‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 4 sur 78 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

Apologie des sens nés de la volupté, — De Vart de jouir, — Transition, — Tableaux, — Aglaé et le Faune, — La Bacchante, — Olympe, — Temple de la jouissance, — Agis et Zélide, — Épilogue.

VÉNUS, ô toi, déesse d'Épicure, Ame de tout, qui remplis la nature.

Qui, mariant tant d'atomes divers, D'un nœud durable enchaînes Tunivers ; Cest toi qui vis dans tout ce qui respire, Mais c'est dans l'homme où siège ton empire.

Tu descendis au terrestre séjour.

Pour l'animer du sympathique amour.

Il est des sens émanés de ta flamme, Trésors de l'homme, organes de son âme; De sa jeunesse aimables enchanteurs, Et de l'amour rapides inventeurs.

Ces rois de l'homme en ont un qui les guide.

Et, sur eux tous, c'est l'instinct qui préside.

VArt d'aimer, 39

Sœur de l'instinct, la curiosité

Devant ses pas fit briller sa clarté.

Leva son voile entr'ouvert à mesure,

Guida ses pas tournés vers la nature.

Et par degrés ménageant ses désirs,

Pour tous les sens trouva tous les plaisirs.

Pour ces plaisirs qu'on blâme et qu'on adore,

L'antique erreur a condamné Pandore,

Lorsqu'apportant le bonheur en son sein,

Des passions elle enfanta l'essaim.

L'homme, avant elle, et sans âme et sans force,

Séché d'ennuis, de langueurs consumé,

Obscur, rampant, vivoit inanimé,

Réduit, sans voir, sans jouir, sans connoître,

Au froid plaisir de végéter et d'être :

Par ses trésors que le ciel dispensa,

L'homme eut une âme, il sentit et pensa.

Mais c'est l'amour, source heureuse et féconde,

Qui de ses dons fut le plus cher au monde.

S'il eut alors des succès éclatants,

Si l'art d'aimer fut le même en tout temps,

L'art de jouir augmenta d'âge en âge.

Le goût, les mœurs, la culture, l'usage,

A ses plaisirs prêtèrent mille attraits ;

A Suse, à Rome, on sentit ses progrès :

Quel fut l'amour de Tarquin, de Clélie,

Près d'une nuit d'Octave et de Julie !

Toujours utile aux plaisirs amoureux, Le luxe a fait le siècle des heureux.

4© Poésies de Gentil^Bernard,

La terre entière, aujourd'hui sa patrie, A mis son sceptre aux mains de Tindustrie.

Dieu des talents, du travail et des arts.

Tout vit par lui, tout brille à ses regards.

Mille vaisseaux, élancés des deux mondes; Sont ses autels qui flottent sur les ondes.

Pour apporter, plus prompts que les désirs, D'un pôle à l'autre, un tribut aux plaisirs.

Il est le dieu des fêtes d'Idalie :

Avec l'amour ce dieu charmant s'allie, Dore ses traits, prépare son encens ; Dans une fête il réveille les sens ; Sur des coussins il endort la mollesse; Son opulence invite à la tendresse.

Ses dons vainqueurs soumettent la fierté.

Et sa richesse embellit la beauté.

Sans lui pourtant, riche assez de lui-même,

L'amant heureux jouit de ce qu'il aime,

Et j'établis, dans nos tendres désirs.

Le sentiment, base de tous plaisirs.

La volupté, profonde, inaltérable, ^-

Dans l'âme seule a sa source durable.

L'âme, écartant le terrestre bandeau.

De Prométhée allume le flambeau.

Nous ouvre enfin cette route embrasée.

Par où l'Amour même a son Él3rsée.

C'étoit ainsi qu'aux deux tiers de mon cours, J'allois atteindre au but de mes discours.

