‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 2 sur 78 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

DifinitUm de V amour, — Préceptes, — Choisir s'il est possible. — Des quatre âges, — Des charmes divers, — Des caractères. — Des talents. — Des trois états. — Voir le grand monde. — Méconnoître les rangs. — Préceptes pour les belles. — Peinture de P amour constant. — Chercher des qualités aimables. — Traits caractéristiques de V amour. — Choix h faire. — Églé.

J'ai vu Coigny, Bellone et la Victoire ; Ma foible voix n'a pu chanter la gloire.

J'ai vu la cour, j'ai passé mon printemps, Muet aux pieds des idoles du temps.

J'ai vu Bacchus sans peindre son délire; Des doctes Soeurs j'ai négligé l'empire.

Poésies de Gentil'Bernard,

J'ai vu Plutus, j'ai méprisé sa cour.

J'ai vu Daphné, je vais chanter l'amour.

De tous les dieux, sois le seul que j'implore^ O ma Daphné, tendre objet que j'adore !

Que l'Art d'aimer se lise en traits vainqueurs, En traits de feu, tel qu'il est dans nos cœurs : De ses plaisirs instruisons l'Amour même ; Dis comme on plaît, je dirai comme on aime.

A tes genoux, dans tes bras, sous tes yeux.

J'en donnerois la leçon même aux dieux. Toi, qui jadis, dans ta plus pure flamme, Analysois les voluptés de l'âme;

Divin Platon Mais l'Amour courroucé

Est prêt à fuir, et Platon l'a glacé.

Quel nom, dit-il ! quel oracle ! quel guide ! A tes leçons vois l'ennui qui préside.

Oses-tu bien, dans Cythère, à ma cour, Donner pour loi ce chimérique amour?

Ne vas-tu pas, martyr de la constance.

Prêcher des cœurs la gothique alliance ?

Vois en quel lieu, zélateur indiscret.

De tes langueurs tu vas chanter l'attrait.

Un joug pénible est-il donc le partage D'un peuple ardent, indocile, volage, Fidèle à Mars, mais perfide aux Amours, Fait pour jouir, plaire et changer toujours ? Vois par ses goûts quel doit être son maître. Et pour' l'instruire apprends à le connoître. Dieu de mon cœur, tes abus font mes lois.

Je n'irai point, en préceptes gaulois.

L'Art d'aimer, *

Changer les mœurs de tes chers infidèles, Vieillir topi âge, attenter sur tes ailes ; Tout m'est sacré dans le dieu que je sers.

De tes captifs j'adoucirai les fers ; .

Mais sans prescrire une loi qui t'étonne, Ta gloire, Amour, ton intérêt ordonne Que la constance, éprouvant ta douceur, Soit dans mes vers ta compagne et ta sœur.

Aux vrais plaisirs ma lyre consacrée, Ne chante point et Lampsàque et Caprée, Ni de Crisis les lascives fureurs.

Ni de Flora les nocturnes horreurs.

Qu'ici l'Amour, épurant son système, Nu, mais décent, plaise à la pudeur même ; Que Vénus donne à Vesta des désirs : .

Je veux des mœurs compagnes des plaisirs.

Qu'à d'autres chants soit aussi réservée De Sybaris la mollesse énervée. Des Amadis les respects insensés.

Et du Lighon les rivages glacés.

Dans mes tableaux, Albane plus fidèle.

Peignons l'Amour comme on peint une belle :

Dans un jour tendre exposons son tableau.

Vrai, mais flatté; tel qu'il est, mais en beau.

J'appelle amour, cette atteinte profonde, c ' Entier oubli de soi-même et du monde; Ce sentiment soumis, tendre, ingénu.

Prompt, mais durable; ardent, mais soutenu ; Qu'émeut la crainte, et que l'espoir enflamme; Ce trait de feu, qui des yeux passe à l'âme,

Poésies de Gentil^Bernard.

De l'âme aux sens ; qui, fécond en désirs.

