‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 23 sur 78 · EPITRE X A MADEMOISELLE SALÉ · texte numérisé non relu

EPITRE X A MADEMOISELLE SALÉ

LES amours pleurant trotte absence Loin de nous s'étoient envolés :

Enfin les voilà rappelés Dans le séjour de leur naissance.

Je les vis, ces enfants ailés, Voler en foule sur la scène, Où, pour voir triompher leur reine.

Leurs états furent assemblés.

Tout avoit déserté Cythère, Le jour, le plus beau de vos jours, Où vous reçûtes de leur mère Et la ceinture et les atours.

Dieux ! quel fut Taimable concours Des jeux, qui, marchant sur vos traces, Apprirent de vous pour toujours Ces pas mesurés par les Grâces Et composés par les amours !

Èpitres. 171

Des ris Tessaim vif et folâtre

Avoit occupé le théâtre.

Sous les formes de mille amants,

Vénus et ses nymphes parées

De modernes habillementSi

Des loges s'étoient emparées ;

Un tas de vains perturbateurs,

Soulevant les flots du parterre,

A vous, à vos admirateurs,

Vint aussi déclarer la guerre.

Je vis leur parti frémissant,

Forcé de changer de langage,

Vous rendre, en pestant, leur hommage

Et jurer en applaudissant.

Restez, fille de Terpsichore,

L'Amour est las de voltiger;

Laissez soupirer l'étranger,

Brûlant de vous revoir encore.

Je sais que, pour vous attirer,

Le solide Anglois récompense

Le mérite errant que la France

Ne sait tout au plus qu'admirer.

Par sa généreuse industrie,

Il veut en vain vous rappeler.

£st-il rien qui doive égaler

Le suffrage de sa patrie ?

EPITRE XI A BATILDÉ

A TOI, Taimable solitaire, Pour qui mon cœur s'est déclaré; Objet de mon culte ignoré, Vois sous ce cachet du mystère Tout l'amour que je t'ai juré :

Ce n'est point cet amour vulgaire.

Où l'homme profane est livré.

Je sens qu'un feu pur et sacré Me rend digne du sanctuaire Où mon audace a pénétré.

Je brûlai des flammes mondaines, Et courant la mer des dangers, J'amusai mes goûts passagers Du chant des profanes sirènes.

Aujourd'hui, changeant de désirs, J'aborde une plage nouvelle :

La voix des colombes m'appelle

Epîtres, 173

Au port des tranquilles plaisirs.

Non, tout ce que le monde inspire De délire et de sentiment N'égale pas l'embrasement De l'amour qu'ici l'on respire.

L'amour, sans, doute, a plus d'attraits Dans les chaînes de la contrainte; Et les barreaux de ton enceinte Donnent plus de force à ses traits.

Ainsi qu'à travers un nuage, L'astre qui commande aux saisons Darde, par un étroit passage.

Tout le faisceau de ses rayons :

Pénètre et brûle davantage.

Le bonheur habite ces lieux.

Malgré le deuil qui t'environne, Malgré l'appareil envieux Du voile épais qui te couronne, Que Batilde est belle à mes yeux !

Que la foi du peuple révère Ce noir et saint déguisement; Batilde, tu sais quel tourment Causoit cette barrière austère Aux yeux peu dévots d'un amant.

Enfin, mon ardente prière Amena ce jour de lumière Qui combla mon enchantement.

O jour ! à fortuné moment I Que mon sort fut digne d'envie I Moment d'ivresse et de transport!

174 Poésies de Gentil-Bernard.

Je vis les charmes de la vie Sortir des crêpes de la mort.

L'amour est le dieu des mystères :

Il dit à ces voiles austères De disparottre à mes regards ; Ces voiles tombèrent épars.

Il détacha de sa main même Ce bandeau, ce sacré lien.

Qui, mis à la place du sien, Lui fit un nouveau diadème.

Tes cheveux déliés, soudain Par anneaux flottants- s'épandirent.

Et, comme un nuage, couvrirent L'ivoire poli de ton sein.

Quel autre tableau ! quelle image !

Par un prestige de l'amour.

Ce tombeau, ce lieu d'escla^'age, Devint le plus riant séjour.

Tes grilles furent éclipsées.

Et mille fleurs entrelacées Formèrent des berceaux divins.

Où, sur ta tête rayonnante, Voltigeoit la troupe riante Des amours et des chérubins.