Ma voix dictoit ces maximes connues,

L'Art d'aimer, 41

Quand tout à coup, fendant le sein des nues,

L'Amour lui-même a suspendu mes sons :

Cesse, a-t-il dit, de trop vagues leçons ;

A mes plaisirs prête un autre langage ;

Fuis le précepte, enseigne par image :

Monte, et suis-moi. Son char étincelant

M'a fedt voler par un sentier brûlant.

J'ai vu Paphos, Amathonte, Cythère :

Je l'ai suivi dans l'île du mystère.

Viens, m'a-t-il dit; entends ici ma voix;

Écoute, écris, et peins ce que tu vois.

Je cède, Amour, au trait dont tu m'enflammes;

Guide ma voix, dieu des sens et des âmes :

Je chanterai ces rivages charmants.

Ton Elysée et le ciel des amants.

Dans le séjour d'une éternelle aurore.

Les soins de l'art, les prodiges de Flore,

Ont embelli ces jardins enchantés.

Asile heureux des tendres voluptés.

Dans chaque objet, l'expressive nature

De l'union rend la vive peinture.

Des bois profonds, des portiques ouverts,

Les chants d'amour de mille oiseaux divers.

L'onde et ses jeux, la fraîcheur et l'ombrage,

De la mollesse offrent partout l'image

Et font sentir, aux sujets de l'Amour,

L'esprit de feu qui règne en ce séjour.

Là, figurés par des marbres fidèles.

Les dieux amants sont offerts pour modèles.

Sous mille aspects leurs couples amoureux

42 Poésies de Gentil^'Bernard,

De la tendresse expriment tous les jeux.

J'y vois Léda sous un cygne étendue,

Neptune au sein d'Amymone éperdue,

Vénus aux bras d'Adonis enchanté.

Tout est modèle, et pour être imité,

Fait une loi : tout amant qu'il excite.

Voit et jouit, plein du dieu qu'il imite,

Et Ton entend, dans les bois d'alentour, 1

La voix mourante ou le cri de l'amour, '

Et l'on entend ces concerts qui résonnent :

Hymne aux plaisirs, gloire aux dieux qui les donnent ! |

Suivons des lois dont l'empire est si doux.

Adorons-les, ces dieux faits comme nous. '

Viens, dit l'Amour, parcourons ces ombrages ;

Vois du plaisir les mobiles images '

Te retracer les plus riants tableaux.

Au fond des bois, sur les prés, dans les eaux.

Partout ici le dieu de la tendresse,

Renouvelé, multiplié sans cesse.

Se reproduit sous les formes qu'il prend,

Toujours le même, et toujours différent.

Loin de ses sœurs, une Grâce timide

Suit dans les bois un &une qui la guide :

Tendre et farouche, elle veut et défend.

Contient le faune à demi triomphant.

Sûr de l'attaque, il permet la défense.

Pour mieux jouir, suspend la jouissance.

Prépare, amène, augmente le désir

Par ces baisers, précui-seurs du plaisir.

Vainqueur soudain de l'effort qu'elle oppose,

L'Art d'aimer, 45

Il ose tout, et peut tout ce qu'il ose.

O changement I ô puissance d'amour I C'est Aglaé qui, brûlant à son tour, Ne rougit plus de parler et d'entendre, S'émeut, arrive au transport le plus tendre, Connoît l'amour et pardonne à l'amant.

Le possesseur, maître encor du moment, Nourrit un feu qui se consume en elle, Écho répond aux soupirs de la belle; Sa voix se perd, celle d'Écho s'enfuit.

Et le silence en dit plus que le bruit.

Ces sombres lieux, dit le dieu du mystère.

Marquent la loi que j'impose à Cythère.

L'amant heureux, qui veut l'être longtemps.

Fuit du soleil les rayons éclatants.

Dans un jour doux, ni trop vif ni trop sombre,

La nudité veut les gazes de l'ombre ;

L'œil qui voit moins en croit voir plus d'attraits;

La beauté même a toujours ses secrets.

Du dieu du jour Vénus fut adorée.

