiire charmante, qui nous renseigne très exactement sur la situation que notre auteur avait alors dans le monde des lettres :

Bruxelles, 37 nuti 1740.

Le secrétaire de J'Amour est donc le secrétaire des Dragons. Votre destinée, mon cher ami, est plus agréable que celle d'Ovide ; aussi votre Art d'aimer me paraît bien audessus du sien ; je fais mon complimetit à M. de Coigny de ce qu'il joint à ses mérites celui de récompenser et d'aimer le vôtre.

Vous me dites que sa fortune a des ailes : voilà donc tous les dieux ailés qui se mettent à vous favoriser.

Vous êtes formés tous les deux Pour plaire aux héros comme aux belles :

Mais si sa fortune a des ailes, . Je vois que la vôtre en a deux.

On ne l'appellera plus aveugle, puisqu'elle prend tant de soin de vous. Vous serez toujours des trois Bernard celui pour qui j'aurai le plus d'attachement, quoique vous ne soyez encore ni un Crésus ni un saint.Je vous remercie pour les acteurs de Paris à qui vous souhaitez de la santé ; pour moi, je leur souhaite une meilleure pièce que Zulime.CosX de la pluie d'été. J'avais quelque chose de plus passable dans mon portefeuille ; mais on dit qu'il faut attendre l'hiver. Vous voyez que Newton ne me fait pas renoncer aux muses ; que les Dragons ne vous y fassent pas renoncer.

VIII Notice sur la vie

Vous avez commencé, mon charmant Bernard, un ouvrage unique en notre langue et qui sera aussi aimable que vous. Continuez et souvenez-vous de moi au milieu de vos lauriers et de vos myrtes. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Cette lettre n* est-elle pas jolie, et n'y retrouve-t-on pas Voltaire tout entier! Quel art, qtulle délicatesse dans la flatterie mêtne outrée! Comme tout cela est tourne! et pour qui î pour un auteur que Voltaire avait bien juge à sa véritable valeur, mais qu'il lui convenait d'aduler alors, comme il fit de beaucoup d'autres. Hâtons-nous d'ajouter qu'il prit bien sa revanche plus tard, quand il n'eut plus rien à espérer nia craindre de Bernard, Car, remarquons-le en passant, ce fut toujours le système de Voltaire de flatter le plus possible, avec exagération, avec prodigalité, tous les petits génies qui venaient tourbillonner autour de sa gloire, quitte d'ailleurs à se bien rattraper au bon moment.

Ce fut vraiment une des plus notables petitesses de ce grand esprit, de rechercher avec un empressement manifeste les louanges des moindres écrivains y non moins accessible à toutes les tlatteries que sensible aux plus légères piqûres de la critique. Une se rassasia jamais d'encens, même du plus médiocre : Bernard l'ayant lotie et admiré, il n'hésita pas à lui rendre avec usure ces bons offices, qu'il comptait bien en lui-même voir reproduire à son profit. Voltaire n'est point le seul homme de génie qui ait donné dans ce travers : un illustre écrivain de notre temps, le plus grand du siècle à coup sûr, n'a pas été exempt de cette faiblesse, ainsi que pourraient V attester tous ces auteurs de vingtième ordre qui, en retour de

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leurs adulations hyperboliques, n'ont pas manqué de recevoir du grand poète un certificat d'immortalité.

