A PARIS
Chez SANSOT, Libraire, rue de l'Eperon, g
près le départ des carrosses
d'Orléans
BiDLIOTHECA
« Mon cher Tircis (i), que t'ay-jefaict, Pour me demander mon poriraict?
Veux-tu qu'à mon desavantage Ma main travaille à cet ouvrage, Et qu'avec si peu d'agremens On me monstre chez les Flamans?
Soit à ma honte ou pour ma gloire, J'ay peine à faire mon histoire.
Je vais pourtant, sans me flatter.
Me peindre pour te contenter.
Ma mine est fort peu cavalière.
Mon visage est faict de manière
Qu'il tient moins du beau que du laid.
Sans estre choquant tout à faict.
Dans mes yeux deux noires prunelles
Brillent de maintes étincelles.
J'ay le nez pointu, je l'ay long,
Je l'ay mal faict; mais je l'ay bon,
Et je sens venir toutes choses
De plus loin qu'on ne sent les roses;
Enfin j'ose dire en un mot
Que je n'ay pas le nez d'un sot.
(i) TircitoM Tirsis, c'est, ici, dei Barreaux, l'illuitrc libertin.
Malgré les ans et la fortune.
Ma chevelure est encor brune.
Mon teint est jaune et safrané, De la couleur d'un vieux damné, (Pour le moins qui le doit bien estre, Ou je ne sçay pas m'y connoistre).
Soit par hazard ou par despit, La nature injuste me fit Court, entassé, l'espaule grosse.
Au milieu de mon dos, je hausse Certain amas d'os et de chair Faict en pointe comme un clocher.
Mes bras, d'une longueur extresme, Et mes jambes presque de mesme Me font prendre le plus souvent Pour un petit moulin à vent.
Je suis composé de matière Fort combustible et peu grossière; J'ay de l'enjoûment, j'ay du feu :
Qu'il m'en reste beaucoup ou peu, N'importe; il s'en faut satisfaire, Quand on s en trouve assez pour plaire. Je ne suis point homme borné :
Mon esprit n'est pas mai tourné ; Je l'ay vif dans les reparties Et plus piquant que les orties.
Je ne laisse pas d'estre adroit.
Complaisant, mesme un peu coquet ; Mais ce n'est pas pour la coquette :
Près d'elle fort peu je m'arresle, Et je croirois passer pour fat Si je n'estois plus délicat.
Je suis tantost gueux, tantost riche; Je ne suis libéral, ny chiche;
Je ne suis ny fascheux, ny doux:
Sage, ny du nombre des fous; Et je suis cela tout ensemble.
Sans que personne me ressemble.
Enfin je trouve tout égal, Et je ne fais ny bien ni mal.
La coutume, à qui l'on défère Comme l'enfant faici à sa mère.
Ne peut, toute forte qu'elle est, M'emporter qu'à ce qui me plaist.
L'ambitieuse frénésie, La vengeance, la jalousie.
Grands trouble-festes de l'esprit, Ont sur le mien peu de crédit.
J'aime à railler, mais sans mesdire Et resjoùir sans faire rire, Parler sans me faire escouter.
Et je veux plaire sans flatter.
Avec beaucoup de soin j'évite Et la rencontre et le mérite (i) De certaines gens qui, partout, Poussent ma patience à bout ; Ils entent sur les bagatelles Toujours nouvelles sur nouvelles :
Politiques dont l'entretien [Traite] de tout et ne [vaut] rien (2). J'ay l'application profonde A bien connoistre tout le monde; Et j'en fais le discernement Sans m'y tromper que rarement :
(1) Et [la visite] ?
(2) Correction hypothétitiue. — M. E. de Barthélémy qui, le premier a publié ce passage (Bulletin du bibliophile, 1863, p. 35), écrit :
Politiquei, dont l'entretien, Qui aont de toul et ne lont ricD,
Pour le corps je ne prends point l'ombre. J'ay pour amis un petit nombre De gens choisis et bien triez.
La raison qui nous tient liez Nous unit fortement ensemble :
Jamais pour l'un l'autre ne tremble, Et sans reserve chascun rit Comme n'aïant qu'un mesmc esprit.
Je ne suis pas l'homme du monde Le plus ennemy de la fronde.
