‹ Poésies choisies de Gresset;Chapitre 45 sur 61 · SCENE VII CLÉON, ARISTE · texte numérisé non relu

SCENE VII CLÉON, ARISTE

ARISTE

M'apprendrez-vous, monsieur, quelle odieuse histoire Me brouille avec Géronte, et quelle âme assez noire...

CLÉON

Vous n'êtes pas brouillés; amis de tous les temps. Vous êtes au-dessus de tous les différends :

Vous verrez simplement que c'est quelque nuage ; Cela finit toujours par s'aimer davantage. Géronte a sur le cœur nos persécutions Sur un parti qu'en ^-ain vous et moi conseillons. Moi, j'aime fort Valère, et je vois avec peine Qu'il se soit annoncé par donner une scène; Mais, soit dit entre nous, peut-on compter sur lui ?

Le Méchant. 167

A bien examiner ce qu'il fait aujourd'hui, On imagineroit qu'il détruit notre ouvrage, Qu'il agit sourdement contre son mariage ; Il veut, il ne veut plus : sait-il ce qu'il lui faut ? Il est près de Chloé, qu'il refusoit tantôt.

ARISTE

Tout seroit expliqué si l'on cessoit de nuire, Si la méchanceté ne cherchoit à détruire...

CLÉON

Oh bon ! quelle folie I Êtes-vous de ces gens

Soupçonneux, ombrageux ? croyez- vous aux méchants ?

Et réalisez- vous cet être imaginaire,

Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire?

Pour moi, je n'y crois pas : soit dit sans intérêt,

Tout le monde est méchant, et personne ne Test ;

On reçoit et l'on rend ; on est à peu près quitte :

Parlez-vous des propos ? comme il n'est ni mérite.

Ni goût, ni jugement qui ne soit contredit,

Que rien n'est vrai sur rien, qu'importe ce qu'on dit ?

Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre.

L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre.

Je dis ici qu'Éraste est un mauvais plaisant ;

Eh bien I on dit ailleurs qu'Éraste est amusant.

Si vous parlez des faits et des tracasseries,

I Je n'y vois dans le fond que des plaisanteries ; Et si vous attachez du crime à tout cela,

^ Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là. L'agrément couvre tout, il rend tout légitime : Aujourd'hui dans le monde on ne connoit qu'un crime,

i68 Poésies de Grès s et.

C'est l'ennui ; pour le fuir tous les moyens sont bons ;

Il gagneroit bientôt les meilleures maisons,

Si Ton s'aimoit si fort ; l'amusement circule

Par les préventions, les torts, le ridicule ;

Au reste, chacun parle et âdt comme il l'entend.

Tout est mal, tout est bien^ tout le monde est content.

ARISTE

On n'a rien à répondre à de telles maximes :

Tout est indifférent pour les âmes sublimes.

Le plaisir, dites-vous, y gagne ; en vérité,

Je n'ai vu que l'ennui chez la méchanceté :

Ce jargon éternel de la froide ironie,

L'air de dénigrement, l'aigreur, la jalousie,

Ce ton mystérieux, ces petits mots sans fin,

Toujours avec un air qui voudroit être fin ;

Ces indiscrétions, ces rapports infidèles.

Ces basses faussetés, ces trahisons cruelles ;

Tout cela n'est-il pas, à le bien définir,

L'image de la haine, et la mort du plaisir ?

Aussi ne voit-on plus où sont ces caractères.

L'aisance, la franchise, et les plaisirs sincères.

On est en garde, on doute enfin si l'on rira ;

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

De la joie et du cœur on perd l'heureux langage

Pour l'absurde talent d'un triste persiflage.

Faut-il donc s'ennuyer pour être du bon air ?

Mais, sans perdre en discours un temps qui nous est cher,

Venons au fait, monsieur; connoissez ma droiture :

Si vous êtes ici, comme on le conjecture.

L'ami de la maison ; si vous voulez le bien.

Le Méchant. 169

Allons trouver Géronte, et qu'il ne cache rien : Sa défiance ici tous deux nous déshonore.

Je lui révélerai des choses qu'il ignore ; Vous serez notre juge : allons, secondez^moi, Et soyons tous trois sûrs de notre bonne foi.

Une explication I en faut-il quand on s'aime ? Ma foi, laissez tomber tout cela de soi-même. Me mêler là-dedans !... ce n'est pas mon avis : Souvent un tiers se brouille avec les deux partis ; £t je crains... Vous sortez ? Mais vous me faites rire. De grâce, expliquez-moi...

ARISTE

Je n'ai rien à vous dire.

Page 1