I. Le nom est demeure être, comme n'est né qu'e
et les œuvres de P.^J. Bernard, vu
La forHtne de Bernard est maintenant assurée; il a trente-deux ans à peine et va désormais pouvoir se livrer sans inquiétude à son goût pour la poésie . Voltaire, qui ne perdait jamais l'occasion défaire un compliment, fie manqua pas de lui écrire pour le féliciter de sa nomination j il faut citer en entier cette èpitre charmante, qui nous renseigne très exactement sur la situation que notre auteur avait alors dans le monde des lettres :
Bruxelles, 27 mai 1740.
Le secrétaire de l'Amour est donc le secrétaire des Dragons. Votre destinée, mon cher ami, est plus agréable que celle d'Ovide ; aussi votre Art â^ aimer me paraît bien audessus du sien ; je fais mon compliment à M. de Coigny de ce qu'il joint à ses mérites celui de récompenser et d'aimer le vôtre,
Vous me dites que sa fortune a des ailes : voilà donc tous les dieux ailés qui se mettent à vous favoriser.
Vous êtes formés tous les deux Pour plaire aux héros comme aux belles :
Mais si sa fortune a des ailes f Je vois que la vôtre en a deux.
On ne l'appellera plus aveugle, puisqu'elle prend tant de soin de vous. Vous serez toujours des trois Bernard celui pour qui j'aurai le plus d'attachement, quoique vous ne soyez encore ni un Crésus ni un saint. Je vous remercie pour les acteurs de Paris à qui vous souhaitez de la santé ; pour moi, je leur souhaite une meilleure pièce que Zulime. C'est de la pluie d'été. J'avais quelque chose de plus passable dans mon portefeuille ; mais on dit qu'il faut attendre Phiver. Vous voyez que Newton ne me fait pas renoncer aux muses ; que les Dragons ne vous y fassent pas renoncer.
viii Notice sur la vie
Vous avez commencé, mon charmant Bernard, un ouvrage unique en notre langue et qui sera aussi aimable que vous. Continuez et souvenez-vous de moi au milieu de vos lauriers et de vos m3n'tes. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Celle lellre rCesl-elle pas jolie, et n'y relrouve-l-on pas Voltaire tout entier! Quel art, quelle délicatesse dans la literie même outrée/ Comme tout cela est tourné/ et pour qui f pour un auteur que Voltaire avait bien jugé à sa véritable valeur, mais qu'il lui convenait d'aduler alors, comme il fit 'de beaucoup d'autres. Hâtons-nous d'ajouter qu'il prit bien sa revanche plus tard, quand il n'eut plus rien à espérer nia craindre de Bernard, Car, retnarquons'le en passant, ce fut toujours le système de Voltaire de flatter le plus possible, avec exagération, avec prodigalité, tous les petits génies qui venaient tourbillonner autoiir de sa gloire, quitte d'ailleurs à se bien rattraper au bon moment.
Ce fut vraiment une des plus notables petitesses de ce grand esprit, de recliercher avec un etnpressement manifeste les louanges des moindres écrivains; non moins accessible à toutes les flatteries que sensible aux plus légères piqûres de la critiqua, Une se rassasia jamais d'encens, même du plus médiocre : Bernard l'ayant loué et admiré, il n'hésita pas à lui rendre avec usure ces bons ojices, qu'il comptait bien en lui-même voir reproduire à son profit. Voltaire n'est point le seul homme de génie qui ait donné dajis ce travers : un illustre écrivain de notre temps, le plus grand du siècle à coup sûr, n'a pas été exempt de cette faiblesse, ainsi que pourraient F attester tous ces auteurs de vingtième ordre qui, en retour de
et les œuvres de P,'J, Bernard, ix
leurs adulations hyperboliques, n*on^pas manqué de recevoir du grand poète un certificat d^ immortalité.
