‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 31 sur 78 · A ISSÉ · texte numérisé non relu

A ISSÉ

, UE ton empire est dangereux !

Quoi ! tu veux que je chante, et ton cœur ne peut être

L'objet de mes chants amoureux !

Quel espoir de succès sans l'espoir d'être heureux ! Je parlerois d'amour, j'en brûlerois peut-être; Tu loueroîs mes accords et tu rirois des feux

Qu'avec mes vers tu ferois naître !

Vois quel supplice rigoureux.

Tel un prêtre à Délos, d'abord calme et paisible, Le front paré de fleurs et ceint de majesté, Chante une hymne à son dieu, doucement agité. Mais saisi tout à coup par un charme invincible,

Trop plein de la divinité.

Il se trouble, il s'égare, et d'un aspect horrible,

Frappe le peuple épouvanté.

2IO Poésies de Gentil-Bernard.

£h bien, Issé, Tamour est cent fois plus terrible

Dans un cœur qui Ta surmonté.

Des dieux j'adore la présence;

Elle honore fort les mortels; Mais s'il falloit ainsi connottre leur puissance.

Je renoncerois aux autels.

Je les ai trop sentis dans l'avril de mon âge, Ces emportements, ces fureurs.

L'aurore de mes ans se leva dans l'orage;

Apollon et l'Amour s'étoient fait le partage De mes fanatiques erreurs.

Je leur fis à tous deux d'imprudents sacrifices ; Leur main répandit sur mes jours Et les poisons et les délices.

Mes études et mes amours Étoient les jeux de leurs caprices :

Ils égaroient mes sens et mes esprits novices;

Je condamnois leur culte et le suivois toujours.

Si la loi du penchant, si ta voix me ramène Aux concerts de Délos, aux fêtes de Cypris, Plus calme dans mes goûts, plus sage en mes écrits, Chez les dieux que je sers, j'habiterai sans chaîne; Doucement inspiré, légèrement épris.

Je goûterai mieux tout le prix Des roses de Cythère et des eaux d'Hippocrène. Écrire, aimer par sentiment.

Peut-être un peu par habitude ; Respecter la science et cultiver l'étude; Réchauffer la raison du feu de l'enjouement ;

Épi très.

Tour à tour sentir ragrément Du monde et de la solitude; Des scènes de la vie égayer le prélude.

Sans en craindre le dénouement Voilà mon sort, voilà comment.

Sans espoir, sans inquiétude, Vivra jusqu'au dernier moment Dans l'humaine béatitude.

L'homme, le poète et l'amant.

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