‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 5 sur 78 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

MUSE plaintive, ô toi, qui fais répandre Ces pleurs touchants, délices d'un cœur tendre ; Des vrais amants toi qui peins le malheur, Donne à ma voix Taccent de la douleur !

Que la pitié, les regrets, les alarmes.

Où l'intérêt fait trouver tant de charmes, En soupirant, accompagnent tes pas ; Joi, qui chantois Léandre et son trépas, Sur ce rivage où l'Amour pleure encore, Chante avec moi Phrosine et Mélidbre.

Noms immortels, noms si chers à l'amour, L'oubli vous rend à la clarté du jour.

^8 Poésies de Gentil-Bernard,

Près des écueils de Chaiybde et de Scylle, Paroît Messine aux rives de Sicile.

Là, cent palais, souverains de ces mers.

Le pied dans Tonde, ont le front dans les airs. Son port superbe, abri de la fortune, Sauve Plu tus des fureurs de Neptune; Tout l'or de l'Inde éclate sur ses bords :

Mais c'est en vain que l'Asie et ses ports Comblent le sien de richesses nouvelles.

Ses vrais trésors étoient deux cœurs fidèles. Là, Mélidore avoit reçu des cieux Des biens sans nom, des vertus sans aïeux :

Là, dans le sein d'une illustre famille.

Des Faventins on voit briller la fille.

Peindrai-je, ô dieux ! sa grâce et ses attraits ! Que Tart fécond forme les plus beaux traits ; Qu'il embellisse, exagère, imagine.

Il rend Vénus et ne rend pas Phrosine.

Son âme étoit le pur souffle des dieux, Un doux rayon éclatoit dans ses yeux.

Son âge heureux sortoit de son aurore ; C'étoit le teint et la taille de Flore ; Cétoit d'Hébé le sourire vainqueur.

Et cette voix, l'écho touchant du cœur.

Son cœur enfin fut le don trop funeste Qui couronna, mais perdit tout le reste.

Longtemps l'Amour, tremblant à ses genoux.

En fit l'espoir et le tourment de tous; Dans son carquois ses traits dormoient encore, Mais à Phrosine il fit voir Mélidore.

De leurs regards partit un double éclair,

Phrosine ei Mélidore, cp

Pareil à ceux qui se croisent dans l'air.

Rapide élan, tendre accord, bien suprême,

Moment d'extase, où l'on plaît comme on aime !

Ce fut aux jeux qu'on célébroit au port,

Qu'Amour en eux montra ce doux rapport.

Mille beautés, dans ces fêtes brillantes,

Voguoient en mer sur des barques galantes.

Phrosine y vint, Mélidore y courut ;

Pour eux la fête aussitôt disparut :

Sans se parler, leurs regards s'entendirent;

De leurs transports leurs âmes s'applaudirent.

Tout le progrès, tout l'effet que produit

Le cours du temps, d*un instant fut le fruit :

Le tendre aveu de leur commune atteinte,

Fait sans détour, fut écouté sans feinte; .

Mais des rivaux l'attente et le courroux,

L'œil des parents, le réveil des jaloux

Vint arrêter l'amour dans sa carrière.

Et de l'obstacle éleva la barrière.

Phrosine avoit deux frères, ses tyrans,

Deux Faventins, orgueilleux de leurs rangs.

L'un, c'est Aymar, ivre de sa naissance.

Des plus grands noms recherchant l'alliance;

Jule étoit l'autre ; un trait empoisonné

L'avoit rendu plus craint que son aîné.

Dès son jeune âge, un amour trop funeste

Livra son âme aux flammes de l'inceste.

C'est un regard, aussi pur que le jour.

Qui donna l'être au plus impur amour.

Tel le poison dont Circé fait usage

Naît du soleil, honteux de son ouvrage.

6o Poésies de Gentil-Bernard.