Pour en revenir à Bernard, nous voyons par la lettre de Voltaire qu'il était, dès cette époque, sur un très bon pied dans le monde; déjà il avait commencé l'Art d'aimer, et quoiqu'il n'eût rien fait imprimer encore, sau Topera de Castor et Pollux, de nombreuses copies de ses petits vers couraient dans toutes les sociétés. Plusieurs de ces pièces semblent perdues maintenant; peutêtre n'est-ce pas grand dommage. Que sont devenus, par exemple, ces vers au sujet desquels Voltaire écrivait à M. Thieriot (g février 1736^ / « J'ai peur de ne vous avoir point parlé des vers que V aimable Bernard a faits pour moi, — Vous savez tout ce qu'il faut lui dire, > — Qu'a pu devenir également cette autre pièce dont Voltaire disait un peu plus tard ( 10 mars i7Z6J : ^ ^e viens de voir une épîgrammc parfaite ; c'est celle de notre petit Bernard sur la Salle, Il a troqué son encensoir contre des verges; il fouette sa coquine après avoir adoré sa déesse. On ne peut mieux punir ce faste de vertu qu'elle étalait si friàl à propos. » — Tout cela ne nous est pas parvenu; Une nous en reste que le souvenir conservé par Voltaire, qui ne tarissait point alors en compliments et en amabilités de toute sorte à l'égard de son « aimable petit Bernard ». — En prose comme en vers, il le loue et le ûaite sans cesse; parle-t-il de Castor et Pollux, (^est « un poème plein de diamants étincelants : cela étincelle dépensées et d'expressions fortes > y — s'agit-il des poésies légères de son favori, le grand homme lui dit :

Ma muse épique, historique et tragique, Sur un vieux luth qu'il faut monter toujours,

X Notice sur la vie

S*en va raclant quelque kir mélancolique ; Ton flageolet enchante les Amours.

Lorsqu'Apollon régla notre apanage, Il nous dota de présents inégaux ; J'eus les sifflets, les tourments, les travaux ; Toi, les plaisirs. Garde bien ton partage.

Enfin, dès 1735, le grand donneur de sobriquets désigne, d*un seul mot, le nom de Bernard à Fattention de la postérité ; désormais Bernard ne sera plus connu que sous le nom charmant de Gentil-Bernard :

Dans ce pays, trois Bernard sont connus :

L'un est ce saint, ambitieux reclus,

Prêcheur adroit, fabricateur d'oracles ;

L*autre Bernard est Tenfant de Plutus,

Bien plus grand saint, faisant plus grands miracles ;

Et le troisième est l'enfant de Phébus,

Gentil-Bernard y dont la muse féconde

Doit faire encor les délices du monde,

Quand des premiers on ne parlera plus.

Ah! monsieur de Voltaire, dest par trop flatteur vraimentf et voilà neuf vers qui font plus d'honneur à votre esprit qu'à votre jugement! Combien est plus exacte cette appréciation du prince royal de Prusse, le futur grand Frédéric, qui vous écrivait de Berlin, le d janvier 1740 :

« On commence à parler de Bernard et de Gresset comme auteurs de grands ouvrages : on parle de poèmes qui ne paraissent point, et de pièces que je crois destinées à mourir incognito avant d'avoir vu le jour. Ces jeunes poètes sont trop paresseux pour leur âge; ils veulent cueillir des lauriers sans se donner la peine d*en chercher, la moindre moisson de gloire leur suffit pour

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les rassasier. Quelle différence de leur mollesse à votre vie laborieuse /.., » — Voilà parler; voilà qui est sensé et juste. Un peu de patience du reste, et nous verrons Voltaire tempérer fort lestement plus tard son excessive ien' dresse pour son Gentil-Bernard,

Désormais assuré de l'avenir, se trouvant plus que dans V aisance, grâce à sa charge de secrétaire général des dragons, Bernard n*a plus qtià s'abandonner aux charmes d'une vie heureuse et paisible. Admis, ou plutôt appelé dans tous les salons, il saura, comme tant d'autres, devenir au besoin courtisan. L'objet de ses respectueuses adulations ne sera pas moins que la plus puissante personne de la cour; ce sera la favorite elle-même, et il faut convenir que notre poète savait assez bien placer son encens. Il avait connu M^^ de Pompadour avant qu'elle fût à la cour; Vabbé de Bemis et lui étaient les beaux esprits de la société assez obscure de M'^^ d'Étiolés, alors simple sous-fermière; la favorite s'en souvint dans sa fortune. On sait ce qu'elle fit de Bernis; moins ambitieux, mais surtout moins distingué et moins laborieux que son ami, Bernard resta Gentil-Bernard comme devant. Il reçut cependant de sa protectrice des bienfaits encore fort appréciables : nommé garde des médailles, puis garde des marbres, places aussi peu fatigantes que lucratives, il obtint en outre, toujours par la grâce de la toute-puissante marquise, l'emploi très envié de bibliothécaire du château de Choisy; et quand, plus tard, par suite de la mort du maréchal, son premier protecteur, il dut quitter l'hôtel de Coigny, qu'il n'avait cessé d'habiter, ce fut encore dans cette maison royale de Choisy que sa protectrice lui fit accorder une résidence charmante.

