‹ Poésies choisies de Gresset;Chapitre 46 sur 61 · SCÈNE IX CLÉON, LISETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX CLÉON, LISETTE

CLÉON

Heureusement nous voilà sans témoins :

Achève de m'instruire, et ne fais aucun doute...

Laissez-moi voir d'abord si personne n*écoute Par hasard à la porte, ou dans ce cabinet :

Quelqu'un des gens pourroit entendre mon secret.

CLÉON^ seul.

La petite Chloé, comme me dit Lisette, Pourroit vouloir de moi ! l'aventure est parfaite : Feignons ; c'est à Valère assurer son refus, Et tourmenter Florise est un plaisir de plus.

LISETTE, à part, en revenant.

Tout va bien. .

CLÉON

Tu me vois dans la plus douce ivresse ; Je l'aimois sans oser lui dire ma tendresse.

Sonde encor ses désirs : s'ils répondent aux miens, Dis-lui que dès longtemps j'ai prévenu les siens.

LISETTE

Je crains pourtant toujours.

Le Méchant, 171

CLÉON

Quoi?

LISETTE

Ce goût pour madame.

CLÉON

Si tu n'as pour raison que cette belle flamme... Je te l'ai déjà dit ; non, je ne l'aime pas.

Ma foi, ni moi non plus. Je suis dans l'embarras, Je veux sortir d'ici, je ne saurois m'y plaire : Ce n'est pas pour monsieur ; j'aime son caractère, Il est assez bon maître, et le même en tous temps, Bon homme...

CLÉON

Oui, les bavards sont toujours bonnes gens.

LISETTE

Pour madame... Oh ! d'honneur... Mais je crains ma franchise: Si vous redeveniez amoureux de Florise...

Car vous l'avez été sûrement, et je croi...

CLÉON

Moi, Lisette, amoureux 1 tû te moques de moi : Je ne me le suis cru qu'une fois en ma vie.

J'eus Araminte un mois ; elle étoit très jolie, Mais coquette à l'excès; cela m'ennuyoit fort : Elle mourut, je fus enchanté de sa mort.

ij2 Poésies de Grès set.

Il faut, pour m'attacher, une âme simple et pure, Comme Chloé, qui sort des mains de la nature, Faite pour allier les vertus aux plaisirs, Et mériter l'estime en donnant des désirs ; Mais madame Florise !.^

LISETTE

Elle est insupportable ; Rien n'est bien : autrefois je la croyois aimable. Je ne la trouvois pas difficile à servir ; Aujourd'hui, franchement, on n'y peut plus tenir ; Et pour rester ici j'y suis trop malheureuse. Comment la trouvez-vous ?

Ridicule, odieuse...

L'air commun, qu'elle croit avoir noble pourtant ; Ne pouvant .se guérir de se croire une enfant : Tant de prétentions, tant de petites grâces.

Que je mets, vu leur date, au nombre des grimaces ; Tout cela dans le fond m'ennuie horriblement ; Une femme qui fuit le monde en enrageant.

Parce qu'on n'en veut plus, et se croit philosophe ; Qui veut être méchante, et n'en a pas l'étofiè ; Courant après l'esprit, ou plutôt se parant De l'esprit répété qu'elle attrape en courant; Jouant le sentiment : il faudroit, pouf lui plaire. Tous les menus propos de la vieille Cythère, Ou sans cesse essuyer des scènes de dépit, Des fureurs sans amour, de l'humeur sans esprit Un amour-propre affreux, quoique rien ne soutienne...

Le Méchant, 173

LISETTE

Au fond je ne vois pas ce qui la rend si vaine.

• CLÉ ON

Quoiqu'elle garde encor des airs sur la vertu, De grands mots sur le cœur, qui n'a-t-elle pas eu ? Elle a perdu les noms, elle a peu de mémoire ; ^^Mais tout Paris pourroit en retrouver l'histoire : Et je n'aspire point à l'honneur singulier D'être le successeur de l'univers entier.

LISETTE, allant vers le cabinet.

Paix ! j'entends là-dedans... Je crains quelque aventure.

CLÉON, seul.

Lisette est difficile, ou la voilà bien sûre Que je n'ai point l'amour qu'elle me soupçonnoit : Et si, comme elle aussi, Chloé l'imaginoit.

Elle ne craindra plus...

LISETTE, à part, en revenant.

Elle est, ma foi ! partie, De rage, apparemment, ou bien par modestie.

CLÉON

Eh bien ?

LISETTE

On me cherchoit. Mais vous n'y pensez pas.

Monsieur; souvenez-vous qu'on vous attend là-bas. Gardons bien le secret, vous sentez l'importance...

174 Poésies de Gresset,

CLÉON

Compte sur les effets de ma reconnoissance Si tu peux réussir à faire mon bonheur.

LISETTE

Je ne demande rien, j'oblige pour Thonneur.

A part, en sortant.

Ma foi, nous le tenons.

CLÉON, seul.

Pour couronner TafFaire, Achevons de brouiller et de noyer Valère.

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