Pour en revenir à Bernard, nous voyons par la lettre de Voltaire qu'il était, dès cette époque, sur un très bon pied dans le monde; déjà il avait commencé l'Art d'aimer, et quoiqtCil n'eut rien fait imprimer encore, sau Vopèra de Castor et PoUux, de nombreuses copies de ses petits vers couraient dans toutes les sociétés. Plusieurs de ces pièces semblent perdtces maintenant; peutêtre n'est-ce pas grand dommage. Que sont devenus, par exemple, ces vers au sujet desquels Voltaire écrivait à M, Thieriot (^ février 1736J : < y ai peur de ne vous avoir point parlé des vers que V aimable Bernard a faits pour moi, — Vous savez tout ce qu'il faut lui dire. > — Qu'a pu devenir également cette autre pièce dont Voltaire disait un peu plus tard (^10 mars 1736^ .• « Je viens de voir une épigramme parfaite; c'est celle de notre petit Bernard sur la Salle. Il a troqué son encensoir contre des verges; il fouette sa coquine après avoir adoré sa déesse. On ne petU mieux punir ce faste de vertu qu'elle étalait si mal à propos, » — Tout cela ne nous est pas parvenu; Une nous en reste que le souvenir conservé par Voltaire, qui ne tarissait point alors en compliments- et en amabilités de toute sorte à l'égard de son « aimable petit Bernard ». '^— En prose comme en vers, il le loue et le flatte sans cesse; parle-t-il de Castor et Pollux, (^est « un poème plein de diamants étincelants : cela étincelle dépensées et d'expressions fortes » y — s'agit-il des poésies légères de son favori, le grand homme lui dit :
Ma ciuse épique, historique et tragique, Sur un vieux luth qu'il faut monter toujours,
X Notice sur la vie
S'en va raclant quelque air mélancolique ; Ton flageolet enchante les Amours.
Lorsqu'Apollon régla notre apanage, Il nous dota* de présents inégaux ; J'eus les sifflets, les tourments, les travaux ; Toi, les plaisirs. Garde bien ton partage.
Enfin, dès 1735, le grand donneur de sobriquets désigne, d'un seul mot, le nom de Bernard à l'attention de la postérité ; désormais Bernard ne sera plus connu que sous le nom charmant de Gentil-Bernard :
Dans ce pays, trois Bernard sont connus :
L'un est ce saint, ambitieux reclus,
Prêcheur adroit, fabricateur d'oracles ;
L*autre Bernard est l'enfant de Plutus,
Bien plus grand saint, faisant plus grands miracles ;
£t le troisième est l'enfant de Phébus,
Gentil-Bernard, dont la muse féconde
Doit faire encor les délices du monde.
Quand des premiers on ne parlera plus.
Ah! monsieur de Voltaire, d est par trop flatteur vraiment, et voilà neuf vers qui font plus d'honneur à votre esprit qu'à votre jugement/ Combien est plus exacte cette appréciation du prince royal de Prusse, le futur grand Frédéric, qui vous écrivait de Berlin, le 6 janvier 1740 :
« On commence à parler de Bernard et de Gresset comme auteurs de grands ouvrages : on parle de poèmes qui ne paraissent point, et de pièces que je crois desti' nées à mourir incognito avant d'avoir vu le jour. Ces jeunes poètes sont trop paresseux pour leur âge; ils veulent cueillir des lauriers sans se donner la peine d'en chercher, la moindre moisson de gloire leur suffit pour
et les œuvres de P.-'J. Bernard, xi
/es rassasier. Quelle différence de leur mollesse à votre vie laborieuse!,,, » — Voilà parler ; voilà qui est sensé et juste. Un peu de patience du reste, et nous verrons Voltaire tempérer fort lestement plus tard son excessive ten' dresse pour son Gentil-Bernard,
Désormais assuré de l'avenir, se trouvant plus que dans r aisance, grâce à sa charge de secrétaire général des dragons, Bernard n'a plus qtià s'abandonner aux charmes d'une vie heureuse et paisible. Admis, ou plutôt appelé dans tous les salons, il saura, comme tant (Vautres, devenir au besoin courtisan. L'objet de ses re^ectueuses adulations ne sera pas moins que la plus puissante personne de la cour; ce sera la favorite elle-même, et il faut convenir que notre poète savait assez bien placer son encens. Il avait connu M*^* de Pompadour avant qu'elle fut à la coût) l'abbé de Bemis et lui étaient les beaux esprits de la société assez obscure de J/"** d'Étiolés, alors simple sous-fermière; la favorite s'en souvint dans sa fortune. On sait ce quelle fit de Bernis; moins ambitieux J mais surtout moins distingué et moins laborieux que son ami, Bernard resta Gentil'Bemard comme de^ vant. Il reçut cependant de sa protectrice des bienfaits encore fort appréciables : nommé garde des médailles, puis garde des marbres, places aussi peu fatigantes que lucratives, il obtint en outre, toujours par la grâce de la toute-puissante marquise, l'emploi très envié de bibliothécaire du château de Choisy; et quand, plus tard, par suite de la mort du maréchal, son premier protecteur, il dut quitter l'hôtel de Coigny, qu'il n'avait cessé d'habiter, ce fut encore dans cette maison royale de Choisy que sa protectrice lui fit accorder tme résidence charmante.