XII Notice sur la vie

Riche de vingt mtUe livres au moins de revenu, Bernard, que ses diverses fonctions n'absorbaient pas beaU" coup, n'avait guère à songer qu'à ses plaisirs, et l'on peut dire que, pendant plus de trente années, ce fui à peu près son unique préoccupation» Désireux avant tout de jouir en repos de tous ses biens, il sefnble s'être efforcé de ne se faire remarquer ni par des talents exceptionnels ni par de grandes actions, afin de n'avoir à redouter ni les critiques ni les envieux. Il arrangea bien sa vie, et tout lui fut facile ; rien de plus charmant que son heureuse existence, mais aussi, rien déplus vide au fond. Ce qui surprend à bon droit aujourd'hui, c'est qu'avec un mérite ordinaire en somme. Hait été tant admiré, prôné, choyé, dans cette société si aimable, si délicate et si polie du xvin" siècle.

Toutefois, quand on a parcouru ses ouvrages et considéré les jugements qui nous ont été laissés sur lui, on est amené à penser que peut-être ce fut précisément à ses qualités secondaires, qu'il dut en grande partie ses succès. Moins banal ou plus ambitieux, il eût froissé maintes susceptibilités, excité maintes Jalousies et, par suite, éprouvé bien des dégoûts, sinon des revers. Loin de là, soit modestie véritable, soit nonchalante indifférence, il chercha si peu à tirer parti de ses ouvrages, qu'il ne songea même pas à briguer un fauteuil académique : Dieu sait pourtant si l'engouement idolâtre de ses admirateurs eût facilement fait obtenir ce suprême honneur à celui qu'on appelait couramment alors l'Anacréon de la France!

Cette attitude réservée de Bernard s'explique aisément par ce fait, qu'étant essentiellement voluptueux, il devait

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nécessairement se tenir à l'écart de tout ce qui eût pu contrarier ses plaisirs ou troubler son cher repos. Pour bien comprendre r homme, tant au moral qu'au physique, il suffira de lire les passages suivants extraits des mémoires de ceux de ses contemporains qui font le plus fréquenté et connu. Le premier, un de ceux qui ont le mieux jugé Bernard, c'est Marmontel, qui le rencontrait périodiquement aux dîners de M^* Geoffrin,

« C'est une chose singulière, dit cet auteur dans ses mémoires, que le contraste du caractère de Bernard avec sa réputation. Le genre de ses poésies avait bien pu dans sa jeunesse lui mériter le surnom de Gentil, mais il n'était rien moins que gentil quand je Vai connu. Il ^ n'avait plus avec les femmes qu'une galanterie usée; et quand il avait dit à l'une qu'elle était fraîche comme Héhé, ou qu'elle avait le teint de Flore; à l'autre, qu'elle avait le sourire des Grâces ou la taille des Nymphes, il leur avait tout dit. Je foi vu à Choisy, à la fête des roses, qu'il y célébrait tous les ans dans une espèce de petit temple qu'il avait décoré de toiles (f opéra, et qui, cejour^ là, était orné de tant de guirlandes de roses que nous en étions entités. Cette fête était un souper, oîi les femmes se croyaient toutes les divinités du printemps, Bernard en était le grand prêtre. Assurément, c'était pour lui le moment de l'inspiration, pour peu qu'il en fût susceptible : eh bien! là même, jamais une saillie, ni d^ enjouement, ni de galanterie un peu vive ne lui échappait; il y était froidement poli. Avec les gens de lettres, dans leur gaieté, même la plus brillante, il n'était que poli encore; et, dans nos entretiens sérieux et philosophiques, rien déplus stérile que lui. Il n'avait, en littérature, qu'une légère su-