Le même jour qu'Aymar ambitieux,

Sacrifiant Phrosine à ses aïeux,

Nomme l'époux que son choix lui destine,

Ce jour-là même, à sa sœur, à Phrosine,

Jule, en secret, avouant ses ardeurs,

Lui dévoila son crime et ses fureurs.

€ Ma sœur, dit-il, tu vas frémir sans doute;

Plains-toi, rougis, frissonne, mais écoute.

Enfin mon cœur échappe à mes efforts;

En te voyant je cède à ses transports :

Je ne puis plus te cacher qu'il t'adore.

J'étouffe en vain le feu qui me dévore;

Hélas ! ce feu s'accrott, loin d'expirer ;

Par mes efforts je l'excite à durer,

Et je me fais une guerre cruelle.

Pourquoi le ciel, en te créant si belle,

S'il m'a connu, m'a-t-il mis près de toi ?

De t'adorer il m'imposa la loi.

Rappelle ici le berceau de notre âge,

Nos premiers goûts, nos jeux, notre langage,

Cette union, ces Êiveurs, ces plaisirs

Que permet l'âge à d'innocents désirs.

Jeune, imprudent, sans remords, sans alarmes,

Je m'enivrois du poison de tes charmes.

Mon cœur, enfin, te parla sans détour.

La voix du sang fut celle de l'amour.

J'en vis le crime et ne pus m'en défendre.

Phrosine !... Ah ! dieux ! tu frémis de m'entendre ;

Demeure, attends... j'expire si tu fuis.

J'ai si longtemps dévoré mes ennuis !

Mais ton hymen aujourd'hui m'assassine.

Phrosïne et Mélidore, 6i

Un autre, ô ciel ! dans les bras de Phrosine ! Un autre !... et moi, déchiré nuit et jour, Taurai sans toi mon crime et mon amour !

Pardonne ou frappe : indulgente ou sévère, Parle, et choisis d'un époux ou d'un frère.

Si je te perds, je suis mort; et ta main.

Eu se donnant, me percera le sein. > Que devint-elle à cet aveu terrible ?

Phrosine éprouve un sentiment horrible.

Mêlé d'effroi, de honte et de pitié.

Jule avoit eu sa plus tendre amitié; Sans cet amour, Jule étoit di^e d'elle :

Mais, détestant sa flamme criminelle.

Elle recule, et, détournant les yeux :

< Fuis-moi, dit-elle, abandonne ces lieux.

Va, ne crains pas l'époux qu'on me destine, Et si tu peux, garde un frère à Phrosine. » De cet hymen un bruit sourd répandu Fit accourir Mélidore éperdu ; Et cet amant, apportant ses alarmes, Vint à Phrosine arracher d'autres larmes.

Ainsi l'orgueil, la nature et l'amour Par trois liens l'enchaînoient tour à tour.

Sans cesse Aymar lui parloit d'hyménée :

Jule traînoit sa vie infortunée; Et par tous deux Mélidore alarmé Goûtoit en vain le bonheur d'être aimé.

Né sans noblesse, il crut que l'opulence Des Faventins tenteroit l'alliance.

' Ainsi l'amour, sur les ailes du vent.

Le fit courir aux portes du Levant.

62 Poésies de Gentil'Bernard,

Ligués pour lui, Mars, Éole et Neptune Accéléroient le cours de sa fortune; Par leur objet rendu plus précieux.

Ses biens sacrés intéressoient les dieux.

Riche surtout d'un espoir inutile, *I1 vole, arrive au phare de Sicile.

Il voit Phrosine : il croit que ses destins Vont régaler au sort des Faventins :

Phrosine même en conçoit Tespérance. |

On parle, on presse, on discute, on balance : i

Enfin, la gloire étouffant l'intérêt, I

L'amour reçoit le plus fatal arrêta Jule, amoureux, nuit surtout à leurs flammes. Le désespoir s'empare de leurs âmes.

€ Adieu, Phrosine, adieu ; j'ai tout perdu.

S'écrie alors Mélidore éperdu :

Le ciel n'a pu voir unir, sans envie.

Mon être au tien, mon destin à ta vie.