Mais trop d'éclat effraya Cythérée;

Et la déesse, évitant ses regards.

Pour se cacher, prit les tentes de Mars.

Couple amoureux, par cette loi prudente,

Le péril cesse, et le plaisir augmente.

Redoutez donc le coup d'oeil hasardeux

D'un examen fatal à tous les deux.

D'un autre amour, dit mon fidèle guide, Sur ce gazon, vois le succès rapide.

44 Poésies dt Gentil-'Bernard.

Près d'un autel^ sous ces pampres divins, Tu vois danser ménades et sylvains.

Aux yeux de tous, une folle bacchante Paroît en l'air aux bras d'un corybante; De ses amours, par un effort nouveau.

L'amant Alcide enlève le fardeau.

Et comme un chêne, affermi sur la terre.

Prête ses flancs au lierre qui le serre.

Impatiente, elle ordonne, elle attend Et veut l'excès du plaisir d'un instant.

Sa voix l'excite, et sa main chancelante Presse un raisin sur la bouche brûlante Du fol amant qu'elle embrase à son tour.

Bacchus reçoit les victimes d'amour, Et la thyade, à tous ses dieux fidèle.

Chante Évohé, danse, boit et chancelle, Peint son ivresse aux pas qu'elle décrit Et tombe aux pieds de Silène qui rit.

Je l'avouerai, ce bachique mystère Blesse mes yeux et déplaît à ma mère.

Mais, dit l'Amour, dans ces jeux que tu vois. Souvent la coupe est utile au carquois.

Pour prix d'un bien qui sert à la tendresse, Ma loi pardonne à Bacchus son ivresse.

J'accuse en vous, possesseurs trop heureux.

Le fol excès du tribut amoureux.

Un Salamandre, en ses premiers vertiges.

Tombe énervé pour compter ses prodiges.

Un sage athlète, au combat plus certain, Retrouve au soir les forces du matin.

VArt d? aimer, 45

Silène a bu^ mais la soif qui lui reste Surnage encor sur sa coupe céleste.

Aimons ainsi, TAmour doit avec soin Laisser grossir le torrent du besoin.

Que le vainqueur, dans les courses d'Élide, Arrive au but du pas le plus rapide; Uamant heureux au tournois de Cypris, Lent à la course, y remporte le prix.

Avec Psyché, c'est vous que je préfère.

Jeux suspendus, plaisirs que je difïère, Volupté lente, où, fixant ses désirs.

L'âme s'écoute, en comptant ses plaisirs.

Qu'un calme utile au délire succède; Que la folie occupe l'intermède :

Mille baisers, donnés, pris et rendus, Cent petits noms, sans ordre confondus; Serments, soupirs, jusqu'au silence même.

Tout est divin aux bras de ce qu'on aime.

Rappelez-vous, par des récits charmants, De vos amours l'attente et les tourments.

Les premiers jeux d'une pudeur timide.

Et cette nuit où l'on fut un Alcide.

Un mot, un geste, un caprice, un désir, Change soudain l'attaque du plaisir.

On veut, on tente une attaque nouvelle :

Tel Phidias ajustoit son modèle.

Prépare-toi, me dit encor l'Amour, Aux voluptés d'un plus riant séjour; Vois ce ruisseau, vois ce bois solitaire :

46 Poésies de Gentil-Bernard,

Là, sont les bains consacrés à ma mère.

L'amant qui touche à ces magiques eaux Sent naître en lui des feux toujours nouveaux. Près de ce bord, tapissé de verdure, Sur un fond pur coule une onde aussi pure.

Cest là qu'Olympe a suivi son amant ; L'aspect du lieu, le danger du moment, Ont arrêté la bergère craintive :

Iphis l'atteint au penchant de la rive, L'invite au bain, l'exhorte à détacher Ses vêtements qu'il tente d'arracher.

Un jeu folâtre ou desserre, ou renoue Ces vains atours dont le zéphyr se joue.

Sur le gazon les voiles sont épars.

