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CHANT TROISIEME

LE préjugé, sous des chaînes cruelles, Assujettit l'âme et Tesprit des belles.

Reines des cœurs, mais esclaves des lois, L'orgueil de l'homme usurpa tous leurs droits. Il asservit l'idole qu'il encense.

Il rend le culte et ravit la puissance; En adorant il règne, et dans ses dieux Voile un éclat qui blesseroit ses yeux.

Sexe adoré, quelle seroit ta gloire, Si, te laissant disputer la victoire, Tes humbles vœux n'avoient pas limité Ton apanage aux dons delà beauté?

Telle une source, et brillante et féconde, Naît dans l'espoir de parcourir le monde.

Roule ses flots, et, d'un cours qu'elle étend, Promène au loin leur tribut éclatant ; Mais l'art trompeur, l'arrêtant sur la rive, Par cent canaux l'enchaîne et la captive :

Ainsi borné, son cours infructueux

74 Poésies de Gentil^Bernard.

N'embellit plus qu'un jardin fastueux ; Dans leurs prisons, ses ondes étrangères N^arrosent plus que des fleurs pasi^ères.

Rompez la digue, un fleuve naît alors, S'étend, circule, enrichit tous ses bords, Répand l'espoir, la vie et la fortune, Et va grossir l'empire de Neptune, De la beauté tel seroit le destin :

Brisons ses fers, son triomphe est. certain.

Une loi juste attache à son essence Grandeur, courage, activité, science.

Muses, par vous nous sont donnés les arts; Diane abat les monstres sous ses dards ; Aux champs troyens, près d'Hector et d'Atride, Vénus combat, et Pallas tient l'égide.

Qu'un trait d'audace, aussi digne des dieux, Par un prodige étonne ici les yeux !

Phrosine, esclave au palais de ses frères, Ëtoit en butte à des assauts contraires.

Aymar croyoit, par un sort inhumain, Lasser son cœur et conduire sa main ; Cependant Jule, idolâtrant Phrosine, Rompt en secret les noeuds qu'on lui destine. Le traître alore, en voilant sa noirceur, Trompoit les yeux de sa crédule sœur.

A ses côtés, Phrosine sans alarmes S'applaudissoit de l'oubli de ses charmes, Marchoit au piège et ne redoutoit pas Les feux couverts qui dormoient sous ses pas. Tel, dans ses flancs, le Vésuve perfide Semble amortir sa flamme moins rapide;

Phrosine et Mélidore, 75

La terreur cesse : on voit autour de lui

Se rapprocher les troupeaux qui Font fui.

Cérès étend sa nouvelle culture,

Quand tout à coup, effrayant la nature,

Le volcan brûle, et son déluge affreux

Couvre les champs de bitume et de feux.

Sous les dehors de son amitié feinte,

Jule, à sa sœur, ôtoit donc toute crainte ;

Ils s'occupoient à d'innocents plaisirs.

Souvent au soir le soufHe des zéphirs

Les promenoit sur les vagues profondes ;

Tous deux un jour ils voguoient sur les ondes,

Jule, Phrosine, un guide qui ramoit :

Aly, qu'enfin nul soupçon n'alarmoit,

Restoit au port. Jule aussitôt dans l'âme

Cède à l'espoir de sa coupable flamme.

Quels traits. Amour, prends-tu dans ta fureur ?

L'œil égaré, le front pâle d'horreur.

Il voulut rompre un silence farouche :

Le crime hésite à sortir de sa bouche;

Mais dans ses yeux Phrosine a vu sa mort.

« Mon frère, ô ciel ! d'où te naît ce transport ?

— Tu vois, dit- il, la rame qui retombe

Sur cet abîme; elle y creuse ma tombe :

J'y vais périr,, si ton cœur pli>s humain,

Si ta pitié n'en ferme le chemin ;

Un mot aussi m'ouvrira le ciei rnéme :

La mort ou toi, c'est le sort de qui t'aime. \

Phrosine, ah ! dieux! si perdant ton courroux..;

Nous sommés seuls, j'expire à tes genoux.

Rends-toi; je meurs... — Non, traître, dit Phrosine.

76 Poésies de Gentil^Bernard,

Ah ! descendons sur la rive voisine.

Jule... obéis... — Non, reprit-il, attends,

Je te rendrai libre dans peu d'instants ;

J'en ai trop fait, trop de fureur m'anime.