Aussy (i) je ne suis pas de ceux Qui partout, d'un esprit hargneux, Cherchent sans cesse sur qui mordre, Et ne preschent que le desordre.
Le repos et la liberté Est le seul bien que jay gousté- Je hay toutes sortes d'affaires; Je ne me fais point de chimères; Du futur comme du passé Je n'av l'esprit embarrassé.
Ce qu'on dit de moy peu mechocquc; De force choses, je me mocque, Et jusqu'icy je n'ay point sçu Ce que c'est que vice ou vertu :
Je confonds toutes les espèces.
Je mets en œuvre toutes pièces, Et sans contraindre mes désirs, Je me donne entier aux plaisirs.
Le jeu, l'amour, la bonne chère Ont pour moy certain caractère Par qui tous mes sens sont charmez Et je les ay tousjours aimez.
(1) C'est-A-dirt : Mais }f ne suis pas non plus
Toutesfois, ce n'est qu'à ma mode, Dans un air de vivre commode :
C'est rarement qu'un vieux garçon En use d'une autre façon.
Je fuy l'estude et j'ayme à lire Un vieux roman, une satyre; Tous les livres plus sérieux Sont, à mon gré, fort ennuyeux.
Avec aisance je compose Tantost en vers, tantost en prose ; Et, quelquefois assez heureux, Je réussis en tous les deux.
Mon humeur est assez facile; J'aime les champs, je hay la ville, Et je pense moins à la Cour Que je ne fais à ton retour.
Voylà ma peinture parfaicte:
Et je suis quitte de la debte A quoy je mestois engagé.
Regarde si je suis changé D'humeur, d'esprit et de visage.
Trouves-tu que je sois plus sager De quelque façon que je sois, Ayme-moi, Tircis, tu le doibs. «
C'est ainsi que Saint-Pavin traçait son portrait pour son ami des Barreaux. Et cette peinture — flattée, naturellement — parait pourtant assez ressemblante. A la lire, et ^i l'on en comprend bien les sous-entendus, on voit ce qu'en devait être l'auteur : un Scarron, burlesque dans son corps, mais qui, dans son oeuvre, vise à la préciosité et à la finesse; un amateur de lettres, qui compose des vers parfois médiocres et « lâchés ^), parfois (dans le sonnet surtont) aisés, élégants, spirituels.
voire malins, et qui ne laisse pas d'estimer son œuvre d'un assez haut prix ; un épicurien de vie et de doctrine, qui pousse volontiers son épicurisire jusqu'à un « libertinage » non sans audace. Et peut-être est-ce ce dernier trait surtout qui en fait, pour son époque, un personnage assez curieux, et même « représentatif ».
Rien n'est plus simple ou même plus vide d'événements que la vie de Saint-Pavin (i). Néen 1595, Denis Sanguin était le sixième fils de Jacques Sanguin, sieur de Livry, alors conseiller au Parlement,
(1) Voir l'étude de M. Lachèvre, sava; te et complète comme tout ce qu'écrit ce scrupuleux érudit. Les détails biographiques qui suivent sont tirés de son livre ; Disciples et successeurs de Théophile de Vian. Vie et poésies libertines inédites de des Barreaux et de Saint-Pavin (Champion, 1911). Une bibliographie ■ opieuse suit chacune de ces vies ; et M. Lachèvre a rendu à Saint-Pavin plusieurs poèmes qui avaient écliappé même à Paulin Paris.
Les poésies de Saint-Pavin ont été éditées d'abord dans le H Recueil de Barbin », Recueil des plus belles pièces... (T. IV, 1692). Elles ont ensuite été réunies par Saint-Marc (Amsterdam, 1759). Paulin Paris les a recueillies et complétées au tome IX de ses Historiettes de Tallemant des Réaux (éd. Monmerqué et P. Paris, Techener, 1860). L'année suivante, il a publié à part le Recueil complet des poésies de Saint- Pavin (Techener, 1861), reproduction de l'édition de 1860, avec addition de quelques poésies récemment retrouvées.