XIV Notice sur la pie

perfide; il ne savait que son Ovide. Ainsi, réduit au silence sur tout ce qui sortait de la sphère de ses idées, il n'avait jamais un avis, et sur aucun ohjet de quelque conséquence, jamais personne n*a pu dire ce que Bernard avait pensé. Il vivait, comme on dit, sur la réputation de ses poésies galantes, qu'U avait la 'prudence de ne pas publier. Nous en avions prévu le sort, lorsqu'elles seraient imprimées : nous savions qu'elles étaientfroides, vice impardonnable, surtout dans un poème de Vart d'aimer; mais telle était la bienveillance que sa réserve, sa modestie, sa politesse, nous inspiraient, qu'aucun de nous, du vivant de Bernard, ne divulgua ce fatal secret, > A ce portrait tracé par la main amie, mais impar^ tiale de Marmontel, il est bon de joindre, pour le compléter, les lignes suivantes, consacrées par Grimm à notre poète : « M. Bernard, avec la plus grande douceur dans le caractère et la plus grande circonspection dans la conduite, s était fait peu d^ amis, par la raison fnême qu'il n'avait jamais eu le courage ou l'imprudence de se faire un seul ennemi. En se bornant à l'existence d'un homme aimable, il semblait attendre de la société tout son bonheur, et cependant il faisait assez peu pour elle. Sa conversation était trop réservée pour être intéressante. Quoique son imagination fût naturellement agréable, elle ne paraissait ni brillante ni facile; dans sa pétulance même, elle conservait quelque chose de maniéré, soit qu'il eût reçu de la nature une âme assez froide, ou qu'il l'eût rendue telle, à force d'art ou d'habitude. On eût dit qu'il avait subordonné tous ses sentiments, toutes ses passions, à cet esprit de galanterie qui est le caractère dominant de tous ses ouvrages. Peut-être

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n'y eut-^l jamais philosophe aussi consiquent, aussi fidèle à ses principes que lui. Son èpicurisme avait un ensemble admirable, une marche plus soutenue, plus régulière que le stoïcisme d'Èpictète ou de Caton, Il avait arrangé sa manière (fétre comme on arrangerait le plan if un opéra. H avait préparé des fêtes pour chaque saison de la vie, et trouvé le secret merveilleux de cueillir partout des fleurs et de les cueillir sans épines. Peu d'hommes ont été mieux traités des femmes, et peu d'hommes ont su iouir de cette ^aveur avec moins de trouble et de peine; cependant jamais homtne n'eut moins de fatuité, > — Enfin^ après Marmontel et Grimm, le prince de Ligne nous dépeint Bernard sous le même aspect, dans ces quelques mots : < 3^'ai beaucoup vécu, dit-il, avec ce Gentil-Bernard, qui ne l'était ni défigure, ni de manières, ni même d'esprit, car il y a plus de grâce, d'esprit et de goût dans ses vers que de gentillesse, qualité qui suppose de fabandem, de l'enfance et de la gaieté, trois choses qui lui manquaient,,. Ce nom de gentil m'a^ toujours fait rire,,. C'était un grand, assez gras, beau, brun, aimable, facile, complaisant, homme de bonne compagnie, aimé de tout le monde, ne faisant ni esprit ni compliments, bien gourmand et lisant à merveille son Art d'aimer. >

Ces citations, déjà bieti longues, dont il serait aisé pourtant d'augmenter le nombre, nous font bien connaître Bernard : les témoins de sa vie sont, on le voit, pnanimes à constater que s'il plut beaucoup et fut très recherché, ce fut plutôt l'effet ttune réserve prudente et polie que d'une réelle et exceptionnelle amabilité. Sa grande affaire à lui fut le plaisir, ou pour mieux dire.