Dure et s'augmente au comble des plaisirs ; Qui, plus heureux, n'en est que plus avide ; Voilà le dieu de Tibulle et d'Ovide, Voilà le mien : venez tous l'adorer; Plein de ses feux, je les veux inspirer.

Je consacrai mes jours à le connoître ; Un maître heureux doit enseigner à l'être.

Tout cœur sensible est né pour m'obéir.

Choisir l'objet, l'enflammer, en jouir :

Voilà mes lois ; entrons dans la carrière; Mon char s'élance et franchit la barrière.

Daphné me voit, et l'Amour qui m'entend Met dans ses mains le mjrrte qui m'attend.

Toi, dont le cœur est né pour la tendresse.

Conçois tout l'art du choix d'une maîtresse : Il veut des soins ingénieux, constants.

Cherche, étudie et les lieux et les tenlps; Compare, oppose et vois d'un œil austère L'âge, les goûts, l'âme et le caractère.

A tes regards mille objets sont offerts; Choisis.'.... Mais, dieux! se choisit-on des fers? A-t-on le temps de chercher et d'élire ?

Raisonne-t-on ? l'amour est un délire.

L'oiseau, qu'en l'air un chasseur a blessé, A-t-il pu voir le trait qu'on a lancé ?

Les traits d'Amour sont encor plus rapides ; Son bras caché frappe ses coups perfides ; Il rit d'un cœur vainement étonné.

. VArt d'aimer.

Le matin libre, et le soir enchaîné.

Le ravisseur qui mit Pergame en poudre,

De cet amour sentit le coup de foudre.

Didon brûla d'aussi rapides feux.

Ceux dont le ciel maîtrise ainsi les vœux

N'ont, pour aimer, aucune étude à faire ;

Mais, par mes lois, je leur enseigne à plaire,

A préparer, à saisir les instants.

Et, s'il se peut, à devenir constants.

Tel que Zéphire, au moment qu'il s'éveille, Marque les fleurs que doit sucer l'abeille ; Tel, parcourant les jardins de Cypris, De ses trésors je marque ainsi le prix.

Dans l'âge heureux qui succède à l'enfance.

Vois la candeur, vois la- simple innocence, Les pleurs naïfs, le sourire ingénu.

Ce pur instinct à lui-même inconnu; Quand les beautés, crédules et craintives, Tiennent encor leurs caresses captives ; Quand la Nature, épiant tous ses sens.

Baisse les yeux sur ses trésors naissants, Kougit de plaire en cherchant à séduire.

Et veut ensemble ignorer et s'instruire; Voilà quinze ans. L'aube, le point du jour, C'est Agatilde, enfant comme l'Amour, Qui n'a d'appas que sa fraîcheur nouvelle, Et sa pudeur, des grâces la plus belle. L'âge qui suit, donnant l'âme à ses traits.

Offre à l'Amour de plus piquants attraits.

Au doux éclat qu'a produit cette aurore,

Poésies de Gentil-Bernard,

Succède un jour plus radieux encore; £t tous les fruits qu'un amant peut cueillir Ont achevé de naître et d'embdlir.

L'essor est pris, l'âme a senti ses ailes; Tous ses besoins sont des fêtes nouvelles.

Le cœur instruit démêle ses désirs*:

C'est à vingt ans qu'on a tous les plaisirs.

De trente hivers le temps marque les traces, La beauté perd ce qu'on ajoute aux grâces ; On n'est plus jeune, on est belle pourtant; Ou met plus d'art aux pièges que l'on tend :

C'est le tissu des intrigues secrètes.

L'emploi savant des parures coquettes :

Le soin de plaire et la soif de jouir Redouble encor, loin de s'éyanouir:

Par l'âge accrus, les sens ont plus d'empire : C'étoit l'Amour, c'est alors son délire ; Ardent, avide, impétueux, hardi.

C'est un soleil brûlant en son midi.

Moins jeune encor, la beauté nous engage.