Dans le présent volume, les chiffres romains renvoient aux pièces de ce volume même; les chiffres arabes, précédés de R., reuvoient aux pages du Recueil complet; les chiffres arabes, piécédés de L, renvoient aux pages du volume de M. Lachèvre (pour les pièces seulement qui ne se trouvent pas dans le Recueil).
plus tard et par trois fois prévôt des Marchands de la ville de Paris. Suivant l'usage de l'époque, il dut recevoir le nom d'une des propriétés de son père, la terre de Saint-Pavin-des-Champs, près du Mans. C'est encore dans le Maine, chez les jésuites de la Flèche, qu'il fit ses études. Et, au sortir du collège, on le voit, clerc du diocèse de Paris, qui obtient le prieuré bénédictin de Saint-Pavin-des- Champs. Assurément, il ne faut pas croire que, s'il s'est à demi engagé dans 1 Eglise, ce soit par dévotion, même par dévotion passagère. Bâti comme il l'était — « avec son petit corps étique », dit un couplet du temps (i), « bossu par devant et par derrière », dit cette bonne langue de Tallemant des Réaux (2) — il ne pouvait ni se marier, ni espérer un grand avenir dans le monde, i^o^ père, propriétaire dans le Maine, avait dû, longtemps à l'avance, guetter pour lui le bénéfice voisin de ses domaines et essayer de le pousser dans l'Église pour le lui faire obtenir. D'ailleurs, au bout de cinq ans, Saint-Pavin résigna ce premier prieuré. Mais ce fut pour devenir, nous ne savons pas à quelle époque, prieur de Saint-Cosme et Saint- Damien, près de Meulan. Le mince revenu de cette abbaye ne lui suffit plus, quand il eut dissipé sa part de l'héritage paternel. Il obtint alors — comme abbé commendataire — l'abbaye de Notre-Dame de Grestain, près de Lisieux (1643). Être abbé commendataire, c'était un joli métier. Sans être tenu le moins du monde, ni à la résidence, ni à l'administration du monastère, ni même au,x devoirs de la prêtrise, on touchait simplement (et même, quand on voulait se décharger de tout souci, par
(1) Cf. L., 368.
(2) Ed. Monmerqué et P. Paris, IV, 3.
rintermédiaire d'un fermier général) la plus grande partie des revenus de l'abbaye; et on laissait le reste — le moins possible, d'ordinaire le tiers — aux religieux. Par malheur, les prédécesseurs de Saint-Pavin avaient tellement négligé d'entretenir les bâtiments et même l'église, que le Parlement de Rouen était intervenu : l'abbé, désormais, tant que les réparations nécessaires ne seraient point faites, ne prélèverait qu'un tiers du revenu total. De là, beaucoup d'ennuis pour Saint-Pavin. Mais, à force de crier misère, il obtint d'importants secours pécuniaires de son frère, Nicolas Sanguin, l'évêque de Senlis, et, de ses religieux, une transaction avantageuse. Ils renoncèrent à se prévaloir de l'arrêt du Parlement, sur la promesse que leur abbé ferait le nécessaire : le bon billet! Du reste, Saint-Pavin défendit énergiquement les droits de son abbaye et il n'hésitait pas à plaider contre quiconque voulait y porter atteinte. Aussi bien était-ce son intérêt direct. En levanche, quand les intérêts de ses religieux étaient opposés aux siens, c'est contre eux qu'il retournait tous ses talents de plaideur. Son abbaye était-elle brûlée en 1665, il n'en prétendait pas moins toucher intégralement ses revenus; mais la justice ne lui en accorda que le tiers. En 1666, Saint-Pavin obtint le titre d'aumônier et conseiller du roi, — titre purement honoraire d'ailleurs; heureusement. C'eut été un assez joli scandale qu'un Saint-Pavin réellement aumônier de Sa Majesté très chrétienne!
A part les procès que pouvaient parfois entraîner sa fonction d'abbé, Saint-Pavin ne s'occupait guère que de ses plaisirs. II courtisa une certaine Marguerite de Pienne. Et je ne sais si quand je dis « courtiser », on m'entend bien. Toujours est-ii qu'il en eut un fils, Denis Sanguin, plus tard prêtre du diocèse de Paris, puis curé de Tierceville, près
INTRODUCTION I3
de Bagneux. Nous ne savons ce que devint Marguerite de Pienne. Quand elle eut disparu de sa vie, Saint-Pavin se consola avec d'autres ; les mémoires du temps, les chansons satyriques nomment plusieursde ses maîtresses. Mais certainement, parmi celles que l'on nomme, il y en eut plus d'une qui ne furent que des « Iris en l'air ». De très bonne heure, Saint-Pavin dut se restreindre aux billets galants et aux amours platoniques. Ce ne fut point vertu ; ce fut mauvaise santé. Il était perclus de rhumatismes et on le portait en chaise.