XII Notice sur la vie
Riche de vingt mille livres au moins de revenu, Ber^ nard, que ses diverses fonctions n'absorbaient pas beau-coup, n'avait guère à songer qu'à ses plaisirs, et l'on peut dire que, pendant plus de trente années, ce fut à peu près son unique préoccupation. Désireux avant tout de fouir en repos de tous ses biens, il semble ^ être efforce de ne se faire remarquer ni par des talents exceptionnels ni par de grandes actions, afin de n* avoir à redouter ni les critiques ni les envieux. Il arrangea bien sa vie, et tout lui fut facile ; rien de plus charmant que son heureuse existefice, mais aussi, rien de plus vide au fond. Ce qui surprend à bon droit aujourd'hui, c'est qu'avec un mérite ordinaire en somme, il ait été tant admiré, prôné, choyé, dans cette société si aimable, si délicate et si polie du XVIII* siècle.
Toutefois, quand on a parcouru ses ouvrages et considéré les jugements qui nous ont été laissés sur lui, on est amené à penser que peut-être ce fut précisément à ses qualités secondaires, qu'il dut en grande partie ses succès. Moins banal ou plus ambitieux, il eût froissé maintes susceptibilités, excité maintes jalousies et, par suite, éprouvé bien des dégoûts, sinon des revers. Loin de là, soit modestie véritable, soit nonchalante indifférence, il chercha si peu à tirer parti de ses ouvrages, qu'il ne songea même pas à briguer un fauteuil académique : Dieu sait pourtant si l'engouement idolâtre de ses admirateurs eût facilement fait obtenir ce suprême honneur à celui qu'on appelait couramment alors VAnacréon de la France!
Cette attitude réservée de Bernard s'expliqua aisément par ce fait, qu'étant essentiellement voluptueux, il devait
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nécessairement se tenir à l'écart de tout ce qui eût pu contrarier ses plaisirs ou troubler son cher repos. Pour bien comprendre l'homme, tant au moral qu'au physique, il suffira de lire les passages suivants extraits des mémoires de ceux de ses contemporains qui Vont le plus fréquenté et connu» Le premier, un de ceux qui ont le mieux jugé Bernard, c'est Marmontel, qui le rencontrait périodiquement aux dîners de M"** Geoffrin.