Entre elle et lui plus d'obstacle aux regards Qu'une main seule, à la pudeur fidèle.

Olympe est nue, Iphis est nu comme elle.

£lle en rougit, elle fuit de ses bras.

Et fait de l'onde un voile à ses appas; Il suit, l'atteint, et l'onde transparente Reçoit Iphis aux bras de son amante.

Tous deux unis, sur le sable étendus.

Le flot pressé ne les sépare plus.

Sous les efforts de l'amant qui surnage.

L'eau qui s'agite inonde son rivage.

Et loin de nuire à leurs sens alarmés, Produit les feux dont ils sont consumés.

Telle n'est point, avec sa cour austère, Diane au bain, tristement solitaire ; Mais telle on voit la source de ces eaux.

Où Salmacis brûloit dans ses roseaux.

UArt d* aimer, 47

Lorsqu'en ses bras la je.une enchanteresse IVHennaphrodite excita la tendresse ; Lorsque' tous deux, enivrés, éperdus, L'amour unit leurs sexes confondus.

Du dieu des sens je reconnois Tempire, Dis-je à FAmour; oui, c'est là ton délire.

Mais, dieu charmant, source de tout plaisir, Je désirois (pardonne à ce désir) Trouver ici la naïve peinture D'un autre amour, enfant de la nature.

Qui, par degrés pénétrant tes secrets.

De tes faveurs sentît mieux les progrès; Et qui, brûlant de ta plus pure flamme, Dût son bonheur aux voluptés de l'âme.

L'objet me rit, il manque à tes tableaux,

Me dit le dieu; prends ces crayons nouveaux.

Marque les traits d'une touche plus tendre ;

Viens, vois le temple où mes pas vont se rendre.

Fille du ciel, compagne de l'Amour,

La Jouissance habite en ce séjour.

Descends, pénètre au fond du sanctuaire;

Ma voix te guide, et mon flambeau f éclaire.

Sur l'édifice, enfant de tous les arts,

Le front du dôme oflrit à mes regards

Ces mots divers, gravés pour tous les âges :

Jouir est tout, les heureux sont les sages.

J'entre, et je vois l'Olympe des amours;

La déité sans voile, sans atours.

Dans les parfums s'endort et se réveille,

Aux sons flatteurs qui charment son oreille.

De son pouvoir le trône solennel Est une alcôve^ un lit est son autel.

Près d'elle assis, dans son apothéose.

Est le Bonheur, le front paré de rose ; UEspoir brillant, de faveurs entouré ; La Pâmoison, Tœil au ciel égaré ; Le jeune Audace et la Langueur mourante.

Des doux Baisers la foule renaissante.

Le Rapt vainqueur, l'Attentat libertin, Le dieu charmant des songes du matin.

Voilà sa cour. La jeune souveraine.

D'un holocauste, à toute heure certaine, Voit jour et nuit, sur des cœurs palpitants, Sacrifier des prêtres de vingt ans ; Et tour à tour, dans ces jeux qu'elle anime.

Elle sourit au cri d'une victime.

Plus loin, mes yeux, par un charme attirés.

Virent encor des groupes séparés :

C'étoit le dieu qui préside au mystère, Qui sait aimer, triompher et se taire ; C'étoit l'Esprit, ce durable enchanteur.

Et le Respect, plus sûr adorateur; Le Sentiment s'appuyoit sur l'Estime ; Et toi, par qui le plaisir se ranime.

Tendre Pudeur, tu parois cette cour.

Je te voyois écartant un amour Qui dénouoit ton écharpe légère.

Je te cherchois, fugitive, étrangère.

Constance; hélas I un caprice des dieux, Pour nous punir, t'exila de ces lieux.

L'Art d'aimer, 49

Mais quels apprêts I quelle pompe nouvelle I C'est, dit l'Amour, ma fête la plus belle :

Tout se prépare au sacrifice heureux De deux amants liés des premiers nœuds.