Entre temps et aussi longtemps qu'il le put, il se livrait à d'autres plaisirs. Plaisirs de la table avec quelques épicuriens de son espèce, des Barreaux, Bardouville, Blot, Miton, Bois-Yvon, etc. Plaisirs de la conversation, — et de toutes sortes de conversations : de « libertines », d'irréligieuses, d'immorales, de grossières même, avec les mêmes personnages; de plus spirituelles et de plus délicates, avec les habitués de l'hôtel de Condé ou de l'hôtel de Rambouillet, avec Conrart et ses amis.
Entre tous ces plaisirs, il en est un que nous lui envions plus volontiers, c'est celui que lui valut son amitié avec M"' de Sévigné (et aussi avec la future M"' de Grignan ; mais, de ceci, nous sommes moins jaloux). Jacques Sanguin, étant seigneur de Livry, se trouvait voisin de l'abbé de Coulanges, le « bien-bon ». Ainsi Saint-Pavin eut occasion de voir la petite Marie de Rabutin; il l'admira enfant, jeune fille et femme ; il la chanta sous le nom de Clarinte ou sous le nom d'Amarante : et il chanta sa fille sous le nom d'Iris (i). Avec
(1) Mais te nom ne lui est peut-être pas exclusivemeul réservé. Certaines pièces à Iris, ou sur Iris, ne conviennent guère à M"* de Sévigne.
l'une et avec l'autre, il joue à l'amoureux badin, jaloux, transi; il leur adresse des épîtres, des madrigaux ou des sonnets, pour les complimenter, pour les rappeler quand elles sont loin, pour les gronder quand elles le négligent ou semblent lui préférer quelqu'autre. Il joue; et l'on sent là-dessous une amitié sincère, une affection sérieuse. Du reste, M"' de Sévigné le sentait comme nous. Quand elle rappelle un jour à sa fille les moments heureux qu'elles ont passés à Livry, elle a un mot ému pour le « vieux Pavin (i) ». Mais Saint-Pavin, à ce moment-là, était mort depuis dix-neuf ans. Il était mort le 27 ou 28 mars 1670; et, s'il faut en croire Guy-Patin, ce n'était pas sans peine qu'il avait obtenu l'absolution du curé de Saint-Nicolas << à cause de la vie scandaleuse qu'il avait menée (2). »
Dans le milieu où vécut Saint-Pavin — je veux dire dans les deux milieux, le milieu mondain et le milieu libertin ; mais parfois ils se confondaient et le grand Condé, par exemple, appartient en même temps aux deux (3) — la littérature, les petits vers surtout, étaient à la mode. C'est donc aux petits vers que Saint-Pavin consacra ses loisirs. Il se livra de son mieux à tous les jeux d'esprit qui plaisaient aux habitués des salons. Il écrivit des bouts rimes :
(1) Lettre du 12 décembre 1089.
(3) Cf. R., 16 ; et XLViii, mais avec la variante de L. 389.
INTRODUCTION IÇ
Caché sous un auvent où j'ay passé la nuict,
N'ayant pour matelas que trois cordons de natte,
Au milieu des chevaux, des caresses, du bruit,
Dune main je t'escris, de l'autre je me gratte.
J'ay perdu mes souliers, mon chapeau, mon habit. Il faut par tout Paris que mon malheur esclatte; Je n'ay pas un teston, et l'espoir du crédit
Ne me sçauroit flatter d'une vieille savatte.
Les quinze-dessus-dix, les pics et les capots,
Après m'avoir osté le bien et le repos,
M'exposent en public pour but à la misère.
Et ce qui plus me picque en mes ressentimens. C'est qu il me reste encore à peine des sermens, Dont je puisse esclater au tort de ma colère (i)-
C'est du Scarn n. Niais il sait faire aussi du Benserade et du Voiture. A son tour, après tant d'autres, il paraphrase le fameux sonnet de Job.