« C*est une chose singulière, dit cet auteur dans ses mémoires, que le contraste du caractère de Bernard avec sa réputation. Le genre de ses poésies avait bien pu dans sa jeunesse lui mériter le surnom de Gentil, mais il n'était rien moins que gentil quand je Tai connu. Il n'avait plus avec les femmes qu'une galanterie usée; et quand il avait dit à Vune qu'elle était fraîche comme Hébé, ou qu'elle avait le teint de Flore; à l'autre, qu'elle avait le sourire des Grâces ou la taille des Nymphes, il leur avait tout dit. Je F ai vu à Choisy, à la fête des roses, quil y célébrait tous les ans dans une espèce de petit temple qu'il avait décoré de toiles d'opéra, et quiy cejour^ là, était orné de tant de guirlandes de roses qtie nous en étions entêtés. Cette fête était un souper, oii les femmes se croyaient toutes les divinités du printemps. Bernard en était le grand prêtre. Assurément, c'était pour lui le moment de T inspiration, pour peu qu'il en fût susceptible : eh bien! là même, jamais une saillie, ni d^enjotiement, ni de galanterie un peu vive ne lui échappait; il y était froidement poli. Avec les gens de lettres, dans leur gaieté, même la plus brillante, il n'était que poli encore; et, dans nos entretiens sérieux et philosophiques, rien de plus stérile que lui. Il n'avait, en littérature, qu'une légère su-
XIV Notice sur la vie
perfide; il ne savait que son Ovide. Ainsi, rédiUt au silence sur tout ce qui sortait de la sphère de ses idées, il n* avait jamais un avis, et sur aucun objet de quelque conséquence, jamais personne n*a pu dire ce que Bernard avait pensé. Il vivait, comme on dit, sur la réputation de ses poésies galantes, qu'il avait la 'prudence de ne pas publier. Nous en avions prévu le sort, lorsqu'elles seraient imprimées : nous savions qu'elles étaient froides, vice impardonnable, surtout dans un poème de l'art d'aimer; mais telle était la bienveillance que sa réserve, sa modestie, sa politesse, nous inspiraient, qu'aucun de nous, du muant de Bernard, ne divulgua ce fatal secret. > A ce portrait tracé par la main amie, mais impartiale de Marmontel, il est bon de joindre, pour le compléter, les lignes suivantes, consacrées par Grimm à notre poète : « M. Bernard, avec la plus grande douceur dans le caractère et la plus grande circonspection dans la conduite, s'était fait peu d'amis, par la raison même qu'il n'avait jamais eu le courage ou l'imprudence de se faire un seul ennemi. En se bornant à l'existence d'un homme aimable, il semblait attendre de la société tout son bonheur, et cependant il faisait assez peu pour elle. Sa conversation était trop réservée pour être intéressante. Quoique son imagination fût naturellement agrèahle,elle ne paraissait ni brillante ni facile; dans sa pétulance même, elle conservait quelque chose de maniéré, soit qu'il eût reçu de la nature une âme assez froide, ou qu'il l'eût rendue telle, à force d'art ou d'habitude. On eût dit qu'il avait subordonné tous ses sentiments, toutes ses passions, à cet esprit de galanterie qui est le caractère dominant de tous ses ouvrages. Peut-être
et les œuvres de P.-J, Bernard, xv-
n'y etit-iî jamais philosophe aussi conséquent, aussi fidèle • à ses principes que lui. Son épicurisme avait un ensemble admirable, une marche plus soutenue, plus régulière que le stoïcisme d^Épictète ou de Caton. Il avait arrangé sa manière d*être comme on arrangerait le plan (Tun opéra. Il avait préparé des fêtes pour chaque saison de la vie, et trouvé le secret merveilleux de cueillir partout des fleurs et de les cueillir sans épines. Peu d'hommes ont été mieux traités des femmes, et peu d'hommes ont su iouir de cette ^aveur avec moins de trouble et de peine; cependant jamais homiru n'eut moins de fatuité, » — Enfin, après Marmontel et Grimm, le prince de Ligne nous dépeint Bernard sous le même aspect, dans ces quelques mots : « y*ai beaucoup vécu, dit-il, avec ce Gentil- Bernard, qui tu Vêtait ni défigure, ni de manières, ni même d'esprit, car il y a plus de grâce, d'esprit et de goût dans ses vers que de gentillesse, qualité qui suppose de l'abandon, de l'enfance et de la gaieté, trois choses qui lui manquaient,,. Ce nom de gentil m,' a toujours fait rire,,. C'était un grand, assez gras, beau, brun, aimable, facile, complaisant, homme de bonne compagnie, aimé de tout le monde, tu faisant ni esprit ni compliments, bien gourmand et lisant à merveille son Art d'aimer. »
Ces citations, déjà bien longues, dont il serait aisé pourtant d'augmenter le nombre, nous font bien connaître Bernard : les témoins de sa vie sont, on le voit, unanimes à constater que s'il plut beaucoup et fut très recherché, ce fut plutôt l'effet d'une réserve prudente et polie que d'une réelle et exceptionnelle amabilité. Sa grande affaire à lui fut le plaisir, ou pour mieux dire.
