POESIES CHOISIES Ç
Jl J^inon de Lenctot
Je commence à vous mescognoistre (i); Vous me fuiez, ingrate. Hé quoy!
Vostre cœur si tendre, pour moy Seul pourroit-il ne le pas estre?
Je crains bien que ce petit traistre Ne m'ait desjà manqué de foy.
On le croit souvent tout à soy, Qu'on n'en est pas longtemps le maistr».
Le changement vous est si doux, Que, quand on est bien avec vous, On n'ose s'en donner la gloire.
Celuy qui peut vous arrester
A si peu de temps pour le croire,
Qu'il n'en a pas pour s'en vanter.
(i) C'est-à-dire : à ne plus vous reconnaître, à ne plus vous voir pour moi telle que vous étiez.
Il ne faut point tant de mistere; Rompons, Philis, j'en suis d'accord.
Je vous aimois, vous m'aimiez fort, Cela n'est plus : sortons d'affaire.
Un vieil amour ne sçauroit plaire ; On voudroit qu'il fust desjà mort; Quand il languit et qu'il s'endort, 11 est permis de s'en de£Faire.
Ce n'est plus que dans les romans Qu'on voit de fidèles amans; L'inconstance est plus en usage.
Si je vous quitte le dernier, N'en tirez pas grand avantage :
Je fus desgousté le premier.
Pour M"" de Sevigné
Quand on dispute de l'âge Des plus aimables du temps, Pour Clarinte on se partage, Sitost qu'elle est sur les rangs.
L'un dit qu'elle a le visage D'une fille de quinze ans; L'autre luy croit davantage, A luy voir tant de bon sens.
Sans décider la querelle Rendons justice à la belle, Traitons-la comme les dieux :
On les sert, on les adore.
Et l'on ne sçait pas encore S'ils sont ou jeunes ou vieux.
Aimer avec attachement (i) Est tousjours d'une ame petite ; La défiance du mérite Fait la constance d'un amant.
L'amour craint tout engagement, Il ne peut soufifrir de limite.
Qui veut le captiver, l'irrite :
Il ne se plaist qu'au changement.
Ce tyran, sans choix de personne, Aspire à plus d'une couronne, Et veut jouir du bien d'autruy.
Ce qu'il possède l'importune; Il ne met sa bonne fortune Qu'en tout ce qui n'est point à luy.
(i) « Avec attachement» : avec un engagement réciproque, qui lierait la personne aimée à l'amant, comme l'amant à elle, — par suite : sans cette crainte qui « fait la constance ».
POESIES CHOISIES 5g
Amans, qui vous plaignez sans cesse De trouver peu de seureté Dans les faveurs d'une maistresse Qui de tous temps a coqueté,
Scachez qu'un plus grand mal me presse. Je sers une injuste beauté, De qui mes soins et ma tendresse Jusqu'icy n'ont rien mérité.
Pour tous également cruelle, Je ne puis rien espérer d'elle Qui flatte un peu ma vanité ;
Trop heureux si, l'aiant servie, Je pouvois en toute ma vie L'accuser d'inâdelité.
6o POÉSIES CHOISIES
Jl Madame la Marquise de...
Changez l'air de vostre entretien, Ou permettez que je vous quitte.
La fade complaisance irrite; Sourire à tout n'oblige en rien ;
Également dire du bien D'une chose bien ou mal dite, Pour establir vostre mérite Me paroist un foible moïen ;
C'est toutesfois vostre méthode.
Il n'est rien de plus incommode Qu'une louange à contretemps :
J'aime beaucoup mieux qu'on me fronde.
Qui tasche à plaire à tout le monde Ne plaist guère aux honnestes gens.
POÉSIES CHOISIES 6l
Contre Despréaux (i)
Silvandre, monté sur Parnasse, Avant que personne en sceut rien, Trouva Régnier avec Horace, Et rechercha leur entretien.
Sans choix et de mauvaise grâce.
Il pilla presque tout leur bien; Il s'en servit avec audace, Et s'en para comme du sien.
Jaloux des plus fameux poètes,
Dans ses satyres indiscrètes.
Il choque leur gloire aujourd'hui.
En vérité, je luy pardonne :
S'il n'eust mal parlé de personne,
On n'eust jamais parlé de luy.
(i) On a attribué cette pièce à Chapelain (Cf Georges Collas, Vean Chapelain, 458). — Ce n'est guère le style de la Pticelle.
