A MISS
ON cœur, tu n'avois point aimé :
Du véritable amour reconnois la puissance.
Et d'un feu constant animé, Pleurons les plus beaux jours perdus dans Tinconstance.
Lorsqu'à Tautel du plus jeune des dieux J'immolai cette fleur prémice de mon âge; Avide, emporté, curieux, Jusai de tout sans en goûter l'usage ; D'un rapide bonheur je ne vis que l'image ; Je perdis tout le fruit des plaisirs de ce jour, La nature en eut tout l'hommage :
C'étoit l'instinct, ce n'étoit point l'amour.
Soudain^ par des flammes nouvelles, Je vis mes sens se rallumer; Je m'épuisois à les calmer.
202 Poésies de Gentil-Bernard,
Du plus volage Amour je fatiguois les ailes, J'attaquoîs cent beautés par mes vers infidties;
J'en sus quelquefois désarmer :
Mais, plus amant du plaisir que des belles,
Cétoit jouir, ce n'étoit point aimer.
J'aimai bientôt par habitude ; L'obstacle et le danger ressuscitant mes goûts.
Je fis mes plaisirs les plus doux De combattre une Agnès, de soumettre une prude ; L'amour est un plaisir, et j'en fis une étude : J'en fis l'art, et, traçant le système amoureux, J'enseignois le bonheur et n'étois point heureux,
Jaime enfin, j'ai rendu les armes; Le vrai trait est parti du carquois des amours.
J'ai connu les tendres alarmes.
Et mes yeux étonnés de leurs premières larmes Ont vu l'unique objet qu'ils aimeront toujours. Contre un penchant réel je combattois encore ; Les mains d'une étrangère ont apporté mes fers : Londres fut le berceau de celle que j'adore, Et l'astre de mes jours s'est levé sur les mers.
O nymphes d'Albion, je reconnus sans peine Ce teint, cette taille, ces traits Dont Thétis, votre souveraine,
De Tune de vos sœurs composa les attraits ; Pour fixer une âme inconstante.
L'amour prit soin de la former Tendre, naïve et caressante, Faite pour plaire, encor plus pour aimer;
Si vive dans les ris, dans les pleurs si touchante ;
Epîtres. 203
Portant tous les traits précieux Du caractère d'une amante, Le plaisir sur sa bouche et l'amour dans ses yeux. O toi, qui vas régner sur mon âme "attendrie, O ma jeune étrangère, écoute mes accents ;
Étouffe les cris impuissants De la folle pudeur où Tenfance est nourrie; Ne rougis que d'attendre, et permets à tes sens La liberté, trésor de ta patrie.
Des préjugés, choisis ceux des plaisirs.
Le passé n'est plus rien ; l'avenir est un songe. L'amour est tout, l'honneur est peut-être un mensonge. Fais taire ce tyran, fais parler tes désirs : Voilà tes dieux ; voici ce qui les touche.
Rends- toi, jouis, et permets qu'à mon tour J'ose en tes bras te prouver mon amour.
Par mes soupirs expirant sur ta bouche :
Là, sur ton cœur que j'aurai pu charmer.
Là, dans le sein de l'ivresse suprême.
Là, tous les dieux, Vénus et l'Amour même Apprendront comme il faut aimer.