DISCOURS DES MISERES DE CE TEMPS
A CATHERINE DE MEDICiS
Vous, royne, dont l'esprit prend plaisir quelquefois
De lire et d'escouter l'histoire des François, Vous sçavez (en voyant tant de faits mémorables) Que les siècles passez ne furent pas semblables.
Un tel roy fut cruel, l'autre ne le fut pas ; L'ambition d'un tel causa mille débats ; Un tel fut ignorant, l'autre prudent et sage ; L'autre n'eut point de cœur, l'autre trop de courage. Tels que furent les roys, tels furent leurs sujets ; Car les roys sont tousjours des peuples les objects.
Il faut donc dès jeunesse instruire bien un prince, A fin qu'avec prudence il tienne sa province. Il faut premièrement qu'il ait devant les yeux La crainte d'un seul Dieu, qu'il soit devotieux Envers la sainte Eglise, et que point il ne change La foy de ses ayeux pour en prendre une estrange ^; Ainsi que nous voyons instruire nostre roy,
1. Ces discours, an nombre de 8. Ce discours fut publié pour 11, parui'ent séparément pour la la première fois en 156it. plupart. 3. Étrangère'.
Qui par vostre vertu n*a point changé de loy.
Las ! Madame, en ce temps que le cruel orage Menace les François d'un si piteux naufrage, Que la gresie et la pluye et la fureur des cieux Ont irrité la mer de vents séditieux.
Et que Tastre jumeau ne daigne plus reluire.
Prenez le gouvernail de ce pauvre navire.
Et, maugré la tempeste et le cruel effort De la mer et des vents, conduisez-le à bon port.
La France à joinctes mains vous en prie et reprie. Las ! qui sera bien tost et proye et moquerie Des princes estrangers, s'il ne vous plaist en bref Par vostre authorité appaiser son meschef ^.
Ha ! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses. De tant de vaillants roys les âmes généreuses î Que dira Pharamond, Clodion et Clovis î Nos Pepiîis, nos Martels, nos Charles, nos Loys, Qui de leur propre sang versé parmy la guerre Ont acquis à nos roys une si belle terre ?
Que diront tant de ducs et tant d'hommes guerriers Qui sont morts d'une playe au combat les premiers. Et pour France ont souffert tant de labeurs extrêmes, La voyant aujourd'huy destruire par nous-mesmes î
Ils se repentiront d'avoir tant travaillé.
Querellé, combattu, guerroyé, bataillé.
Pour un peuple mutin divisé de courage, Qui perd en se jouant un si bel héritage.
Héritage opulent, que toy, peuple qui bois Dans l'angloise Tamise, et toy, More qui vois Tomber le chariot du soleil sur ta teste, Et toy, race gothique aux armes tousjours preste. Qui sens la froide bise en tes cheveux venter. Par armes n'avez sceu ny froisser ny douter.
Car tout ainsi qu'on voit une durecoignée Moins reboucher' son fer, plus est embesongnée A couper, à trancher, et à fendre du bois,