XVI Notice sur la vie

son plaisir. En s étudiant à ne porter ombrage à personne, en faisant au tnonde, à ses conventions, à ses exigences, des concessions nécessaires, il était bien certain à l'avance de recevoir en échange plus qu'il n'avait donné. Très correct, toujours il vécut dans la meilleure compagnie, sans préjudice de la mauvaise qu'il fréquenta safis s'afficher, et, dans ces divers milieux, il eut sans cesse pour objectif de satisfaire ses quatre grandes passions : les vers, le jeu, l'amour et la table / pour ces deux derniers articles, sa bonne mine et sa vigoureuse constitution lui permirent d'user longtemps et assidûment de Vun comme de l'autre. Certes, ces détails ne sont pas fort poétiques; mais ils sont vrais, et- il faut ajouter qu'en amour, le chantre de l'Art d'aimer rechercha moins les délicatesses du sentiment que les jouissances de la sensation. Doué d'un tempérament infatigable et, chose inouïe dans un Français.,, d'alors^ d'une discrétion à toute épreuve, il dut à cette dernière qualité une infinité de bonnes fortunes. Menant plusieurs intrigues de front, il servait à la fois de grandes dames et des demoiselles du fnonde, et savait suffire à tout. Ses bonnes fortunes, dit M, de Marescot, devaient être aussi nombreuses que diverses, si l'on en juge par les traces qu'on en retrouve dans le curieux Journal des inspecteurs de M, de Sartines. On peut y voir, en effet, que si Bernard donnait, pour être trompé par elle, six louis par mois à M^^ d'Héricourt, il trouvait en revanche du désintéressement chez J^«« de Saint- Julien, femme du receveur général du clergé, et en possession d'un naturel des plus ardents. — Quant aux plaisirs de la table, il les aimait tout autant que les jouissances de l'amour, « // dînait^ dit Grimm,

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âl soupait à fond tous les jours de sa vie, et c'est le seu homme que foi vu pouvoir soutenir cette épreuve à Paris longtemps de suite, > On comprend qtu de si beaux exploits ne pouvaient toujours durer ; Bernard les soutint cependant plus qiCon n'aurait pu croire. Vers la fin de sa longue carrière, il ne se modéra que pour reporter au jeu l'activité qu'il perdait à table et dans les boudoirs, « J^e suis tombé d'un dindon *, disait-il assez plaisamment en constatant les défaillances de son estomac. Trop heureux si, tenant compte des avertissements de rage et rachetant ses excès passés par une plus sage conduite, Bernard se fût préparé une plus digne fin,

Maiheureusetnent pour cet homme voué au plaisir, il ru pouvait être question de renoncer aux joies de la matière; mais la matière dont il avait tant usé prit sa revanche et tua l'esprit. Au mois de février 1771, âgé de plus de soixante ans, Bernard voulut, en certaine occasion, se comporter comme s'il n'en avait eu que trente, et sans doute il se tira de l'entreprise avec trop d'honneur, L^ lendemain, comme il était allé faire sa cour à M*** d'Egmont, cette dame, qui était à sa toilette, le pria de lui servir de secrétaire pour répondre à une invitation. Sans doute la comtesse attendait quelque billet galamment tourné : hélas/ le poète saisit la plume, balbutie, s'agite et s'affaisse sans avoir pu écrire un mot; la paralysie vendait de s'emparer de lui, et, quand la première crise fut passée, il ne resta plus du Gentil-Bernard qu'un être misérable entièrement privé de raison. Dès ce moment, jusqu'à sa mort, qui se fit attendre plus de cinq ans, il perdit toute mémoire. Véritable corps

xvin Notice sur ta 9ie

sans âme, il allait et venait sans eut, et, amune Va dit son ami Saurin, Bernard,

D'une pitié stérile objet humiliant, Victime de TAmour, dont il chanta l'empire,

Ne fut plus qu'un fantôme errant,

Qu'une ombre vaine qui respire.

Pendant sa longue démence, un seul éclair de raison brilla dans le cerveau vidé du 'Poète qui avait oublié jusqu'aux noms de ceux qi^il avait aimés, et fu se souvenait même plus de ses ouvrages. Assidu aux promenades et à r Opéra, un jour qu'il voyait jouer Castor^ il demanda quelle était la pièce et l actrice qui représentait Télaîre. On lui répondit: « Castor et M^^ Arnould. — Ah! oui, s'écria-t-il, ma gloire et mes amours ">, — et ce fut tout Enfin, cinq ans après son accident, il mourut presque subitement à Ckoisy, le i" novembre 1775, déjà bien oublié de ceux-là menu qui lavaient le plus adulé.