L'art du maintien, les grâces du langage, Les dons acquis, les charmes empruntés, ^ Donnent un lustre au couchant des beautés:

L'Amour, fidèle à leurs flammes constantes, * Se glisse encor sous les rides naissantes, : ^ Et pour régner jusqu'aux derniers instants, Sème de fleurs les ruines du temps.

La jeune rose, en se pressant d'éclore.

Fait au matin le charme de l'aurore :

Clytie au soir, dans son riche appareil.

Fait Tornement du coucher du soleil.

L'Art d'aimer.

Tout plaît un jour, tout âge a ses délices : Ces dons diver» sont faits pour nos caprices ; Par eux TAmour, variant ses attraits, Forme un carquois d'inépuisables traits.

Il est des yeux dont la langueur touchante Pénètre un cœur, l'amollit et Tenchante ; lyautres, plus vifs, l'enflamment à leur tour, Prompts messagers des ordres de TAmour.

Uune a du port Télégante noblesse; L autre une taille où languit la mollesse; Plus d'embonpoint embellit celle-ci.

Là sont les lis, les roses sont ici.

L'Amour départ une grâce à chacune :

Laure étoit blonde, et Corinne étoit brune.

Quand l'œil a vu, quand ce trait est lancé, Le choix d'un cœur veut être balancé.

Une coquette, et brillante et légère.

Plaira toujours par son étude à plaire.

Tendre, naïve, égale en sa pudeur, La simple Agnès inspire plus d'ardeur.

Lorsqu'un amant, l'aidant à se connoître.

Par le plaisir lui fait sentir son être.

La prude anime et plaît à désarmer.

Une mystique excelle à bien aimer.

Dans ses amours, la folle qui s'enflamnie Met plus d'esprit, la rêveuse plus d'âme; Jaime un caprice et de feintes rigueurs :

Sauvons l'amour du pavot des langueurs.

De l'enjouement Églé fait son partage; Lise a le goût, Carite le langage :

ïo Poésies de Gentil-Bernard.

Chloé se tait; mais l'amour, dans ses yeux.

Met son esprit qui n'en parle que mieux.

A ces appas, l'amour unit encore Des dons plus chers qu'en ce sexe on adore. > Sur tous les arts ses beaux yeux sont ouverts ; Entends Vénus qui soupire des vers-; Sapho, Corinne ont des sœurs dignes d'elles.

Vois l'appareil des toilettes des belles; Tout ce qui sert l'esprit et les appas.

Livres, atours, bijoux, lyres, compas, Couvrent l'autel de Flore et de Thalie.

Suivons les goûts que leur caprice allie.

Ce sont les jeux des Amours triomphants; Albane eût peint ces folâtres enfants, "i ' L'un, pour servir une flamme secrète.

Contre un jaloux dirige une lunette ,- L'autre en un coin calcule ses désirs.

Ou traite à fond l'essence des plaisirs.

Tel à sa voix joint un clavier sonore; Tel autre esquisse un objet qu'il adore.

Tous les talents sont frères des Amours :

Jeunes beautés, cultivez-les toujours.

Joignez la danse au chant de la tendresse.

J'ai vu Daphné, sirène enchanteresse, Sous un treillage où Bacchus est vainqueur.

Boire, verser et chanter sa liqueur.

J'ai vu Daphné, Terpsichore légère, Sur un tapis de rose et de fougère.

S'abandonner h des sons pleins d'appas.

Voler, languir, et, variant ses pas,.

Tendre au plaisir les bras qu'elle déploie.

UÀrt d^ aimer. ii

Telle, en versant le nectar et la joie.

D'un pas léger, sur la voûte des deux, La jeune Hébé danse au festin des dieuxr

Sur trois états décide ton hommage :

Nîmphé t'appelle aux moissons du bel âge ;

C'est une fleur qui n'attend que le jour

Qui doit l'ouvrir au soufi3e de l'Amour.