Job eut des biens en abondance ; On le vit en tout prospérer :
Le ciel voulut les retirer ; On admira sa patience.
Si toutesfois dans la souffrance, On le voit un peu murmurer, Celuy qui meurt sans soupirer Tesmoigne encor plus de constance.
l6 INTRODUCTION
Dans les plus fascheux accidens,
Il se donna des confidens,
Il n'eut point de maux incurables,
Son tourment ne fut point caché, On le sceut, on en fut touché ; J'en connois de plus misérables (i).
Il composa des rondeaux, des énigmes, des stances. Il se mêla aux querelles littéraires ; et, sans craindre la palinodie, on le vit lancer quelque malicieuse épigramme surla Pttcelle de Chapelain — quand il en parlait entre amis, ou comparer les rares défauts du poëme aux tâches du soleil — quand il en parlait à l'auteur (2).
Il célébra le roi, naturellement : c'était le roi qui tenait la feuille des bénéfices f3). Mais surtout il " fil le langoureux », comme tous les petits poètes de son temps ; et, par métaphore, il mourut bien des fois. Il mourut pour Célimène (4) :
Je ne me plaindray point, aimable Celimene, Que vous m'aïez donné de trop sévères lois ; Je cours aveuglement à ma perte certaine : Ma passion le veut ; je fais ce que je dois
Quoy que vous deffendiez la plainte et l'espérance.
Il est si glorieux d'estre vostre martyr,
Que de mourir pour vous tient lieu de recompense.
(2) Voir les sonnets vu et vin.
(3) Voir les sonneti xxxiv-xxxvi.
INTRODUCTION I7
Il mourut pour Iris ( i ) :
Je voudrois bien, Iris, cacher que je vous aime ; Le respect me l'ordonne; et toutefois j'ay peur Que mes tristes soupirs et mon visage blesme Ne trahissent enfin le secret de mon cœur.
(Vous m'exilez, continue-t-il) ;
Par mon esloignement, il faudra que je meure ; Ne croiez pas, Iris, que je sois tort puny : Quandj'estoisprèsde vous, je mouroisà toute heure.
Il mourut pour Caliste (3) :
Caliste, vos rigueurs ont lassé ma constance. J'ay peine à me connoistre, en Testât où je suis : Sansbeaucoupde chagrin, je souffrevotre absence. Et loin de vous chercher, cruelle ! je vous fuis.
Je ne soupire plus au moins, pour une ingrate. Mais, de quelque douceur dont mon âme se flatte, Je vivois plus heureux quand je mourois pour vous.
11 apostropha, selon toutes les règles, ses sou pirs (3) :
Soupir impatient, que prétendez-vous faire ? Vous m'irez déceler, quand vous serez party. Iris pourra s'en plaindre. Arrêtez, téméraire ! Au moins, ne dites pas que j'y ai consenti.
l8 INTRODUCTION
Vous pensez l'attendrir, vous ferez le contraire : Son orgueil, jusqu'icy ne s'est point dementy. Mais non, faites du bruit. Si je vous ay fait taire, Soupir, desjà cent fois je m'en suis repenty, etc.
Il fit de la mythologie galante (i) ;
Philis prit d'un chasseur l'habit et l'équipage Et fut courre un sanglier, qu'elle tint de si près Que jamais il ne put eschapper à ses traits ; Son adresse parut égale à son courage.
Les nymphes de ces lieux qui virent son visage Soupirèrent d'amour pour ses charmants attraits ; Diane se cacha dans le fond des forets. Les Faunes, les Sylvains lui rendirent hommage...
(Et quand Vénus, attirée par le bruit, descendit du ciel) .
Elle vit que Philis estoit une déesse Qui venoit luy ravir le prix de la beauté.
Mais, dans tout cela, il n'y a pas un atome de sensibilité véritable ; et Ton sent trop bien que c'est un pur jeu (2). Il faut faire exception pour les pièces dédiées à Madame de Sévigné et à sa fille, où, sous l'amour feint, paraît l'amitié sincère, et peut-être aussi pour les deux morceaux suivants, dont la fin paraît assez émue :
(1) R. 9. —Cf. IX.