XVI Notice sur la vie
son plaisir. En s' étudiant à ne porter ombrage à personne, en faisant au monde, à ses conventions, à ses exigences, des concessions nécessaires, il était bien certain à r avance de recevoir en échange plus qu'il n'avait donné. Très correct, toujours il vécut dans la meilleure compagnie, sans préjudice de la mauvaise qu'il fréquenta sans s'afficher, et, dans ces divers milieux, il eut sans cesse pour objectif de satisfaire ses quatre grandes passions : les vers, le jeu, V amour et la table ; pour ces deux derniers articles, sa bonne mine et sa vigoureuse constitution lui permirent d'user longtemps et assidûment de l'un comme de Vautre. Certes, ces détails tu sont pas fort poétiques ; mais ils sont vrais, et il faut ajouter qu'en amour, le chantre de l'Art d'aimer rechercha mains les délicatesses du sentiment que les jouissances de la sensation. Doué d'un tempérament i^atigahle et, chose inouïe dans un Français.., d'alors, d'une discrétion à toute épreuve, il dut à cette dernière qualité une infinité de bonnes fortunes. Menant plusieurs intrigues de front, il servait à la fois de grandes dames et des demoiselles du monde, et savait suffire à tout. Ses bonnes fortunes, dit M. de Marescot, devaient être aussi nombreuses que diverses, si l'on en juge par les traces qu'on en retrouve dans le curieux Journal des inspecteurs de M. de Sartines. On peut y voir, en effet, que si Bernard donnait, pour être trompé par elle, six louis par mois à M^^ d'Héricourt, il trouvait en revanche du désintéressement chez M"** de Saint-Julien, femme du receveur général du clergé, et en possession d'un naturel des plus ardents. — Quant aux plaisirs de la table, il les aimait tout autant que les jouissances de l'amour, « // dînait^ dit Grimm,
ei les œuvres de P.-J, Bernard, xvii
el soupait à fond tous Us jours de sa vie, et c'est le seu homme que J'ai vu pouvoir soutenir cette épreuve à Paris longtemps de suite, » On comprend que de si beaux exploits ru pouvaient toujours durer; Bernard les soutint cependant plus qtion n* aurait pu croire» Vers la fin de sa longue carrière, il tu se modéra que pour reporter au jeu l'activité qu'il perdait à table et dans les boudoirs, < ^e suis tombé d'un dindon >, disait-il assez plaisamment en constatant les défaillances de son estomac. Trop heureux si, tenant compte des avertissements de rage et raclietant ses excès passés par une plus sage conduite, Bernard se pût préparé une plus digne fin,
Malheureusefnent pour cet homme voué au plaisir, il ne pouvait être question de renoncer aux joies de la matière; mais la matière dont il avait tant usé prit sa revanche et tua l'esprit. Au mois de février 1771, âgé de plus de soixante ans, Bernard voulut, en certaine occasion, se comporter comme s'il n'en avait eu que trente, et sans doute il se tira de l'entreprise avec trop d'honneur. Le lendemain, comme il était allé faire sa cour à M'^* d'Egmont, cette dame, qui était à sa toilette, le pria de lui servir de secrétaire pour répondre à une invitation. Sans doute la comtesse attendait quelque billet galamment tourné : hélas/ le poète saisit la plume, balbutie, s'agite et s'affaisse sans avoir pu écrire un mot; la paralysie venait de s'emparer de lui, et, quand la première crise fut passée, il ne resta plus du Gentil-Bernard qu'un être misérable entièrement privé de raison. Dès ce moment, jusqu'à sa mort, qui se fit attendre plus
de cinq ans, il perdit toute mémoire. Véritable corps
xviii Notice sur la vie
sans âme, il allait et venait sans but, et, comtne l'a dit son ami Saurin, Bernard,
D'une pitié stérile objet humiliant, Victime de TAmour, dont il chanta l'empire,
Ne fut plus qu'un fantôme errant,
Qu'une ombre vaine qui respire.