Au J{oy
Achevé d'abattre l'Espagne ; Suivy de tes fameux guerriers, Dans la Flandre prens tes quartiers, A la honte de l'Allemagne.
La Victoire, qui t'accompagne, Te cueille partout des lauriers.
Ce que n'ont pu tes devanciers Tu l'as fait dans une campagne.
L'Anglois, au bruit de tes hauts faits, Tremblant, te demande la paix, Sitost qu'au combat tu t'apprestes.
Dans l'Europe tout est soumis.
Si tu veux pousser tes conquestcs, Fay-toy de nouveaux ennemis.
POÉSIES CHOlSltS Ô'î
Pour le 1{oy
Alerte, messieurs les poètes !
Le Roy doit arriver demain;
La Victoire, au bruit des trompettes;
Le rameine dans Saint-Germain.
Il faut, paresseux que vous estes, Graver sur le marbre et l'airain Cent belles choses qu'il a faittes, Et toutes l'espée à la main.
Il fera bien d'autres conquestes !
Tenez des rimes tousjours prestes; De vostre honneur soiez jaloux :
A la teste de son armée,
Il fait marcher la Renommée;
Elle ira plus viste que vous.
Bannissons de nostre mémoire
Les héros des siècles passez.
Dans le temple de la Victoire
Leurs grands noms sont presque effacez.
Avec audace dans l'histoire Ces demy-dieux s'estoient placez; Mais Louis, tout couvert de gloire, Les en aura bientost chassez.
L'Europe, pour luy trop petite, Ne pourra servir de limite A ses ambitieux projets.
Il ne scauroit se satisfaire
Qu'il n'achevé, par ses hauts faits,
Tout ce qu'il leur restoit à faire.
D'une troupe de jeunes fous Iris se trouvant accablée, Pour guérir mon esprit jaloux, Chez elle aux champs s'en est allée.
Ce départ, qui les surprit tous, Rassura mon ame troublée; Mais, absent d'un objet si doux, Je sens ma peine redoublée.
Seul coupable de tous mes maux, En me vengeant de mes rivaux Je me suy vengé sur moy-mesme.
Mes plus doux plaisirs sont perdus; Elle fait bien voir qu'elle m'aime, Mais, helas ! je ne la vois plus!
Je sers une ingratte maistressc Qui tous les jours change d'humeur.
Elle m'avoit promis son cœur, Et n'a pas tenu sa promesse.
Pour mon rival elle s'empresse, Partout elle s'en fait honneur; Elle m'écoute avec froideur, Et respond mal à ma tendresse.
Ce procédé capricieux
Me fait enfin ouvrir les yeux :
Je vois qu'elle m'est infidelle.
Ces mesmes yeux, sans me guérir, Me disent aussi qu'elle est belle ; Et c'est ce qui me fait mourir.
Mon amour est desraisonnable, Iris, vous le devez bannir.
Vous ne sçauriez trop le punir :
C'est un enfant insuportable.
Il vous tourmente, il vous accable, Il veut seul vous entretenir ; Vous ne sçauriez trop le punir :
S'il ne vous voit, il fait le diable.
Quoy qu'il vous ait cent fois promis Qu'il seroit discret et soumis, Il vous a manqué de parole.
Il faut le traitter sans pitié; Croiez moy, c'est un petit drôle Qui ne fait rien par amitié.
Iris, qu'autrefois à vous voir
Je passois de douces journées!
Que dans ces heures fortunées
Vos beaux yeux flattoient mon espoir !
Malheureux ! devois-je prévoir Que mes cruelles destinées De tant d'espérances données Quelque jour me feroient deschoir?
Où sont les sermens, les promesses Qui m'assuroient de vos tendresses ?
Helas ! que sont-ils devenus?
Cependant, aimable infidelle, Vous estes la moins criminelle :
Je vis, et vous ne m'aimez plus.
Quand à mon âge l'on soupire, Le cœur percé de mille coups, L'un me plaint et l'autre m'admire D'avoir des sentimens si fous.
S'il m'estoit permis de leur dire Que je ne souffre que pour vous, Loin de condamner mon martire.
Sans doute ils en seroient jaloux.
Je sçay bien que les destinées Ont mal compassé mes années.
Ne regardez qu'à mon amour;
Peut estre en serez vous esmeûe:
Il est jeune; il n'est que du jour, Belle Iris, où je vous ay veiie.