(2) Cf. Il, XXX, XXXI, etc.
Pour quelques légères douleurs (i)
Dont je ne me plaignis qu'à peine Un jour, auprès de moy, je vis verser des pleurs
A la jeune et fiere Climene.
Lors je luy dis en soupirant :
«Si je souffrois pour vous quelque mal bien plus grand
Y pourriez-vous estre sensible ? n
La belle changea de couleur.
Helas ! seroit-il bien possible Que son émotion eust esté jusqu'au cœur ?
Iris, (2) triste et chagrine, en son lit retenue, Me contoit, l'autre je ur, ses maux les plus pressans. Ah ! que je fus touché de voir ses jeunes ans Menacés d'une fin qui m'estoit imprévue !
Ma tendresse luy plut ; et son âme abattue, Jusque-là peu sensible aux peines qve je sens. Me laissa rencontrer dans ses yeux languissans La pitié, que j'avois si longtemps attendue.
A travers ma douleur, je fis luire mon feu. La belle s'en plaignit, et me plaignit un peu, Incertaine, et n'osant l'allumer ny l'esteindre.
Nos cœurs, sans s'esclaircir, prirent croïance entre eux. Sitost qu'elle me plaint, je ne suis guère à plaindre : Quand onse plaint ensembIe,onn'estpas malheureux.
Mais, malgré ces « réussites » passagères, on sent bien que là n'est pas le vrai mérite de Saint-Pavin. Ce n'est pas par le cœur qu'il vaut, c'est par l'esprit. Que l'on parcoure dans ce recueil ses sonnets, — surtout les sonnets en vers de huit syllabes — et ses madrigaux ou ses épigrammes, on verra comme la pointe en est finement aiguisée, comme la chute en est amenée avec art et avec grâce. Visiblement c'est pour les derniers vers et pour le trait ingénieux, piquant, subtil, qui les termine, que Saint-Pavin a composé chacune de ces pièces.
Du reste, il connaissait sa valeur. Il la surfaisait peut-être un peu (i). Nous venons de le voir qui se vantait de réussir en vers comme en prose (a) ; il déclare ailleurs que ses vers vivront plus que ceux des improvisateurs (3) , et il lui arrive de reprendre le thème qu'avait traité Corneille dans ses stances grondeuses à Marquise :
Votre fleur desjà se flestrit ;
Et Ton verra durer plus qu'elle
Les sonnets que ma plume escrit (4).
Il y a du vrai. Et Sainte Beuve n'hésite pas à rendre au spirituel bossu la justice qu'il se rendait
lui-même : <• Saint-Pavin a du prix comme
poëte » {5).
(1) Il n'aimait pas la critique. Voir sa riposte kTircis, pièce XLii.
(2) Cf. son portrait, plus haut.
(3) Cf. pièce Lxii.
(4) Cf. sonnet XXV.
(5) Portraits de femmes, 361 .
Qu'avec son esprit Saint-Pavin ait été goûté dans les salons, rien n'est plus natureli Mais voici le curieux et, pour qui ne connaîtrait du xvii* siècle que son décor officiel, l'invraisemblable. Cet homme qui cumula plusieurs dignités ecclésiastiques, qui reçut les faveurs du roi, qui fut lié avec Madame de Sévigné et Madame de Grignan, ce même homme faisait profession ouverte d'immoralité grossière. Non seulement ses amis et lui-même affichaient de mauvaises mœurs ; mais il écrivait et faisait circuler des poèmes dignes du Parnasse satyrique (i) et il se vantait d'avoir mérité le surnom de « Roi de Sodome » (2). L'on ne faisait qu'en rire, ou tout au moins on fermait les yeux.
Le pire, c'est que ce n'était point là égarements passagers de jeunesse ; ce n'était point emportements irréfléchis des sens : c'était le résultat d'une doctrine formelle et formellement énoncée, l'épicurisme. On connaît le mot significatif que Dernier avait dit à Saint-Evremond (3): « L'abstinence des plaisirs me parait un grand péché ». Saint-Pavin n'hésite pas à le répéter à la « jeune Iris ». "Vous avez, lui dit-il, étant jeune et belle, « un trésor caché >».
