AMINTE ET MEDOR
L'HYMEN allume ses flambeaux:
Aminte à Médor est unie.
Venez, chastes sceurs d'Uranie, Vous devez à des nœuds si beaux Prêter votre douce harmonie.
Le ciel, de toutes les beautés, Fit pour eux le rare assemblage.
Quinze ans que l'amour a comptés ly Aminte forment le bel fige; Médor a de plus deux étés :
J'entreprends de tracer l'image Des innocentes voluptés; Muses, protégez mon ouvrage.
Voilà mes crayons, n L'Hymen va placer i
1 pinceau; s modèles ;
96 Poésies de Gentil-Bernard.
J'emploierai des couleurs nouvelles.
Hymen, je veux te peindre en beau.
Entr'ouvre à mes yeux ce rideau,
J'y verrai le bonheur suprême.
Et pour te contempler lui-même,
L'Amour ôtera son bandeau.
Je vois l'alcôve fortunée.
L'autel et le Ht conjugal,
Où la victime est couronnée.
Un cri vient d'être le signal
Du sacrifice d'Hyménée ;
Aux bras de son nouvel époux,
La jeune et trop sensible Aminte
Murmure de la vive atteinte
D'un trait qu'elle avait cru plus doux
Elle ouvre une paupière éteinte
Entrevoit l'objet de sa plainte
L'objet apaise son courroux.
L'œil étonné de l'innocence
Voit le coupable satisfait.
Qui, tout fier du mal qu'il a fait.
Etale avec pleine aiTogance
Le maintien du bonheur parfait.
O ciel ! dit-elle tout émue,
Qu'ai-je vu, Médor I Quoi ! c'est là ! ..
Celui qui... qui blesse ma vue...
MÉDOR
J'aime ta surprise ingénue.
Oui, chère Aminte, le voilà...
Pardonne...
Aminte et Aîédor, 97
AMINTE
Ah ! j'en frissonne encore.
Le cruel I devoit-il tenter, Devoit-il cent fois répéter L'exploit dont je vois qu'il s'honore ?
Car il semble encor m'insulter.
MÂDOR.
Que tu connois peu son langage !
Peux-tu condamner ton ouvrage ?
Son orgueil, c'est toi qui le fais, Et cette insulte est un hommage.
Aminte, nous ferons sa paix,
AMINTE
Non, tes attaques seront vaines.
Il m'est odieux, je le hais.
MÉDOR
Aminte, nous ferons sa paix.
Laisse-le couler dans tes veines.
Ce feu qui cause tes désirs; Et s'il fut l'auteur de tes peines.
Il le sera de tes plaisirs.
AMINTE
Non, j'en ai trop senti l'atteinte.
N'abuse pas de ton pouvoir; Tu vois ma foiblesse et ma crainte.
Médor, ôte-lui tout espoir;
98 Poésies de Gentil-Bernard,
Laisse reposer ton Aminte ; Donnons, je ne veux plus le voir.
MÉDOR
Donnons, j'en fais le sacrifice.
. Mais, si je lui commande en vain ; Si son indocile caprice...
Je n'y vois qu'un moyen certain :
Prête-moi...
AMINTE
Quoi donc !
MÉDOR
Une main.
Une main qui l'assujettisse, Pour qu'il dorme jusqu'à demain.
AMINTE
Mais, crois-tu?... Vois donc, qu'il finisse.
MÉDOR
O sommeil I ô repos divin,
Que tu nous promets de délices f...
Dort-il?
AMINTE
Non, je le presse en vain...
£ncor... Dis donc qu'il obéisse...
Le serpent m'échappe, il se glisse.
Ah I dieux, quel mouvement soudain I Médor, vous êtes son complice.
Vous vous entendez, je le voi.
A min te et Aîédor, 99
Ma main brûle et tient, malgré moi, A l'instrument de mon supplice.
Je me sens, j'éprouve...
MÉDOR
£h bien ! quoi ?
AMINTE
Le sais-je, Médor ?... Lève-toi, Je rougis d'un feu que j'ignore.
MÉDOR
Levons-nous...
AMINTE
Attends, pas encore.
Dans ton sein je veux me couvrir...
Je veux...
MÉDOR
Tu veux donc ?
AMINTE
Je t'adore.
Je veux t'embrasser... et mourir.
Ici le rideau du mystère Tout. à coup tient de s'abaisser.
Le tableau pourroit offenser Les yeux de la pudeur austère ; Muses, je crains de la blesser»
On dit qu'à l'épreuve nouvelle L'épouse trouva plus d'appas. ' La colombe battit de l'aile.
100 Poésies de Gentil'Bernard,
Grémit et ne murmura pas.
On dit qu'au bout de sa carrière, Le jeune et superbe vainqueur Élevoit encor sa bannière.
