CHANT DEUXIEME
NON loin du port, au couchant de la ville. Du fond des eaux parott sortir une ile, Un triste écueil, un rocher menaçant ; L'onde en courroux s*y brise en mugissant.
Uun de ses flancs, moins battu par l'orage, Permet Tabord d'un asile sauvage.
L'espace étroit du rocher entr'ouvert, D'herbe, de mousse et de rameaux couvert, Étoit l'abri d'un pieux solitaire.
Vieux pénitent, fugitif volontaire, Qui de ce roc ayant fait un saint lieu, Prioit en paix et reposoit en Dieu.
Les ans penchoîent sa tête octogénaire.
Un sac formoit son vêtement austère ; Sur un cordon sa barbe retomboit.
Et sous son poids un bâton se courboit.
C'est au milieu d'une pente rapide Que la nature, architecte solide, Creusa du saint l'asile révéré.
Phrosine et Mélidore, 6j
Là, son autel, d'une lampe éclairé,
Étoit orné de grossières images,
Qui des croyants attestoient les hommages.
Un lit de natte, un oratoire auprès,
De la cellule étoîent les seuls apprêts.
Le fond de Tantre offroit une ouverture.
D'où s'épanchoit une source d'eau pure;
Et, loin du bruit que la vague formoit,
A ce murmure un sage s'endormoit.
Son aliment étoit le coquillage
Qui chaque jour échouoit au rivage ;
Un coin de terre avoit lassé jadis
Ses bras par l'âge énervés et roidis.
Sur le rocher qu'il habitoit encore.
Le désespoir conduisit Mélidore ;
Sur une barque en secret amené,
Il se présente au vieillard étonné;
Dit ses malheurs, l'attendrit et partage
Avec transports cet affreux héritage.
« Mon fils, lui dit le solitaire heureux.
Si, dégagé des pièges amoureux,
Ton cœur paisible a bien rompu sa chaîne,
Que béni soit l'heureux jour qui t'amène,
Du sort, ici, j'ai défié les jeux;
Toujours serein sous un ciel orageux.
J'ai vu, trente ans, le reflux de cette onde
Qui m'invitoit à retourner au monde.
Il m'a trompé, je l'ai fui pour toujours;
Mais quand je touche au dernier de mes jours,
Le ciel sensible écoute ma prière :
J'aurai ta main pour fermer ma paupière.
68 Poésies de Gentil-Bernard.
Tu vois mes biens, succède à mon bonheur : Fuis sans regret un monde suborneur; Sers Dieu, voilà l'Être qu'il faut qu'on aime. Et tout à lui, sois content de toi-même. »
Il dit, l'embrasse et verse dans son sein Quelques rayons de cet esprit divin.
Mais vainement il combattit sa flamme ; Le calme encore étoit loin de son âme.
Ah ! qui pourroit effacer dans un jour La profondeur des traces de l'amour ?
C'est le torrent qui, sillonnant la plaine, A tout empreint du sable qu'il entraîne.
Les prés rougis, les guérets dépouillés, Marquent les lieux que son cours a souillés.
Quand un printemps suffit à la nature Pour réparer l'émail de la verdure, La vie entière à peine reproduit La paix du cœur, qu'un seul instant détruit Bientôt l'hermite, au bout de sa carrière, Vit sans regret s'éclipser la lumière.
La faux du temps retendit au tombeau.
Et ce désert eut un maître nouveau.
Ce n'étoit plus cet habitant paisible.
Cet heureux sage, au trouble inaccessible.
Dont aucun choc n'ébranloit la vertu.
Qu'on vit semblable à ce rocher battu.
Qui, résistant aux tempêtes de l'onde, Se reposoit sur sa base profonde :
C'est un amant agité, sans repos, Tel qu'un navire emporté par les flots.
Étois-tu donc plus tranquille au rivage,
Phrosine et Mélidore, 69
Toi, dont le ciel éprouva le courage?
Quels maux en foule il étendit sur toi,
Depuis ce jour de combat et d'effroi !
Mais, faisant tête au destin qui l'opprime,
A tous ces coups Phrosine se ranime.
Son soin actif met tout en mouvement
Pour s'informer du sort de son amant.
S'il vit encore, eût-il traversé l'onde,
Phrosine iroit aux limites du monde.
Mais les Amoui-s n'ont pas volé si loin.
De cette fuite un pêcheur fut témoin;
Par lui Phrosine apprend tout le mystère,
A ce rapport, un trait de feu l'éclairé.
De son bonheur un rayon se fait voir
Et rend l'essor aux ailes de l'espoir.
L'astre brûlant, dans sa course rapide,
Montoît au signe où le Lion préside.
Flore expiroit : les plus vives chaleurs
De Cérès même altéroient les couleurs.