Mais ne pas le mettre en usage.
Gro'iez-moi, c'est un grand péché.
(1) On n'en trouvera naturellement point ici. —Cf. Lachèvre (Volume cité et cahier supplémentaire).
(3) Cf. Lanson. Origines et premières manifestations de l'esprit philosophique. (Revue des Cours et Conférences, 1907-1908, II, p. 409, sqq.).
La nature, qui vous le donne,
Veut qu'on s'en serve ; amour l'ordonne:
Il faut leur obéir enfin (i).
En termes plus voilés, il répète la même chose à Mademoiselle de Sévigné (2). En termes des plus nets, il le répète à ses amis Saint-Germain et le marquis de Jarzaj'. Tu vis, dit-il au premier, à l'écart et à l'abri des lois.
Là, ton génie, avec raison, A mis tes sens à l'abandon De tout ce qui leur fait envie ; Et franc de crainte et de désirs On t'y voit goûter les plaisirs Où la nature te convie (3).
Et au second, plus dogmatiquement :
Guéry ton esprit des fatigues Que te causèrent les intrigues, Et te donne entier aux plaisirs Qui seront selon tes désirs.
N'écoute guère la morale.
La Nature, plus libérale.
Nous accorde le plus souvent Cent choses que l'on nous défend, Elle seule, dans son grand livre.
Nous enseigne comme il faut vivre :
Suivons-le donc ! (4)
(2) Cf. LU, strophes 6-8.
Voilà qui est clair : c'est une négation catégorique des principes mêmes de la morale chrétienne. C'est la loi de la bonne Nature opposée à la loi du Christ. Du même coup sont niés les dogmes euxmêmes. Saint-Pavin, et ceux que la « raison » avec lui « tient liés « (i) font peu de mystère de leur incrédulité totale. Le « libertin » LuUy lui écrit (2) :
Cher Saint-Pavin, j'admire ta vieillesse Quand je la vois libre de tous remors ; Que pas à pas elle suit ta jeunesse Dans les plaisirs de l'esprit et du corps ; Et que la mort ny la vie éternelle Ne la touchent ni troublent ta cervelle.
Lui-même, il célèbre à la fois la décrépitude de son corps et l'immuable indifférence de son âme :
Tirsis (3), je sens à mon dommage Que nos sens s'emoussent enfin :
Des plaisirs i'ay perdu l'usage Et je n'ay plus le goût si fin... (4).
Mon esprit baisse et se relasche, Rien ne me plaist, rien ne me fasche.
Sans regret je me vois finir.
L'indolence fait mon estude ; Je n'ay pas mesme inquiétude Pour les choses de l'avenir.
(1) Cf. plus haut, portrait.
(3) R. ib.
(4) Ici uu quatrain digne du < Ro de Sodome >.
Sans doute, une fois aumOnier du roi, on le voit assister aux sermons du général des Feuillants Dom Roger Cosme, pour l'avent de 1666 et le carèm- de 1667. Mais ce sont pures formalités et sacrifice aux obligations extérieures de sa dignité nouvelle. Il ne change pas. Il rit même des incertitudes de son ami des Barreaux, indévot quand il se porte bien, repentant dès que survient la maladie.
Tirsis tremble (i). Il est incertain Quel doit être un jour son destin.
Il change à tout moment de vie :
Malade, il est homme de bien.
En pleine santé, grand impie, Mort, il craint de n'estre plus rien.
Que je plains son inquiétude 1
C'est en vain qu'il prétend connoistre le futur : Qu'il mette toute son estude
A jouir du présent : c'est tousjours le plus sûr.
En revanche, quand d'autres, plus fermes, sont restés jusqu'au bout dans l'incrédulité finale, il les loue et vante leur courage. Blot (2) meurt-il ? Saint-Pavin laisse entendre à mots couverts qu'il n'a " jamais douté » du néant. Mais ailleurs, quand il l'appelle Damon, il ne dissimule plus (3) :
Damon n'est plus. Qu'il eut de charmes,
Que son esprit fut éclairé !
Après qu'il eut vu son curé, Il mourut ferme et sans alarmes :
On fait preuve de sa vertu, Quand on meurt comme on a vécu.