Zélide, Agis, partis de Mitylène, Ont, dès l'enfance, osé porter ma chaîne.

A ses amours par son père enlevé, Dans cet asile Agis s'étoit sauvé.

Errant pour lui de rivage en rivage.

Enfin Zélide a fait ici naufrage.

Je préparois ce fortuné moment.

Peins -toi Zélide aux bras de son amant ; Elle y retrouve et sa vie et sa flamme ; Elle y jouit, jouissance de l'âme, De ce bonheur si confus, mais si doux, Qui les annonce et les surpasse tous.

L'amant heureux partage cette ivresse ; Possède, embrasse, adore sa maîtresse.

Des feux plus vifs, des désirs plus pressants Voudroient percer le mystère des sens ; Stérile épreuve où se perd l'innocence ; Leurs foibles jeux sont les jeux de l'enfance. Il cherche en vain, maître de tant d'appas. Dans son trésor un trésor qu'il n'a pas.

Le bois sacré, qui pare ce rivage, Les a trois nuits couverts de son ombrage.

Unis sans l'être, ils s'embrassent tous deux. Je meurs, Zélide, apaise donc mes feux.

Dit-il. En vain il l'excite, il la presse ; Elle rougit, soupire et le caresse.

Troublés, confus, leurs sens embarrassés,

5© Poésies de Gentil^Bernard.

En leur parlant, ne parlent point assez.

Enfin, sur eux ma vertu va descendre; Tu vas jouir d'un spectacle si tendre; Le prix d'amour en ces lieux les attend, Et la déesse en a marqué l'instant.

Aux yeux charmés de sa cour immortelle,

Le couple heureux fut conduit devant elle.

L'adolescence, aux brillantes couleurs,

Aux longs cheveux, semoit leurs pas de fleurs.

Zélide, au temple, apportoit pour offrande

Une colombe, Agis une guirlande.

Zélide encor n'osoit lever les yeux ;

Lui, tout à coup, comme inspiré des dieux :

Entends, dit-il, en montrant son amante,

Entends nos vœux, divinité puissante;

Du dieu des cœurs nous connoissons la loi ;

Digne de lui, rends-nous dignes de toi.

Pour mériter tes chaînes fortunées.

Accrois nos sens, ajoute à nos années;

Aide à l'amour qui s'épuise en désirs;

Il donne un cœur, tu donnes les plaisirs.

Amants, dit-elle, oui, vous m'allez connoître :

Venez jouir, et commencez à naître.

En les liant de festons amoureux,

De sa main même elle en serre les nœuds.

On les conduit, par son ordre suprême^

Au fond du temple, au lit de l'Amour même;

Lieu de délice, au vulgaire caché,

Où triompha le monstre de Psyché.

Sans la pâleur des flambeaux d'hyménée.

UArt d^ aimer. ji

Pour eux s'ouvrit la couche fortunée.

Là, tout à coup, élancés, étendus,

Ils sont unis, éclipsés, confondus;

Leur âme entière et s'égare et se noie

Dans des torrents de délice et de joie.

Pour tant d'amour, tant d'objets, tant d'appas,

Leurs sens unis ne se suffisent pas.

Bientôt Agis en connoît mieux l'usage;

Plus irrité par l'obstacle de l'âge.

Agile et tendre, il presse, il est pressé,

Combat, assiège, embrasse, est embrassé.

Hâte ou suspend un succès trop rapide;

Il soupiroit, il. nommoit sa Zélide.

Zélide enfin, l'appelant à son tour.

Avec son nom part le cri de l'amour.

Dans le silence, une immobile extase Rallume, étend le feu qui les embrase.

Sur son amante Agis ouvre les yeux; Céleste image, objet délicieux I Comme l'autour dont le vol se déploie.

Pose, balance, ou plane sur sa proie, Agis ainsi, de retour au combat, Reprend son vol, fond, s'élève ou s'abat.