Pendant sa longue démence, un seul éclair de raison brilla dans le cerveau vidé du poète qui avait oublié jusqu'aux noms de ceux qi^il avait aimés, et ne se souvenait même plus de ses ouvrages. Assidu aux promenades et à V Opéra, un jour qu'il voyait jatur Castor^ il demanda quelle était la pièce et r actrice qui représentait Télaire. On lui répondit: « Castor et W^ Arnould, — Ah! oui, s'écria-t'il, ma gloire et mes amours >, — et ce fut tout. Enfin, cinq ans après son accident, il mourut presque subitement à Choisy, le i*' novembre 1775^ déjà bien oublié de ceux-là mime qui l'avaient le plus adulé.
Voltaire qui, quarante ans auparavant, consacrait la gloire naissante de Bernard dans ce joli quatrain si spituel et si connu :
Au nom du Pinde et de C3rthère, Gentil-Bernard, sois averti Que VArt d'aimer doit, samedi, Venir souper chez VArt de plaire ;
Voltaire, disons-nous, ne trouva pour déplorer le malheur de son ex-favori que cette assez mâchante plaisanterie : « On dit que Gentil-Bernard a perdu la mémoire; il a pourtant pour mère une des filles de Mémoire, et i^
et les œuvres de P,-J, Bernard, xix
doii avoir du crédit dans la famille, » {Lettre à La Harpe, du 2$ février 1771.) — Et, plus tard, au sujet de la première édition de l'Art d'aimer, ce poème quUl appelait jadis « un ouvrage unique en notre lafigue »^ Vexcellent homme écrit encore : % Ce pauvre Bernard était bien sage de ne pas publier son poème; c'est un mélange de sable et de brins de paille avec quelques diamants très joliment taillés, » {Lettre à Saint-Lambert, I* septembre 1773.)
Triste retour des choses d'ici-bas : la postérité, pour Bernard, a commencé le lendemain mhne de son accident et, depuis ce tnom^nt jusqu'à nos jours, ses ouvrages autrefois tant vantés ont rencontré plus de détracteurs que de panégyristes. Son bagage littéraire est, il faut l'avouer, assez léger; ses productions dramatiques ru peuvent guère soutenir la lecture, et la seule pièce vraiment soignée qu'il nous ait laissée, la comédie ^'Eimire, n'a jamais pu être représentée; ce sont donc ses poésies légères et ses petits poèmes qui constituent maintenant ses titres les plus sérieux à la célébrité. Parmi ces derniers ouvrages, il en est plusieurs que l'on pourra toujours lire avec plaisir : le poème ^<?Phrosine etMélidore,^ar exemple, qui a beaucoup de rapport avec l'histoire d'Héro et Léandre, ne manqua ni d'imagination ni d'esprit. C'est, il est vrai, plutôt un roman en vers qu'un poème; mais on y trouve beaucoup de situations touchantes et de traits fort heureux, Z'Épître à Claudine est réellement charmante; /'Hymne à la rose, qui ne l'est pas moins, a été sensiblenunt imité dans une délicieuse romance d'un opéra célèbre de notre temps; les Madrigaux et les Épîtres sont remplis de jolies choses;
XX Notice sur la pie de P,'J, Bernard.
quant aux Dialogues orientaux et au Tableau nuptial, si Von peut y critiquer la licence du sujet, on doit reconnaître aussi que fauteur y a su dépeindre des situations scabreuses dans un style aussi réservé que gracieux. Bien plus que tous ces écrits enfin, l'Art d'aimer captivera longtemps encore l'attention bienveillante du lecteur; en effet, si ce poème qu'on a voulu intituler l'Art de jouir, et qu'on pourrait plus exactement appeler l'Art de se faire aimer, contient peu de sentiment, de la sécheresse, des expressions trop recherchées, des défauts d'harmonie : si l'amour n'y est guère considéré que du côté des sens, il faut convenir qu'il s'y trouve, en même temps, de la délicatesse, beaucoup d'esprit, des peintures vives, inaints traits charmants, et qu'après tout, un meilleur ouvrage est encore à faire sur ce difficile sujet.
En résuma, le nom de Gentil- Bernard mérite d'être conservé parmi ceux des plus aimables poètes du siècle de la grâce et de la galanterie; tout homme de goût, tout lecteur impartial saura bien le mettre au juste rang qui lui convient, sans plus accepter les rigoureux jugenunts de M. Philoxène Boyer que l'enthousiasme excessif de M» Quicherat,
P£RNAND DRUJON,