Pour rentrer au champ de Thonneur.
On dit... mais la toile se lève.
Aminte dort, je dois veiller.
Un dieu m'excite à travailler; Que l'ouvrage d'un dieu s'achève !
Oh 1 qu' Aminte fait un beau rêve, Quand Médor ne peut sommeiller I Des plus doux pavots accablée, Dans quel désordre la voilà I Ses deux mains sont l'appui qu'elle a Dessous sa tête échevelée ; ' Le flanc nu, la gorge étalée, , Une jambe ici, l'autre là.
Que Boucher peindroit bien cela I Le contemplateur du modèle, La main sur un genou plié, Et sur l'autre coude appuyé, Reste à demi couché près d'elle.
De son idole extasié, Surpris de ces objets nouveaux.
Il dit : O Vénus I ô nature !
Ai-je donc causé tant de maux I Ce calme profond me rassure :
Nature ! ils sont donc apaisés.
Les. maux cuisants que j'ai causés I Cherchons, voyons cette blessure Et le sujet de tant de pleurs...
Ammte et Médor. loi
Que vois-jer... Ahl quelle douce image!
Les tendres, les vives couleurs I
Flore se plaignoit d'un orage :
Voilà donc cet affreux ravage
Qui fait naître encor plus de fleurs I
Qu'ici soit empreint mon hommage.
Qu'au centre de toute faveur,
Qu'au bord du céleste apailage,
Dç la plus brûlante ferveur
Ce baiser de feu soit le gage.
Ce baiser d'amour imprimé,
Aminte au sommeil fut ravie;
Et ce souffie rendit la vie
A tout son être ranimé.
Elle voit Médor et s'écrie...
Médor, étendu sur son sein,
A pleine lèvre, à pleine main,
Moissonne toute la prairie.
Vépouse aussi, plus aguerrie,
Des yeux parcourant son trésor,
Voit, caresse et retrouve encor.
Dans son attitude chérie.
L'heureux compagnon de Médor.
Ici l'Hymen baisse le voile; Mais sous ce voile détaché.
Est un petit Amour caché.
Qui soulève un coin de la toile.
Voyons... eh ! pourquoi ce secret ?
Hélas ! c'est Aminte qui joue Et folâtre avec l'indiscret.
I02 Poésies de Gentil^Bernard,
Elle y trouve enfin plus d'attrait;
Elle le contemple, et le loue,
Le prend, le flatte, Tamadoue,
Et veut le tenir en arrêt
Avec ce ruban qu'elle noue.
Qu'il est beau 1 qu'il plaît à mes yeux !
Le cou d'un cygne qu'on caresse
A ce totfcher délicieux;
C'est l'ébranlement, la souplesse
D'un jeune épi qui se redresse.
Oui, Médor, c'est un fruit divin,
Qui naquit au jardin des Grâces.
MÉDOR
Achève son heureux destin ; Il naquit au jardin des Grâces ; Aminte, il faut que tu le places Près des pommes de ton jardin.
AMINTE
Je ne conçois pas ton dessein.
Médor, que veux-tu feire?... arrête...
Un moment donc !... Est-il honnête D'avoir ce bouquet sur mon sein?
MÉDOR
Oui, c'est le bouquet de la fête.
Tu te pares de ta conquête ; Eh bien ! l'objet que tu craignois N'a donc plus rien qui t'en impose?
Vois comme change toute chose !
A min te et Médor, 103
Uépine dont tu te plaignois^ L'amour en a fait une rose.
AMINTE
Qu'il est bien î comme il se repose !
A combien de jeux, tour à tour, Nous exercerons sa tendresse !
Sans doute il m'aimera sans cesse Sans cesse il me fera sa cour.
Je m'égare ici quand je pense...
Tu vas rire de mon enfance...
MÉDOR
Parle, explique-toi sans détour.
AMINTE
Tiens, je mesure cet espace, Et ces rondeurs, et ce contour...
Où donc, Médor? à quelle place ?...
Éclaircis mon doute ; de grâce, Dis-moi, qu'en fais-tu tout le jour !
Ici, notre époux s'embarrasse.
Se tait, lui sourit et l'embrasse.
Un trait naïf de la beauté Sur nous a souvent plus d'empire Que tout l'abandon du délire.
Que l'accès de la volupté.
Médor reçut ce trait de flamme.
De nouveau se sentit brûler; Son silence laissa parler
104 Poésies de Gentil-Bernard,
L'agent expressif de son âme, Qu'il faut encore ici voiler.
Mais du nuptial édifice Je vois le soudain tremblement ; Ce bruit, ce murmure propice Annonce un troisième serment Et d'Hymen l'entier sacrifice.
Du sommeil, enfant des plaisirs, L'immobilité les enchaîne; J'écoute, et je n'entends qu'à peine L'unisson de quelques soupirs.
