BuUes d'air (N.; L.). 4. V. p
lU ne pensoient qu'en elle, et^ sans plus, leurs desseins Estoient de la surprendre et d'y mettre les mains ; Et pource ils accouroient autour de l'escarcelle. Comme guespcs autour d'une grappe nouvelle.
Quand quelqu'un murmuroit, la dame l'appaisoit ; Car de sa gibecière un leurre elle faisoit. Qu'elle monstroit au peuple, et comme trop légère. Aux uns estoit marastre, aux autres estoit mère. L'un devenoit content sans s'estre tourmenté; L'autre attendoit vingt ans sans estre contenté. L'autre dix, l'autre cinq, puis au lieu d'une abbaye * Ou d'une autre faveur lui donnoit une baye^^ Ou bien un attendez ou bien il m'en soucient ; Mais oncques en effect ce souvenir ne vient.
Le peuple, ce-pendant, souffloit à grosse haleine. Qui, suant et pressant et courant, mettoit peine De courtizer la nymphe, et d'un cœur indonté. Sans craindre le travail, luy pendoit au costé.
En pompe devant elle alloit dame Fortune, Qui, sourde, aveugle, sotte, et sans raison aucune Par le milieu du peuple à l'aventure alloit Abaissant et haussant tous ceux qu'elle vouloit. Et folle, et variable, et pleine de malice, Mesprisoit la vertu et cherissoit le vice.
Au bruit de telle gent^, qui murmuroit plus haut Qu'un grand torrent d'hyver, je m'éveille en sursaut. Et voyant près mon lict une dame si belle.
Je m'enquiers de son nom et devise avec elle :
« Déesse, approche-toy, conte-moy ta vertu, D'où es-tu T d'où viens-tu? et où te loges-tu? A voir tant seulement ta fiere contenance.
D'un pauvre laboureur tu n'as pris ta naissance; Tes mains, ton front, ta face, et tes yeux ne sont pas
1. Pron. ab-bay-e. Rime contre 2. Mensonge (L.; Th. fr. Gl,).
l'usage ; dès longtemps avant Sur cette expression, voj. L.)
Ronsard abbaje rimait avec les Hist. delalang, /V. II, 31.
noms en t^» (Bart. Chr., p. 506 ; 3. Populace, slng. de gens
Ace. Rim.). Cf. p. 319. (Chev., III, 87).
Semblables aux mortels qui naissent icy-bas. >»
Ainsi je luy demande, et ainsi la déesse Me respond à son tour : ■ Ronsard^ je suis Promesse, Dont le pouvoir hautain, superbe et spacieux Commande sur la mer^ en la terre et aux cieux; La troupe que tu vois me suit à la parole ; Et, pour un petit mot qui de ma bouche vole, Je suis crainte et servie, et si puis esbranler Le cœur des plus constans, m'ayans ouy parler; J'habite ces palais et ces maisons royalles.
Je loge en ces chasteaux et en ces grandes salles Qui ont les soliveaux argentez et dorez, Superbes en piliers de marbre élabourez ; Les roys, les empereurs, les seigneurs et les princes Ne peuvent rien sans moy ; je garde leurs provinces. Je flate leurs sujets, et, puissante, je fais La guerre quand je veux, les trêves et la paix ; Je destruy les citez, je perds les républiques, J^ corromps la justice et les loix politiques, Je fay ce que je veux, tout tremble dessous moy. Et ma seule parolle est plus forte qu'un roy... [48]
« La parolle, Ronsard, est la seule magie :
L'ame par la parolle est conduite et régie ; Elle émeut le courage, émeut les passions, Emeut les volontez et les affections; Par elle l'amoureux peut fléchir sa maistresse. Par elle l'usurier adoucit sa rudesse, Prestant sans interest, et le courroux des dieux S'appaise par l'effort d'un parler gracieux; Je m'en aide souvent comme d'un artifice Qui contraint toute France à me faire service. Et c'est le seul moyen qui mon nom fait vainqueur, Car tousjours la parolle est maistresse du cœur. »... [100]