SUR L'HIVER
DE Turne céleste, Le signe funeste Domine sur nous, £t sous lui commence Lhumide influence De rOurse en courroux.
L'onde suspendue Sur les monts voisins Est dans nos bassins En vain attendue.
Ces bois, ces ruisseaux.
N'ont rien qui m'amuse ; La froide Aréthuse Fuit dans les roseaux ; C'est en vain qu'Alphée Mêle avec ses eaux
Epi très.
Son onde échauffée.
Telle est des saisons La marche éternelle, Des fleurs, des moissons, Des fruits, des glaçons.
Ce tribut fidèle.
Qui se renouvelle Avec nos désirs.
En changeant nos plaines, Fait tantôt nos peines.
Tantôt nos plaisirs.
Cédant nos campagnes Au tyran des airs.
Flore et ses compagnes Ont fui ces déserts.
Si quelqu'une y reste.
Son sein outragé Grémit, ombragé Dun voile funeste.
La nymphe modeste Versera des pleurs Jusqu'au temps des fleurs.
Quand d'un vol agile.
L'amour et les jeux Passent dans la ville.
J'y vole avec eux.
J'irai, Melpomène, Amant des neuf Sœurs, Voir la double scène
148 Poésies de Gentil-Bernard.
Des ris et des pleurs ; J'irai, pour entendre, Gai, sublime ou tendre.
Vos divers travaux, Contemplant la guerre Des auteurs nouveaux Qu'on juge au parterre.
Là, sans affecter Les dédains critiques, Je laisse avorter Les brigues publiques.
Du beau seul épris.
Envie ou mépris, Jamais ne m'enflamme; Seulement dans l'âme J'approuve ou je blâme, Je bâille ou je ris.
Dans nos folles veilles.
Je vais de mes airs Frapper tes oreilles.
Après nos concerts.
L'ivresse au délire Pourra succéder.
Sous un double empire Je sais accorder Le thyrse et la lyre; J'y crois voir Thémire, Le verre à la main.
Chanter son refrain.
Folâtrer et rire.
Épi très» 149
Quel sort plus heureux !
Buveur, amoureux.
Sans soin, sans attente, Je n'ai qu'à saisir Un riant loisir; Pour l'heure présente, Toujours un plaisir; Pour l'heure suivante, Toujours un désir.
Grand Dieu ! mes années Seront au niveau De vos destinées.
Coulez, mes journées, Par un nœud si beau, Toujours enchaînées.
Toujours couronnées D'un plaisir nouveau.
Qu'à son gré la Parque Hâte mes instants, Les compte et les marque Aux fastes du temps ; Je l'attends sans plainte, Sans désir ni crainte, Et bien convaincu D'être un jour vaincu Par sa rude atteinte; Mais j'aurai vécu.
Sans date ni titre.
Dormant à demi.
ijo Poésies de Gentil^Bernard,
Ici ton ami Finit son épître.
Aussi verra-t-on, Au fruit de ma veine, Que^ libre et sans gêne, J'ai bien pris le ton Du lieu de la scène; Car, rimant pour toi Ce dernier chapitre, La table où je bois Me sert de pupitre.
De tes vins divers Je serai l'arbitre :
Sois-le de mes vers, Je te les adresse.
S'ils sont sans justesse.
Sans délicatesse.
Sans ordre et sans choix.
En de folles rimes.
On lit quelquefois De sages maximes.