Voltaire qui, quarante ans auparavant, consacrait la gloire naissante de Bernard dans ce joli quatrain si spituel et si connu :

Au nom du Pinde et de Cythère, Gentil-Bernard, sois averti Que VArt d'aimer doit, samedi, Venir souper chez XArt de plaire ;

Voltaire^ disons-nous, ne trouva pour déplorer le maiheur de son ex-favori que cette assez méchante plaisanterie :€ On dit que Gentil-Bernard a perdu la mémoire; il a pourtant pour mère une des filles de Mémoire, et iV

ei les œuvres de P.-J. Bernard, xix

doit avoir du crédit dans la famille. » {Lettre à La Harpe, du 2 s février 1771.) — Et, plus tard, au sujet de la première édition de l'Art d'aimer, ce poème quUl appelait jadis « un ouvrage unique en notre langue »^ V excellent homme écrit encore : « Ce pauvre Bernard était bien sage de ne pas publier son poème; c'est un mélange de sable et de brins de paille avec quelques diamants très joliment taillés, » {Lettre à Saint- Lambert, V septembre i773.)

Triste retour des choses d'ici-bas : la postérité, pour Bernard, a commencé le lendemain même de son accident et, depuis ce tnofnent jusqu'à nos jours, ses ouvrages autrefois tant vantés ont rencontré plus de détracteurs que de panégyristes. Son bagage littéraire est, il faut l'avouer, assez léger; ses productiofis dramatiques ne peuvent guère soutenir la lecture, et la seule pièce vraiment soignée qu'il nous ait laissée, la comédie </'£lmire, n'a jamais pu être représentée; ce sont donc ses poésies légères et ses petits poèmes qui constituent maintenant ses titres les plus sérieux à la célébrité. Parmi ces derniers ouvrages, il en est plusieurs que l'on pourra toujours lire avec plaisir : le poètne ^iîfPhrosine etMélidore,^<2r exemple^ qui a beaucoup de rapport avec l'histoire d'Héro et Léandre, ne manque ni d'imagination ni d'esprit. C'est, il est vrai, plutôt un roman en vers qu'un poème; mais on y trouve beaucoup de situations touchantes et de traits fort heureux. Z'Épître à Claudine est réellement charmante; /'Hymne à la rose, qui ne l'est pas moins, a été sensiblement imité dans une délicieuse romance d'un opéra célèbre de notre temps; les Madrigaux et les Épitres sont remplis de jolies choses ;

XX Notice sur la vit de P.-J, Bernard,

çîiant aux Dialogues orientaux et au Tableau nuptial, si l'on peut y critiquer la licence du sujet, on doit reconnaître aussi que V auteur y a su dépeindre des situations scabreuses dans un style aussi réservé qtie gracieux. Bien plus que tous ces écrits enfin, l'Art d'aimer captivera longtemps encore t attention bienveillante du lecteur; en effet, si ce poèjne qu'on a voulu intituler /'Art de jouir, et qu* on pourrait plus exactement appeler l'Art de se faire aimer, contient peu de sentiment, de la sécheresse, des expressions trop recherchées, des défauts d'harmonie; si l'amour n'y est guère considéré que du côté des sens, il faut convenir qu'il s'y trouve, en même temps, de la délicatesse, beaucoup d'esprit, des peintures vives, maints traits charmants, et qu'après tout, un meilleur ouvrage est encore à faire sur ce difficile sujet.

En résumé, le nom de Gentil- Bernard mérite d'être conservé parmi ceux des plus aimables poètes du siècle de la grâce et de la galanterie; tout homme de goût, tout lecteur impartial saura bien le mettre au juste rang qui lui convient, sans plus accepter les rigoureux jugements de M. Phihxène Boyer que l'enthousiasme excessif de M. Quicherat,

FERNAND D/^UJON.

L'ART D'AIMER

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