Mes sujets sont rendus visibles :
Les voilà tous trois endormis; Sur des voluptés plus paisibles Un coup d'oéil peut être permis.
C'est dans l'union la plus pure, £t la jeunesse et la beauté ; C'est le repos de la nature Dans les bras de la volupté.
Quand tout dort, ne puis-je connoître Des trois qui sera le premier A voir ressusciter son être ?
Je sais qui sera le dernier.
L'Aurore devance Céphale; Plus d'amour hâte son réveil.
Aminte, aussi plus matinale.
Voit Médor aux bras du sommeil.
L'aube paroit, le jour augmente.
A min te et Médor. 105
Ce n'est plus la clarté mourante Du flambeau d'Hymen consumé ; C'est l'astre des cieux ranimé, Qui rend ma scène plus brillante.
Un trait de ce jour éclatant D'Aminte frappe la paupière, Et je vois son cœur palpitant.
Rends-toi, vigilante écolière.
Au maître, à l'Amour qui t'attend.
Aminte s'agite, soupire,
Soulève sa tête un instant.
Retombe, dégage et retire
Un bras fatigué qu'elle étend
Vers l'objet qui toujours l'attire.
Aminte ici revoit Médor....
D'amour et d'extase ravie;
Le voyant elle dit encore :
Qu'il est beau, l'époux de ma vie I
Ah ! gardons-nous de l'éveiller.
Ici, nuit et jour asservie,
A sa garde je dois veiller.
Qu'il a de grâce à sommeiller !
Qu'il est beau, l'époux de ma vie !
Oue de baivsers lui seront dus !
Je n'ose imiter son audace :
Hélas ! je les tiens suspendus.
Jusqu'à son réveil attendus;
Je ne puis qu'en marquer la place.
Mais, que vois-je ?.... quel changement !
D'où vient?..., ma surprise est extrême!
io6 Poésies de Gentil^Bernard,
Quel repos 1 quel abattement !
Le favori de mon amant,
Pourquoi n'est-il donc plus le même ?
Sans force, immobile, abaissé;
Dort-il ! ne s'est-il point blessé ?
Hélas ! je sens couler mes larmes.
Mais, non, dissipons nos alarmes;
Sous ce coloris effacé
Je lui trouve encor mille charmes.
Qu'il a de grâce à sommeiller I
Ah ! gardons-nous de l'éveiller !
Sa tendre langueur m'intéresse.
Tantôt que n'étoit-il ainsi?
Plus propre au jeu de la tendresse.
Sans doute il eût mieux réussi.
On m'a fait de tout un mystère :
A le voir, j'étois en souci
De son existence ordinaire.
Et voilà mon doute éclairci.
La scène va changer ici :
Médor est agité d'un rêve; Aminte prévient son réveil, Et sur un genou se relève Pour voir éclore son soleil.
L'astre brille dès sa naissance; Son matin n'est point attiédi ; Et le premier rayon qu'il lance A tous les feux de son midi.
Il répand sa chaleur subite; Tout brûle aussitôt qu'il a lui.
Aminte et Médor, 107
Le globe de son satellite Paroît embrasé comme lui.
Aminte n'est qu'une mortelle; C'est un dieu qu'elle a pour amant.
Comment Semelé pourra-t-elle Soutenir cet embrasement ?
Je redoute encor ce moment.
Tombez comme un triple nuage, O voiles dont la profondeur, Aux yeux de la sainte pudeur, Doit surtout cacher cette image.
J'abrège mes chants amoureux; Hymen, à tes rapides jeux Il faut un rapide langage.
D'un trait peignons le couple heureux, Pénétré de la même atteinte.
Uni d'un mutuel accord :
Il est sans gêne, elle est sans crainte ; C'est la volupté sans effort, Et la mollesse sans contrainte.
On sommeille, on s'éveille encor, Un bras sous le cou de Médor, Une main sur le cœur d'Aminte, C'est lui qui reprend son essor, Elle qui lui rend son étreinte.
C'est l'Hymen qui chante Médor, Et l'Amour qui couronne Aminte.
J'ai dit.... l'Amour a tant parlé; Tant de fois l'Hymen s'est voilé.
Poésies de Centil-Bernar
Que mon héros, comblé de glotr Rival de Faune et de Sylvain, A cpmpté le nombre divin Des chastes Filles de Mémoire.
Ouvrez le temple de vos dieux, Prêtres d'Hymen et de Cybèle; Exposez U suite fidèle Dt ces tableaux mystérieux :
Je mets ce dépôt précieux Sous votre garde solennelle.
Ce culte sacré vous appelle.
Muses, répétez avec nous L'hymne de l'épouse nouvelle Et le cantique de l'époux.