Pour n'emporter que la moitié du crime.

Jule, en mourant, goûtera la douceur

De triompher de sa barbare sœur. »

Moment alfreuxl Phrosine, sans défense.

Voit de la mer la solitude immense.

Se jette aux pieds de son frère inhumain ;

En frémissant elle baise sa main.

Veut l'arrêter, le conjure, l'appelle.

« Quel lieu ! quel temps ! diffère au moins, dit-elle

Vois ce forçat I Peux- tu d'un tel regard...

— Attends, je vais d'un coup de ce poignard. . »

Elle l'arrête; et, sauvant sa victime,

Touche à l'instant de voir combler le crime.

Tel un oiseau, de frayeur expirant.

Voit sur sa tête un faucon dévorant.

Phrosine alors joint l'adresse au courage,

Feint de céder, fuit ses bras, se dégage.

Et dans les eaux se plonge au même instant.

Jule la suit en s'y précipitant :

Il disparoît, et Phrosine surnage.

De tout son art Phrosine fait usage.

Le matelot vouloit sauver ses jours.

« Va, porte ailleure, dit-elle, ton secours.

Sauve ton maître. » Il y vole, et l'amène

A demi mort, étendu sur l'arène.

Phrosine aborde, et du monstre odiçux

Dérobe encor le crime à tous les yeux :

P h rosi ne et Aiélidore, yy

La seule Aly sait l'aventure affreuse.

< Hélas I disoit Tamante malheureuse.

Si par les flots j'échappe à la noirceur

D'un assassin ; d'un lâche ravisseur,

Ne puis-je, ô mer ! les traverser encore

Pour retrouver le seul bien que j'adore ?

Sauve l'amour, toi, qui sauvas l'honneur;

Je te devrai deux fois tout mon bonheur. »

Par cet espoir et séduite et guidée.

De quel projet elle enfanta l'idée I

Eiie a, dit-elle, en ce pressant danger,

Fait un serment qu*elle veut dégager ;

D'un saint devoir il faut qu'elle s'acquitte;

Ufi vœu l'appelle au rocher de l'ermite.

L'austère Aymar, tyran de ses plaisirs.

Laisse un champ libre à ses pieux désirs;

Mais, par les yeux d'une importune suite.

De loin encore il veille à sa conduite.

En peu d'instants on la n^ène en ces lieux.

Elle a, surtout, un désir curieux

D'en voir l'accès, d'en connoître la plage.

Phrosine monte à cet antre sauvage,

Le front couvert d'un voile pénitent.

Pour mieux tromper l'insulaire habitant.

A chaque pas son âme se déploie,

Et tous ses sens ont tressailli de joie.

L'âpre sentier ne pou voit l'arrêter;

Phrosine avoit des ailes pour monter.

Du solitaire, enfin, elle découvre

Le toit de joncs, qui lui paroît un Louvre :

Les cieux pour elle auroient eu moins d'appas

78 Poésies de Gentil-Bernard,

Que la poussière où s'impriment ses pas.

Comme elle adresse une ardente prière A chaque endroit de la sainte chaumière !

Ce lieu d'effroi, tombeau de son amant, Devient pour elle un lieu d'enchantement.

Sans être vue. elle voit Mélidore :

C'est son amant, c'est l'objet qu'elle adore ; L'austère habit dont son corps paroit ceint Relève encor tous les charmes du saint.

Si la langueur dans ses yeux se fait lire, • Elle en jouit ; c'est elle qui l'inspire.

Cent fois Phrosine, en son trouble pressant, Veut arracher son voile embarrassant :

A le lever sa main est toujours prête ; La peur toujours l'intimide et l'arrête.

Phrosine, hélas ! tout près de son amant, Touche ses pieds, baise son vêtement.

« Ange du ciel, je t'implore, dit-elle; Joins ta ferveur à l'excès de mon zèle.

Et prends pitié de l'objet que tu vois. »

Phrosine achève en étouffant sa voix. Prête à quitter ce bienheureux rivage, Elle y suspend une dévote image ; Et pour offrande, en ce lieu d'oraison, Laisse un tribut des fleurs de la saison, Part ignorée et retourne à Messine.

O malheureux ! tu méconnois Phrosine !

C'étoit Phrosine à tes pieds, sous tes yeux!

Quand tu l'appris, que devins-tu, grands dieux ! Dans cette offrande, ouvrage du mystère.