Que sert tout l'or que Neptune a sauvé ?

Je perds Phrosine, on m'a tout enlevé.

Dans la mort seule est l'espoir qui me reste, •

Je l'obtiendrai par un exil funeste.

Si j'attachai ma vie à tes appas,

Je dois la perdre où tu ne seras pas.

J'y cours. — Tu pars, et je ne puis te suivre !

Dieux I à quels maux ta fuite ici me livre !

L'hymen, l'amour vont me persécuter :

Non! pour te voir, j'oserai tout tenter.

Espère, attends, ranime mon courage :

De ce jardin le mur touche au rivage ;

Près de la mer il peut te ménager

Phrosine et Mélidore. 63

Un accès libre, et loin de tout danger.

Voilé par l'ombre, aidé par le mystère,

Tu guideras ta marche solitaire.

Jai tes serments, je t'ai donné ma foi :

Phrosine a-t-elle à rougir avec toi ?

L'amour enfin, ton salut me décide;

Ma jeune esclave Aly sera ton guide.

Sur nos tyrans les pavots tomberont,

Et Mélidore et Tamour veilleront. »

De quel espoir son alarme est suivie,

A ce discours, à ce souffle de vie !

Pour mieux tromper des yeux encore ouverts,

Il feint alors d'avoir rompu ses fers ;

Et cependant il brûle de voir naître

L'heure où Phrosine ordonne de paroître.

Elle ignoroit qu'Aymar, par ce détour,

Souvent la nuit sortoit de ce séjour.

La lune au ciel éclatoit sans nuage,

Quand Mélidore, arrivant au passage.

Ouvre, et soudain voit Aymar, en est vu ;

Chacun, frappé d'un aspect imprévu,

Frémit, recule, hésite et se regarde.

Bientôt armé, l'un et l'autre est en garde.

Le fer se croise, et le trait à la main,

Longtemps la mort vole autour de leur sein.

Enfin Aymar, redoublant son audace.

Cherche le coup qui Tétend sur la place.

Jule amoureux, tout plein de ses malheurs.

Là, très souvent promenoit ses douleurs.

Cette nuit même errant sur le rivage,

Il voit de loin le combat qui s'engage ;

Il vole, accourt, trouve Aymar abattu.

Qui s'écrioit : « Jule, que &is-tu ?

Venge ton frère. — O ciel ! c'est Mélidore !

C'est toi, dit Jule, insolent que j'abhorre !

Dans ton vil sang j'éteindrai mon amour:

Meurs, traître ! » Il dit, et combat à son tour.

Quittant alors la terrasse voisine,

Aly vient, voit, tremble et vole à Phrosine.

Phrosine accourt, et d'un œil éperdu,

Voit, sur le corps de son frère étendu,

Son frère armé qui combat Mélidore :

De Jule atteint, le sang couloit encore.

Elle s'élance au milieu de leurs coups.

< Cruels ! dit-elle, ô ciel ! que faites-vous !

Percez Phrosine, ou rendez-lui vos armes. »

Ce nom, ces cris, ses beaux yeux tout en larmes,

Ses bras enfin, qu'elle levoit aux cieux.

Calment d'abord deux tigres furieux.

Phrosine voit Aymar sur la poussière.

S'y précipite, et l'embrasse et le serre.

On vient en foule. Un autre sentiment

La fait trembler pour son cruel amant.

€ Va, fuis, lui dit-elle, adieu. » Phrosine reste

Dans les horreurs de cet état funeste.

Aymar vécut après de longs secours,

Jule guérit et soupire toujours.

Au désespoir se livre Mélidore ;

Contraint de fuir un séjour qu'il adore,

De sa main même il brûle ses vaisseaux,

Fait croire à tous son trépas dans les eaux.

Et dérobant les apprêts de sa fuite.

Phrosine et Atélidore,

De ses rivaux évite la poursuite :

S'il traîne ailleurs un sort irrésolu, S'il vit enfin, Phrosine la voulu.

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