Pour fuir les feux de la voûte éthérée,
Doris cherchoit les grottes de Nérée,
Et l'habitant du terrestre séjour
Ne respiroit que la fuite du jour.
La mer, bornant la maison Faventine,
Baignoit les murs qui renfermoient Phrosine :
Un sûr asile, ignoré dans ces lieux,
Formoit pour elle un bain délicieux.
Là, chaque nuit, Phrosine, descendue,
Menoit Aly, sa compagne assidue.
Là, sans rougii*, ses plus secrets appas
Souffroient des yeux qu'elle ne craignoit pas.
7© Poésies de Gentil^Bernard,
Des jours brûlants l'onde apaisoit la flamme. Sans apporter de remède à son âme.
Dans le sommeil, ses esprits languissants Avoient fait place à l'erreur de ses sens.
Des régions qu'habitent les mensonges Étoit parti le plus heureux des songes; Non, ce vieillard par des hiboux traîné, Teint de pavots, de crêpe environné; Mais un enfant, sans voile et sans nuage.
Tout rayonnant de l'éclat du bel âge.
Au doux sourire, au teint frais et vermeil ; Il répandoit les roses du sommeil.
Le mouvement de son aile divine Rafraîchit l'air que respiroit Phrosine :
Sa douce haleine embauma ce séjour.
Ce bel enfant, ce songe étoit l'Amour.
Ce dieu, traçant de subtiles images.
Peint ses rideaux de riants paysages; Il met la main sur son cœur et lui dit :
< Sois attentive au sort qui t'est prédit.
Vois cet empire où Neptune préside :
Viens-y briller, je t'y fais néréide. *
Nymphe nouvelle, ose en cet élément Suivre l'Amour et chercher ton amant.
Biave les flots, les rochers et l'orage ; Un dieu puissant va t'ouvrir le passage. »
Phrosine alors, dans ses destins nouveaux.
Crut se jouer, crut voguer sur les eaux ; L'Amour guidoit sa course fortunée.
Au bord d'une île elle fut amenée.
« Tu dois, dit-il, y pénétrer un jour.
Phrosine et Mélidore.
Et ton amant est roi de ce séjour. »
Là, disparott l'Amour et son ouvrage.
Elle s'éveille, adorant ce présage.
Et, le cœur plein de ce rêve enchanteur, Elle ose attendre un avenir flatteur.
Avec Aly de ce songe occupée, Au bain, surtout, Phrosine en est frappée.
< Cest toi, dit-elle, ô fatal élément.
Qui de mes bras- éloigne mon amant !
A rintérêt, si tes vagues dociles Pour les mortels ont des routes faciles, De ton pouvoir fais un plus digne emploi ; Sers mon amour, élève, emporte-moi, Unis Phrosine à son cher Mélidore. »
En agitant les ondes qu'elle implore.
Soudain le sable échappe sous ses pas.
Son corps s'étend, balancé sur ses bras; Ses pieds de l'onde atteignent la surface :
Un fol espoir animoit son audace.
Aly trembloit : Phrosine, s'égarant, Nageoit encor, mais son cœur expirant.
Trop foible, hélas ! la rappelle au rivage.
« Aly, dit-elle, as-tu vu ? quel présage I L'Amour, sans doute, écoute mes désirs; 11 soumet l'onde et commande aux zéphirs.
J'irai plus loin. » Elle dit, et s'élance.
Bat, fend la mer, nage à plus de distance.
Revient, retourne, et, jouant sur les eaux.
S'exerce encore à des périls nouveaux.
Ce que l'amour inspire à cette amante, La jeune Aly, par amitié, le tente.
j2 Poésies de Gentil-Bernard,
Un voile tombe, un autre est détaché ; Sous chacun d'eux un amour est caché :
Mais ces attraits, mais leur grâce divine Rendent hommage aux grâces de Phrosine.
Ses lis surtout triomphent en blancheur, Et Vénus même envieroit sa fraîcheur. Aly, dans Tonde où Phrosine l'attire, Étend un pied, pousse un cri, se retire.
Rentre, chancelle, avance, et chaque pas Ensevelit quelqu'un de ses appas.
Elle ose enfin suivre la néréide.
Qui sur les eaux se soutient et la guide.
Phrosine, Aly, s'exerçoient tour à tour.
Telles on voit, au sommet d'une tour.
Prendre leur vol deux jeunes hirondelles.
Et l'annoncer par un battement d'ailes :
L'une en tremblant s'essaye à voltiger; L'autre, plus prompte, affronte le danger, Désigne un terme au vol qu'elle médite, Part, vole, fuit; sa compagne l'imite, La suit, l'atteint ; et toutes deux au pair Vont mesurer les campagnes de l'air.