Celle qu'Hymen veut soustraire à tes armes,

Aimant par fraude, aime avec plus de charmes ;

Et, secouant les chaînes d'un jaloux,

Sert mieux l'amant pour mieux tromper l'époux.

Claudine aussi, colombe gémissante,

Doit émouvoir ta pitié caressante;

Viens, sous ta main qui l'ornera de fleurs,

Je vois tomber le voile des douleurs.

D'un deuil frivole écarte le nuage.

Et glane au champ du tranquille veuvage.

C'est un asile où, sans peine écouté, '

L'amant heureux jouit en liberté.

N'espérons pas qu'un sauvage Hippolyte

Trouve l'Amour dans les bois qu'il habite :

Pour faire un choix entre mille beautés.

Hante les lieux par elles fréquentés ;

Vole au grand jour; porte tes yeux avides

Dans ces jardins peuplés de ces Armides :

Suis ta conquête à la ville, à la cour.

Et dans nos bals, vrais temples de l'Amour.

D'autres objets vois la scène embellie.

Chez Melpomène, aux loges de Thalie.

Vois ce théâtre aux magiques accents,

12 Poésies de Gentil-Bernard,

Où tous les arts enchantent tous les sens; Où nos beautés en pompe et sous les armes Viennent en foule étaler tous leurs charmes A mille amants contemplés à leur .tour.

Le cœur, les sens, Tamour-propre, Tamour, Le chant, les ris, la danse, la mollesse.

Tous les plaisirs confondent leur ivresse; Et dans l'éclat de ce monde enchanteur.

Tout est spectacle et chacun est acteur.

Pour illustrer ta carrière galante.

Vois de la cour la planète brillante ; Sans t'éblouir de la pompe et des rangs, Ose attaquer les conquêtes des grands ; De tes succès leur caprice est l'augure.^ Oui, si j'en crois Brantôme et la nature.

Tu les verras, mortelles à leur tour.

De la grandeur descendre pour l'Amour, Passer du Louvre aux gazons des fougèi*es, Et soupirer ainsi que nos bergères.

Jeunes beautés, objets de notre choix, Pour en faire un, suivez aussi mes lois.

Il veut plus d'art, de mystère et d'attente.

Qu'à son début doit trembler une amante !

Quel embarras suit le don de son cœur !

Et quel tourment si Jason est vainqueur !

L'amant trop jeune est un zéphyr volage, L ambition remplit l'été de Tâge.

Lent à répondre à de jeunes ardeurs, L'automne arrive et n'a que des tiédeurs.

VArt d^ aimer, 13

Pour le vieillard, insensé s'il est tendre ; Des feux d'amour il n'a plus que la cendre.

Le temps d'aimer veut la jeune saison :

Qu'eût fait Hébé des caresses d'Éson?

Un choix plus mûr, un goût sage préfère L'âge des sens quand la raison Téclaire.

Si vous craignez les renoms éclatants, Défiez-vous des demi-dieux du temps, Qui, l'une à l'autre enchaînant vos images, Vont publier vos crédules hommages ; Qui, décelant leur culte et vos autels.

Ne sont heureux qu'autant qu'on les croit tels. La Renommée et ses cent voix perfides Sont les échos de leurs crimes rapides.

Tel un éclair, qui brille et gui s'enfuit, Laisse après lui le tonnerre et le bruit.

Fuyez des grands l'appareil infidèle; L'éclat d'un nom coûta cher à Sémèle.

D'autres sauront, à vos fers attachés.

S'ensevelir dans des plaisirs cachés.

Pour en tracer une image sensible.

L'amour constant est comme un lac paisible, Profond, égal, toujours beau, toujours clair. Inaccessible aux tempêtes de l'air; Qui, sans chercher le tribut d'autres ondes.

Se régénère en ses sources profondes.

L'amour volage est semblable au torrent ; Il tombe, il roule, il fuit en murmurant; Tari bientôt dans sa course égarée.

Né d'un orage, il en a la durée.

