ÉPITRE IX A LAURE
IL étoit grand jour, et l'aurore Faisoit place aux feux du matin :
Comblé du plus heureux destin, Et sortant des bras que j adoue, J'ai quitté ce lit clandestin, Où puisses-tu dormir encore I Ce jour m'a paru plus charmant, L'air plus pur, la terre plus belle ; Zéphire alloit plus mollement Caresser la moisson nouvelle ; L'onde baignoit plus lentement La rive qui fleurit pour elle.
Ainsi par un enchantement La nature se renouvelle Aux yeux satisfaits d'un amant.
Tout s'épure aux traits de sa flamme ; Tout se meut par son mouvement ;
i68 Poésies de Gentil-Bernard,
Et devant lui chaque élément
Reçoit le charme de son âme.
O calme, 6 repos de mon cœur !
Tu n'étois point cette langueur.
Ni cette foiblesse mourante
Qui terrasse un amant vainqueur;
Mais cette joie étincelante,
Cette sérénité brillante
D'un cœur content, mais empressé,
Qui jouit du plaisir passé,
Par un souvenir qui Tenchante.
J'ai quitté ton divin séjour, Moins plein de ce feu qui dévore, Mais encor plus rempli d'amour :
Tel que Céphale au point du jour.
Lorsqu'il vient de quitter l'Aurore.
Par un invincible pouvoir Tout s'enflammoit à mon passage; L'oiseau reprenoit son ramage ; Le faune sortoit pour me voir, Et la dryade, moins sauvage, M'invitoit aux plaisirs du soir.
Moi, tout rempli de ma conquête.
Je levois mon front radieux ; J'atteignois les cieux de ma tête Et je surpassois tous les dieux.
Mais d'une victoire si belle, Quel que soit pour moi tout l'attrait.
Je n'ai dit qu'à l'écho fidèle Le nom que j'adore en secret.
E pitres. 169
Seul, au fond d'un bois solitaire, Jai dit que Laure est toute à moi, Et sous le cachet du mystèi-e, Jai tracé les vers que tu voi ; Ces vers que tu me fais entendre, Lorsqu'en tes caprices divers, Tu prêtes aux plus faibles airs L'accent de la voix la plus tendre ; Lorsque tu chantes tour à tour, Cythère, Délos, Hypocrène ; Quand sur ta bouche de sirène.
Je meurs d'amour-propre et d'amour.
Qui pourra jamais la décrire.
Cette ivresse de mes esprits ?
Mais qu'importent de vains écrits I Dans mon cœur ne sais-tu pas lire ?
Quel Apollon peut garantir D'exprimer ce qu'amour inspire ?
On a tant d'âme pour sentir.
Et si peu d'esprit pour le dire !