{•2) Lxvi. - Sur Blot, cf. Perrens. Les libertins en France au XVII- siècle, p. 103-d05.
Après cela, on peut penser ce qu'on voudra de sa mort à lui-même et des sacrifices qu'il fit pour obtenir l'absolution. Il est permis de ne point avoir confiance.
Comme on comprend alors la colère et l'indignation de Pascal, quand il s'emporte et apostrophe les incrédules qui font les fiers et bravent Dieu ! Ce n'était pas contre une impiété imaginaire qu'il s'élevait de la sorte : c'était contre les Saint-Pavin de son temps. Car nul n'ignorait alors ses principes de religion et de morale. Quand parut, en 1666, le « Recueil contenant plusieurs discours libres et moraux en vers et un jugement en prose sur les sciences où un honneste homme peut s'occuper », l'auteur — c'était Boileau — écrivait dans le Deuxième discours (i) :
... On pourra voir la Seine â la Saint-Jean glacée, Le pape devenir un zélé huguenot, Sainte-Beuve jésuite et Saint-Favin dévot.
Et plus loin :
Mais enfin, je ne puis, sans horreur et sans peine, Voir le Tibre à grands flots se mesler dans la Seine, Et traîner dans Paris ses Mornes, ses Farceurs, Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs, Et chacun avec joye, en ce temps plein de vice, Des crimes d'Italie enrichir sa malice.
Car un vice admirable, en ce siècle torlu, N'est pas vice, ains plutôt est la mesme vertu. Il en faut de nouveaux, et que leur ame impure Dans ses sales horreurs outrage la nature, Et, par un crime horrible, exécrable, odieux.
(1) Cf. L, 421 sqq. — Ces deux passages out elé modifiés et atténués par Boileau. — Le Jugement sur les sciences est de Saint-Evremond .
Mérite encor le feu qu'on vit tomber des cieux, Quandce Dieu foudroyant, quecraintlaierreetl'onde Vint vangerla nature aux yeux de tout le monde. Mais chascun, en dépit de la Divinité, Croit jouir de son crime avec impunité ; Car, de penser qu'un jour la céleste puissance Doit punir le coupable aux yeux de l'innocence, Et qu'il est une vie au-delà du trépas, C'est ce qu'à la bavette un enfant ne croit pas...
L'allusion au « Roi de Sodome » (et à ses amis) était claire. Elle était si claire qu'il s'y reconnut et commença dès lors avec Boileau une guerre d'^pigrammes (i). Et Boileau, d'ailleurs, ne nia point l'allusion, puisqu'il la renouvela encore dans cette même guerre :
Alidor, assis dans sa chaise, Médisant du ciel à son aise, Peut bien médire aussi de moy.
Je ris de ses discours frivoles :
On sait fort bien que ses paroles Ne sont pas articles de toi.
Ainsi, l'immoralité, l'impiété de Saint-Pavin étaient publiques ; et jamais il ne fut inquiété ; bien plus, jamais il ne baissa dans l'estime d'une personne comme Madame de Sévigné ! N'est-ce point là une révélation significative sur ce qu'on pourrait appeler le « sous-sol » du xvii' siècle, du siècle chrétien par excellence ?
(1) Cf. XXXIII, Liv, LXiii et L. 427.
Mais ces graves réflexions, si elles sont nées à l'occasion de Saint-Pavin, le dépassent peut-être. Il ne fut en somme qu'un disciple ; ii ne faudrait pas en faire un docteur de la licence et de l'incrédulité. Prenons-ie seulement comme homme d'esprit. Il en a : du faux parfois, mais aussi du vrai. Et peut-être goûtera-t-on certaines de ses pièces ; peut-être, avec Sainte-Beuve, les trouvera-t-on <( jolies » et « aiguisées » (i).
G. iMiCHAUT.
Juillet jgi I .
(1) Portraits de femmes, l. c.
(2) Les pièces de ce volume se suivent, eu général, dam l'ordre du Recueil complet . On a seulement mis dans leur groupe (les sonnets avec les sonnets, les épigrammes avec les épigrammes) les quelques pièces supplémentaires, recueilli' s après coup, qui terminent le Recueil complet ou relies que M. Lachèvre a publiées pour la première fois.