14 Poésies de Gentil^Bernard»

D'un goût naissant^ défiez-vous toujours ;

Belles, veillez au choix de vos amours.

Croyez plutôt ce berger qui soupire.

Qui tremble, hésite à conter son martyre;

Qui d'un regard fait le suprême bien.

Désire tout, prétend peu, n'ose rien ;

Qui sur les fleurs fait marcher la constance.

Voit tout en beau, met tout en jouissance;

Dans les revers, armé de plus de feux;

Dans les faveurs, empressé, quoique heureux.

Il est encor de ces amants fidèles

Qui de l'Amour ont les feux, non les ailes;

Qui dans ce siècle, âge des inconstants,

Gardent les mœurs de l'enfance des temps.

Pour dérober une flamme inconnue.

L'amant d'Io la couvrit d'une nue.

On vit Alphée, au fond de ses roseaux.

Cacher le cours et le lit de ses eaux,

£t, s'écoulant dans sa route confuse,

Se perdre au sein de la tendre Aréthuse.

Ces vrais amants n'habitent pas la cour.

L'ambitieux est-il fait pour l'amour ?

Là, sous son dais, la fortune jalouse

Veut tout entier un amant qu'elle épouse;

Là, soupirant moins d'amour que d'ennui,

Séjan vous trompe et n'adore que lui.

Pour vous lier par des nœuds plus durables.

Cherchez en nous des qualités aimables.

Miris est beau ; j'y veux encore un point.

C'est de l'esprit, car les sots n'aiment point.

UArt à' aimer. 15

A-t-il un cœur, ce Narcisse idolâtre,

Cet être oisif, papillon du théâtre,

Qui, sans pudeur, s'assied, lorgne, s'étend.

Bat, chante faux Tair qu'à peine il entend,

Siffle à l'acteur et sourit à l'actrice.

Va, vient, parcourt degré, loge, coulisse;

Et qui de là, le plus fier des vainqueurs,

Va soupirer chez l'actrice des chœurs?

Peut-il aimer, ce Crésus insipide,

Qui> caressant sa Danaé stupide.

Compte à genoux l'or dont il éblouit ?

Eh I jouit-on, sans penser qu'on jouit ?

De quelque eflfort que nos sens nous secondent,

Les nuits d'amour d'interrègnes abondent.

L'esprit supplée à des feux languissants.

Et son travail fait le repos des sens.

De nos plaisirs compagnon plus solide.

Le sentiment veut être aussi leur guide.

Mais, secourus par l'esprit et par lui, Oaignez encor de retrouver l'ennui.

Fuyez surtout la tendresse bizarre D'un soupirant pâmé sur sa guitare.

Gravement fou, sottement circonspect.

Qui, promenant l'ennui de son respect, Dit aux échos les tourments qu'il essuie, Dupe et martyr des beautés qu'il ennuie.

Ah I que plutôt j'élirois à ce prix Le plus changeant des enfants de Cypris !

Défiez-vous du mystique langage Du sot qui fait de Cupidon un sage

De l'esprit pur de l'insipide amant,

Près d'une belle assis nonchalamment,

Qui de l'amour, docteur pâle et frivole,

F^it un système, et du lit une école,

Qui, sans chaleur, dit qu'il brûle toujours,

N'admet que l'âme en ses chastes amours.

Qu'un feu subtil, impuissant météore;

Mais qui distingue, argumente, pérore.

De son néant vante en lui les appas.

Et blâme en moi le pouvoir qu'il n'a pas.

Loin, loin de nous la doctrine glacée

Qui fait l'amour enfant de la pensée :

L'amour, brûlant, avide, impétueux.

De la nature enfant tumultueux.

Riche en faveurs, prodigue en sacrifices.

Qui naît des sens et croît par les délices.

Qu'il brille encor des feux du sentiment;

Que Tâme ait part à cet embrasement ;

Et que l'esprit, épurant la matière,

Aux voluptés prête aussi sa lumière.