Il trouve, il lit un billet qui l'éclairé ;

Phrosine et Mélidore, 79

Il doute encore, et, plein d'étonnement,

Relit ces mots : Phrosine à son amant.

< Cest ta Phrosine, ô mon cher Mélidore 1

Qui t'a revu, qui veut te voir encore.

En vain la mer s'oppose à mon effort,

O mon amant I je changerai ton sort.

Pour nous rejoindre et nous venger du crime,

L'art et l'amour m'ont soumis cet abîme :

Je franchirai cet obstacle odieux.

Demain, quand l'ombre aura voilé les cieux,

Sur le sommet de ton rocher aride,

Fais voir au loin un fanal qui me guide.

J'en ai connu les en tours et l'abord.

Veille sans crainte, attends-moi sur le bord.

Et tu verras sur la rive écumante.

Seule à la nage, aborder ton amante.

L'espoir, l'amour, son astre et les zéphirs

Me conduiront au port de mes plaisirs. »

Il lit; ses pleurs font un voile à sa vue :

Saisi, frappé d'une atteinte imprévue,

Son cœur ému palpite tour à tour

D'effroi, d'espoir, de délire et d'amour.

C'étoit Phrosine ! elle a fui, la cruelle !

Il dit, et tombe en disant : C'étoit elle.

Collé sur terre, il y reste attaché,

Baisant la trace où Phrosine a marché.

Il se l'anime, il vole à cette image ;

Il y contemple une femme à la nage.

Près d'un écueil luttant au sein de l'eau.

Il se voit peint lui-même en ce tableau.

Les bras tendus vers l'objet qui s'approche.

8o Poésies de Gentil-Bernard.

L'Amour, assis au sommet d'une roche, Dans le lointain fait éclater ses feux.

« Ah ! je t'entends, dit l'ermite amoureux ; Mais qu'espérer de ce projet terrible ?

J'y vois, hélas ! un obstacle invincible.

Que veux-tu faire ? attends, tu vas périr ; Vois quel danger l'amour te fait courir !

Phrosine I vois l'abîme que tu passes !

Ah I dieux ! ces bras arrondis par les grâces, Nés pour l'amour, consacrés au repos.

Sont-ils donc faits pour combattre les flots ? Non, c'est à moi d'en éprouver la rage.

O ma Phrosine ! entends siffler l'orage :

La mort te suit, le naufrage t'attend...

Demeure.. » Il parle à cet objet flottant :

Le jour suivant il lui parloit encore.

Sur l'aut^re bord, l'amante qu'il adore.

De tous ses vœux fatiguant les zéphirs, Pressoit la nuit d'avancer ses plaisirs.

Aly, par zèle, au rocher veut la suivre ; Par amitié Phrosine s'en délivre; Mais sa prudence annonce son retour.

Dès que ses yeux verront naître le jour.

Déjà, dans l'onde achevant sa carrière, L'astre brillant éteignoit sa lumière; Quand, sur ces mers, Phrosine ouvre les yeux Pour voir un astre encor plus radieux.

L'air étoit calme, et la vague tranquille Aplanissoit sa surface mobile ; Sur l'horizon la lune, en renaissant, Bornoit son orbe au feu de son croissant :

Phrosine et Mélidore, 8i

D'autres clartés ne brilloient pas encore.

Déjà Phrosine accusoit Mélidore,

Lorsqu'un rayon de l'amoureux fanal

De son bonheur lui montre le signal.

Sa main dépouille aussitôt sa parure

Et l'art banni rend tout à la nature.

Tels d'Amymone on compte les appas,

Au bord de l'onde où l'amour suit ses pas.

Lorsqu'à son gré le zéphir idolâtre

Flatte, caresse, environne l'albâtre

De tout son corps, qu'elle plonge à l'instant

Au fond des eaux, où Neptune l'attend.

Phrosine ainsi vouloit à sa conquête ;

Un sentiment l'intimide et l'arrête.

En quel état paroîtra-t-elle, ô dieux I

Aux yeux d'un homme ! et quel homme ! et quels yeux !

Mais son salut impose cette gêne;

L'amour enfin la décide et l'entraîne.

Il sera nuit : cet homme est son amant.

Partez, Phrosine, on peut tout en aimant.

Vénus ainsi parut au sein de l'onde.

Aplanis-toi, vague altière et profonde ;

Régnez, zéphirs ; vents, soyez retenus.

Conspirez tous pour cette autre Vénus.

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