A sa défaite elle-même conspire ; En se pâmant, Zélide encor soupire.

Agis se meurt, et l'Amour étonné.

Deux fois vainqueur. Ta deux fois CQuronné.

Ivre d'amour, de langueur abattue.

Elle suspend un plaisir qui 1^ tue.

Et dans les bras d'Agis et du sommeil.

ja Poésies de Gentil-Bernard.

Tombe et s'endort dans Tespoir du réveil.

Plus vigilant, plus heureux que <2éphale, Agis s'éveille, et l'aube matinale Offre, au milieu d'une foule d'appas, Des voluptés qu'il ne connoissoit pas.

Zélide alors, sans crainte, sans alarmes, A son amant prodiguoit tous ses charmes.

L'amour, un songe et leurs douces chaleurs Couvroient son teint des plus vives couleurs ; C'est l'abandon, la langueur, la mollesse, Et ce désordre où le plaisir nous laisse.

D'un de ses bras son front s'est couronné, Sur son Agis, l'autre est abandonné ; De ses cheveux les boucles étalées Sont dans les fleurs éparses et mêlées; Son sein respire, et, par son mouvement, Près de son cœur rappelle son amant.

Partout Agis voit, contemple, dévore Ce qu'il a vu, ce qu'il veut voir encore; Sa main avide, au gré de tous ses vœux.

Détache un voile, enlève ses cheveux.

Presse et parcourt le corail et l'albâtre; Sur chaque objet, un coup d'œil idolâtre Y précipite un baiser qui le suit.

Tel un ruisseau qui serpente et qui fuit.

Se repliant sur sa route fleurie, Baigne l'émail de toute la prairie; Tel est Agis : en vainqueur satisfait.

Il s'applaudit des ravages qu'il fait.

Et reconnoît, sur des traces charmantes,

VArt d* aimer, çj

De ses baisers les empreintes brûlantes.

Tu dors, Zélide, et je jouis sans toi ;

Vois mon bonheur, regarde, écoute-moi;

J'ai cent plaisirs, tu n'as qu'un vain mensonge,

Et je te vois quand tu ne vois qu'un songe.

Il soupira : Zélide l'entendit,

Ouvrit les yeux, soupira, s'étendit;

Leva sa main : hélas ! sa main timide

N'osoit tomber. Agis en fut le guide...

A cette approche^ uh feu qui les brûla

De veine en veine aussitôt circula.

Zélide, Agis, sur leur bouche de flamme,

Réunissoient les moitiés de leur âme ;

Et si leur bouche est oisive un moment,

L'organe ajoute à leur emportement,

Mêle et confond ces paroles de joie.

Qu'à son amant une amante renvoie ;

Ces noms, ces cris, ces soupirs agaçants.

Aiguillons sûrs des plaisirs renaissants.

Où suis-je, Amour, et quel feu me dévore?

Amour, quels traits peux-tu lancer encore ?

De tes fureurs cesse de m'agiter; Pour trop sentir, je ne puis plus chanter.

Ici, Daphné, couronne ton ouvrage; De nos plaisirs vois si j'ai peint l'image.

Pour toi, l'amour, dictant ce que j'écris, T'en fit l'objet, et le juge et le prix.

Ouvre les yeux, son flambeau doit te luire :

Vois, connois tout; le charme est de s'instruire;

54 Poésies de Gentil-Bernard,

Suis pas à pas ton instinct curieux; Cest un bonheur inconnu même aux dieux, Ils savent tout : adore ton partage, Sors doucement des ombres de ton âge.

J'aime une fleur lente à s'épanouir ; Cest par degrés qu'il faut {)laire et jouir.

Hélas ! mon âme, à l'amour tout entière, Trop diligente, épuisa la matière; Je dévorai les secrets de Cypris.

Amour, pourquoi m'en avoir tant appris ? Ou que ne puis-je, ô maître que j'adore, Oublier tout, pour m'en instruire encore î

PHROSINE ET MÉLIDORE

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