Mais je l'ai dit : c'est un dieu qui m'instruit;

Otez les sens, tout amour est détruit.

J'entends d'ici prononcer l'anathème.

Et la pudeur frémit de mon système.

On le condamne, on m'accuse ; èh ! pourquoi.

Si la nature en a fait une loi.

Et si la loi de la sage nature

Veut de ses dons nous combler sans mesure ?

Chastes beautés, filles du sentiment.

Si vous aimez sans trouble et sans tourment.

Cette tendresse, égale, confiante,

L'Art d'aimer. 17

Sans doute opère une faveur touchante.

Mais ce goût vain, content d'un vain retour, Cet amour pur, n'est du tout point l'amour :

Ou si votre âme agitée, inquiète, Sent de Tinstinct la piqûre secrète, Cherche, désire avec un soin jaloux, Filles des sens, vous brûlez comme nous.

£h ! rendez grâce au dieu qui vous inspire ; Osez prétendre où la nature aspire.

Qu'un jeune amant, pour plaire à vos regards, Ait le teint, l'âge et la taille de Mars :

Sans ces attraits qu'à Florence on renomme, La santé mâle est la beauté de l'homme.

Trouvez pourtant, s'il se peut, réunis Les dons d'Alcide et les traits d'Adonis :

S'il feut des deux que votre goût décide, Vous rougirez, mais vous prendrez Alcide.

Pour ajouter la peinture à ces traits, D'un paysage égayons nos portraits.

La cour de Pan vit un jeune satyre.

Novice encor dans l'amoureux martyre, De ses ardeurs dévoré nuit et jour.

Impatient des premiers feux d'amour.

Sans trop d'éclat, le demi-dieu sauvage Joignoit la force à la fleur du bel âge.

D'un front d'audace et d'un œil d'attentat.

Pronostiquant les mœurs de son état.

Il poursuivoit dryades et napées.

Ou sous l'écorce, ou sous l'onde échappées.

Toutes fuyoient son aspect indécent.

i8 Poésies de Gentil-Bernard.

De sa laideur lui-même rougissant.

Il crut un jour corriger la nature, Et de roseaux se fit une ceinture.

Mais quel espoir qu'un faune se contînt?

Il n'eut roseau ni feuillage qui tînt.

Il ignoroit qu'à ses maux plus sensible, ' La jeune Églé n'étoit pas invincible.

Elle le vit, cet objet de terreur, Et son maintien ne lui fit point horreur.- Elle fuyoit : mais Églé, dans sa fuite, Toumoit la tête ; Églé fuyoit moins vite.

Lui, plus ardent, pour revoir ses appas, Ou devançoit, ou suivoit tous ses pas.

Sans cesse eiTant où sa fougue l'entraîne.

Au fond d'un bois il trouve une fontaine Qu'on appeloit Fontaine de beauté ; Toute laideur, sur ce bord enchanté, Disparoissoit. Dans sa douleur profonde, Il veut tenter le miracle de l'onde ; Il entre : à peine il en touche le bord.

Son pied de faune y disparoît d'abord, Sa jambe après ; l'eau, montant à mesure, De ses genoux passoit à sa ceinture :

Ainsi croissoit le prodige des eaux." Un cri sortit tout à coup des roseaux :

Demeure, attends, fuis cette onde funeste ; , Ah ! garde-toi d'embellir ce qui reste !

Charmant satyre, hélas ! que deviens-tu ?

Naïve Églé, que devient ta vertu ?

Elle veut fuir ; et sa crainte ingénue La fait, des eaux, sortir à demi nue.

L'Art d^ aimer, 19

De ses conseils Églé reçut le prix, Sur ce bord même où le satyre épris Perdit la fleur qui causoit son martyre :

Eh ! quel trésor que la fleur d'un satyre !

Le choix fixé, l'ordre de mes travaux Porte ma Muse à des efforts nouveaux.

Plus nous marchons, plus l'art est nécessaire. Le choix est fait, la conquête est à faire.

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