Vous brûlez de toutes leurs flammes, Tendres captives, belles âmes, Qui gardez le feu des autels ; L'amour, des célestes délices.

Vous mène aux tendres sacrifices, Qui font le bonheur des mortels.

Epîtres, 175

tiélas ! je Tignorois encore, Ce don d'aimer, ce vrai bonheur; La Sulamite que j'adore ' M'apprit qu'il étoit dans mon cœur.

Que le tien, Batilde, y réponde; Unis par des liens si doux, Dans notre obscurité profonde^ Dans l'oubli du siècle et du monde, Nous pouvons tromper les jaloux.

Un labyrinthe impénétrable, Dérobe aux mortels tes appas ; J'en aurai le fil secourable.

L'amour y guidera mes pas.

£n dépit du destin avare, J'obtiendrai, pour prix de ma foi, Le trésor qu'une loi bizarre Du reste du monde sépare.

Pour n'être connu que de moi.

Au jardin des roses captives.

Celle dont mon cœur est blessé Est dans un buisson hérissé Qui retient ses feuilles plaintives.

N'importe, j'en saurai jouir; Attends, ma belle prisonnière, Je franchirai cette barrière; Et comme le vent du zéphyr, Ranimé, dès l'aube première, Mon souffle ira t'épanouir.

Cette nuit nous sera propice ; Lorsque les ombrés couvriront

178 Poésies de Gentil-Bernard.

Au dieu des faveurs qui me suit.

Jarrive auprès de ta demeure; Et loin des passants et du bruit, Couvert du manteau de la nuit, J'attends ton retour et ton heure.

Ces vers te peindront le local Voisin de tes toits domestiques :

Près de ce temple monacal, Par ses cloches et ses cantiques, A notre repos si fotal, Deux petits monuments antiques Ont un frontispice inégal; Une madone et sa chapelle, Une naïade et son canal Font une accolade nouvelle.

Au centre est un enfoncement, Un refuge, un abri fidèle Qui sert de niche à ton amant.

Aux divinités mes voisines.

Je dis l'excès de mon amour, Et les entretiens tour à tour Des plaisirs que tu me destines.

Objet de ce saint monument, Dis-je en m'adressant humblement A la pucelle égyptienne, Souffre qu un profane, un amant, Au lieu de dire une antienne, Soupire à tes pieds son tourment.

Tu me vois d'un regard sévère, Et cette lampe qui féclaire,

Épi très» I7P

Jen juge par son tremblement, Me prête à regret sa lumière.

O déesse I écoute un moment :

De tous les voiles du mystère Je couvre mon égarement; £t si d'une ardeur criminelle Je brûle involontairement, Au moins suis-je un amant fidèle.

Toi qui| du fond de ces canaux, Fais jaillir ta vive cascade, •O nymphe I ô gentille naïade I Dont j'entends murmurer les eaux, Avec plaisir tu dois apprendre Le bonheur d'un amant heureux; Tu seras propice à mes vœux.

Les naïades ont le cœur tendre.

Quand je parle ici de mes feux.

Que fais-tu, nymphe de la Seine ?

Peut-être en ces humides lieux Quelque triton audacieux Perce ta voûte souterraine.

Je le vois brûlant de désir.

Réchauffer ton onde glacée, Et sur ton urne renversée Trouver la source du plaisir.

Loin que ta pudeur s'y refuse.

Combien de fois, sans l'arrêter, Sais-tu lui faire répéter Les jeux d'Alphée et d'Aréthuse ?

Ma nymphe, aussi vive que toi.

Dans peu goûtera ces délices»'

i8o Poésies de Gentil''Bernard,

Aura ces gages de ma foi Et verra de tels sacrifices.

Mais, tandis que dans ce réduit Ma veine coule avec ton onde, Près de nous j'entends quelque bruit.

Au travers de la nuit profonde.

Quel est le flambeau qui me luit ?

Le bruit cesse... il se renouvelle...

L'espoir fait tressaillir mon cœur.

C'est Olympe... on frappe, c'est elle.

Ah I c'est l'instant de mon bonheur !

Je vole, Olympe, où tu m'appelles.

Prépare tes flammes nouvelles Pour tous les transports que je sens.

Adieu, fontaines et chapelles.

Adieu, nymphes; adieu, pucelles, J'invoque des dieux plus puissants.

Amour, porte-moi sur tes ailes, Au paradis fait pour mes sens.

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